L'Argentine entame un marathon électoral sur fond de stagflation

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Cristina Kirchner, présidente de l'Argentine et David Scioli, candidat de son parti à la présidentielle.
Cristina Kirchner, présidente de l'Argentine et David Scioli, candidat de son parti à la présidentielle. (Crédits : Reuters)
Les électeurs argentins sont invités ce dimanche à choisir les candidats des différents camps pour la présidentielle du 25 octobre. Le candidat "kirchnériste" Daniel Scioli connaît un regain de popularité face à son rival de centre-droit Mauricio Macri, alors que l'économie stagne.

Dimanche 9 août, les quelque 28 millions d'électeurs argentins sont invités à participer aux élections primaires de la présidentielle dont le premier tour officiel aura lieu le 25 octobre prochain. Ces primaires sont une spécificité du système électoral argentin introduite en 2009. Le vote y est obligatoire pour les électeurs de 18 ans à 70 ans, facultatif pour les électeurs de 16 ans à 18 ans et ceux de plus de 70 ans.

Principe des primaires obligatoires ouvertes, mais à une seule voix

Il s'agit non pas de choisir un président, mais un candidat (ou plutôt deux, puisque, en Argentine, comme aux Etats-Unis, on présente un « ticket » regroupant le président et le vice-président). Chaque parti ou coalition peut soumettre au vote des électeurs plusieurs tickets (ou couple de candidats). Mais comme chaque électeur ne dispose que d'une voix (contrairement à la France par exemple où chaque électeur peut voter à plusieurs primaires), il doit donc d'abord choisir le parti ou la coalition au sein duquel il veut faire son choix, puis choisir un candidat au sein de ce camp. Seuls les candidats ayant obtenu plus de 1,5 % des suffrages exprimés et étant arrivés en tête de leur propre camp pourront se présenter aux élections du 25 octobre.

Il s'agit donc d'un « sondage grandeur nature », un peu biaisé néanmoins dans la mesure où certains partis ne présentent qu'un seul candidat et où certains électeurs d'un camp pourraient être tentés de choisir leur adversaire. Mais il sera néanmoins observé de près pour juger du poids relatif des différents partis. Car l'enjeu est important dans ce pays de 41 millions d'habitants qui dispose, avec un PIB de 540 milliards d'euros, de la troisième économie d'Amérique latine et de la 24e du monde d'après le FMI.

Les candidats

Cette élection marquera, quoi qu'il arrive, un tournant. La présidente Cristina Fernandez de Kirchner, au pouvoir depuis 2007 après avoir succédé à son mari défunt Nestor Kirchner, président de 2003 à 2007, ne peut pas se représenter. C'est Daniel Scioli, le gouverneur de la région de Buenos Aires depuis 2007, ancien vice-président de Nestor Kirchner, qui se présente pour le parti présidentiel, le Frente per la Victoria (FPV, Front pour la Victoire, issu de l'ancien parti justicialiste péroniste). Il sera le seul candidat du FPV.

Face à lui, l'opposition de centre-droit s'est regroupée dans la coalition Cambiemos (« Changeons ») et regroupe l'UCR radicale, la coalition civique et la Proposition républicaine conservatrices. Trois candidats se présentent pour cette coalition, mais c'est Mauricio Macri, le maire de la ville de Buenos Aires, qui est le favori et qui sera sans doute le principal opposant à Daniel Scioli. Troisième larron, les dissidents péronistes centristes d'Unis pour une nouvelle Argentine (UNA) proposent deux candidats, dont le favori, Sergio Massa, ancien chef de cabinet de Cristina Kirchner.

Le candidat kirchnériste en tête

Pour le moment, les sondages donnent Daniel Scioli en tête. L'enquête de l'institut Poliarquia réalisée entre le 23 et le 30 juillet attribuait ainsi 37,6% des intentions de vote au candidat du FPV contre 30,7 % au candidat de Cambiemos et 18,1% à celui de l'UNA. Une autre enquête de l'institut OPSM attribue 38,1 % des intentions de voix à Daniel Scioli, 28,9% à Cambiemos et 15,3% à Sergio Massa. La large avance de Daniel Scioli est donc solide, mais elle est insuffisante actuellement pour envisager le 25 octobre une élection au premier tour comme celle obtenue par la présidente sortante voici quatre ans.

Pour être élu au premier tour, un candidat doit en effet obtenir 45% des suffrages exprimés ou 40% avec une avance de dix points sur son dauphin. Daniel Scioli doit donc encore gagner des voix parmi les indécis. Car, en cas de second tour, une alliance entre Mauricio Macri et Sergio Massa le mettrait en difficulté. Daniel Scioli dit viser ce 9 août 30 % des voix compte tenu de son statut de seul candidat du FPV, ce qui sera loin des 50 % de Cristina Kirchner en 2011. Mais tout résultat au-delà de ce score sera considéré comme positif.

Daniel Scioli s'appuie sur la popularité de Cristina Kirchner

Pour autant, la cote du candidat du FPV ne cesse de remonter. En avril, Daniel Scioli n'était donné par Poliarquia qu'à 33 % des intentions de vote. La dynamique semble être de son côté. Pour une raison simple, les Argentins semblent désirer la poursuite de la politique économique non orthodoxe de Cristina Kirchner. Selon un sondage de l'institut Raul Aragon de juin, 53 % des Argentins souhaitent le maintien de cette politique.

Or, Mauricio Macri a longtemps prétendu vouloir aller vite dans le changement, notamment en levant rapidement le contrôle des changes et des capitaux mis en place en 2011 et en trouvant rapidement un accord avec les créanciers du pays. Beaucoup d'électeurs y ont vu le risque d'une nouvelle crise de change et d'une capitulation face aux créanciers.

Parallèlement, Daniel Scioli, jugé plus modéré que Cristina Kirchner, choisissait comme vice-président Carlos Zannini, un proche de la présidente, mettant en avant de cette façon sa volonté de s'inscrire dans la politique menée depuis 2003.

Une croissance en berne

Pourtant, la croissance est en berne en Argentine. Après une période faste qui a suivi la grande faillite de 2002 et qui a permis à l'économie argentine de progresser au rythme record de 9,4 % en moyenne par an pendant dix ans, l'économie a subi les conséquences à partir de 2012 du ralentissement des pays émergents.

L'an passé, la croissance n'a été que de 0,5 % et le PIB pourrait se contracter légèrement cette année (-0,3 % selon le FMI, -0,1 % selon l'OCDE). Ce sont des niveaux de croissance très faible pour un pays émergent, et la plupart des observateurs fustigent la politique dirigiste de Buenos Aires pour expliquer cette mauvaise performance, même si cette même politique n'a pas empêché dans la décennie précédente le pays d'afficher de très bonnes performances, supérieures souvent aux économies « ouvertes. »

La dépendance vis-à-vis du Brésil

En réalité, les raisons de ce ralentissement sont doubles. La première, c'est la très grande dépendance des exportations argentines vis-à-vis du Brésil, notamment dans l'industrie automobile.

Or, le ralentissement du voisin lusophone est bien plus marqué que celui de l'Argentine : le PIB brésilien devrait reculer de 1 % cette année, contre une hausse de seulement 0,1 % l'an passé. Et la dépréciation du real brésilien a encore joué négativement. Cette situation a naturellement freiné les investissements industriels dans le pays.

Mais l'on remarquera que la performance argentine, quoique peu enviable, est supérieure à celle du Brésil, notamment en raison d'une meilleure résistance de la consommation.

Le conflit juridique avec les créanciers

L'autre difficulté majeure du pays a été la décision d'un tribunal new-yorkais à l'automne 2013 de donner raison aux 7 % de créanciers qui, en 2001, avait refusé la restructuration de la dette argentine. Buenos Aires devait alors rembourser au pair les détenteurs de cette dette (qui, souvent, l'ont acheté à vil prix). Tant que ce paiement n'avait pas été effectué, l'Argentine ne peut rembourser les créanciers qui ont accepté en 2001 la restructuration moyennant une décote de 70 %. En juillet 2014, l'Argentine a donc dû faire de nouveau défaut sur sa dette en devises.

Déjà affecté par le contrôle des capitaux, l'investissement étranger a été pénalisé par cette situation dans un contexte de ralentissement des émergents et de hausse attendue des taux de la Fed qui rendent les investisseurs déjà fort sélectifs. Du coup, le pays manque de dollars et cela freine nettement la croissance.

Une légère amélioration ?

Néanmoins, et cela joue sans doute dans la remontée de Daniel Scioli dans les sondages, la situation semble s'améliorer progressivement. Au premier trimestre 2015, la croissance du PIB a été de 0,2 %, au plus haut depuis un an. La confiance des ménages n'a cessé de progresser au fil du premier semestre (sauf en juin), à mesure que l'inflation - toujours forte - se réduisait de 24 % sur un an en novembre à 15 % en mai.

Pourtant, l'Etat ne ménage pas ses dépenses pour soutenir la conjoncture. Son déficit, entièrement monétisé par la banque centrale, devrait atteindre 4 % du PIB cette année. Si l'amélioration économique se fait sentir davantage dans les prochaines semaines, Daniel Scioli a peut-être une chance de l'emporter dès le 25 octobre.

Un sentiment favorable au modèle kirchnérien

Reste que, même si la campagne électorale porte beaucoup sur la pertinence du « modèle économique » du kirchnérisme et sur le besoin de réformes du pays, il semble, comme le montrent les sondages déjà cités, que les Argentins restent encore majoritairement attachés à ce modèle.

Les « réformes » libérales rappellent encore trop les années 1990 et leur issue, la crise de 2001. Et il est certain qu'en cas de "big bang" libéral, le pays devrait s'ajuster très douloureusement. Mauricio Macri profite donc certes d'un certain mécontentement lié au ralentissement économique, mais il a dû mettre de l'eau dans son vin et il ne promet désormais plus la levée immédiate du contrôle des capitaux, des privatisations massives et la suppression de plusieurs aides sociales. Une volte-face qui ne lui a pas permis de progresser, pour le moment.

L'autre force de Daniel Scioli, c'est la résistance aux « fonds vautours. » En Argentine, le refus de traiter avec les fonds vainqueurs du drame juridique étatsunien est un sentiment très largement partagé. Daniel Scioli a ainsi accusé Mauricio Macri, qui a prétendu régler le problème, de vouloir vider les réserves de change du pays pour payer les « fonds vautours. » Dans ce contexte, le vote pour le candidat du FPV apparaît comme la seule défense contre ces fonds pour beaucoup d'électeurs.

Les défis du prochain président : maintenir le cours du peso

Quels seront les principaux défis du prochain président ? D'abord, empêcher une crise de change. Le cours du peso est officiellement fixé à 9 pesos par dollar, mais sur le marché parallèle, le billet vert s'échange à 14,5 pesos.

Faudra-t-il alors défendre cette valeur officielle alors que le real brésilien ne cesse de chuter et renchérit ainsi les exportations argentines vers ce pays ? Mais en cas de dévaluation, le pays pourrait décourager des investissements étrangers qui, on l'a vu, sont déjà prudents. Le risque serait aussi de relancer l'inflation et de tuer dans l'œuf la reprise de la demande intérieure. Sans compter qu'on voit mal le gouvernement ajuster le nouveau cours du peso à celui du cours parallèle.

Du coup, il y a un risque de devoir, malgré tout, défendre un cours dévalué avec les réserves de devises. Il y a donc fort à parier que le pays maintienne la politique de défense du cours actuel du peso avec des réserves de la Banque centrale qui, malgré la crise et grâce à un accord avec la Chine (qui a ouvert au pays une ligne de 11 milliards de dollars), restent élevées à 33 milliards de dollars. Mais pour cela, il faut maintenir le contrôle des capitaux. Même Mauricio Macri en convient désormais.

Régler le conflit avec les créanciers

L'autre défi majeur sera la question des créanciers. Le nouveau président va devoir choisir : négocier avec les créanciers activistes ou proposer des contournements aux créanciers restructurés.

Dans le premier cas, le gain pourrait être le règlement du litige juridique et la possibilité de revenir sur le marché international des capitaux en bénéficiant de taux inférieurs à ceux demandés pour les obligations en pesos. Mais comment négocier ? Les fonds activistes réclament un paiement au pair, ce qui représente 4 milliards d'euros. Le futur locataire de la Casa Rosada, la résidence du président argentin, acceptera-t-il de payer cette somme comme un « droit d'entrée » sur les marchés internationaux ? Oui, si Mauricio Macri est élu.

En cas de victoire de Daniel Scioli, rien ne le laisse présager, sauf si les fonds activistes acceptent de modérer leurs ambitions. Le président pourrait préférer proposer aux créanciers restructurés des solutions alternatives, comme des titres de droit argentin afin de reprendre les paiements. Mais le pays resterait coupé de l'accès aux marchés.

Dynamiser la croissance

Enfin, il faudra dynamiser la croissance sans fragiliser la demande intérieure. L'équilibre ne sera pas simple à trouver. Mais, là encore, Daniel Scioli peut sembler plus rassurant que le libéral Mauricio Macri pour les Argentins. Le candidat du FPV ne cache pas ses intentions de mettre en œuvre certaines réformes, notamment sur les subventions aux transports qu'il veut davantage cibler sur les plus nécessiteux. Et donc de rompre un peu avec la politique de la présidente actuelle. Il peut donc capter une partie de l'électorat désireux d'un changement « progressif » qui, selon l'institut Raul Aragon, représente 68 % des Argentins.

L'élection présidentielle sera donc cruciale pour l'avenir de l'Argentine, compte tenu de l'ampleur des défis qui se présentent au pays cette année.

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Commentaires
a écrit le 09/08/2015 à 8:27 :
Que ce soit les uns ou les autres, ça ne réglera pas la corruption endémique qui règne dans le pays, Macri ne valant pas mieux que Scioli et vice-versa. Quant aux provinces, elles sont presque toutes dirigées par des potentats locaux à coté desquels nos présidents de régions font figure de rigolos, notamment les deux que je connais bien San Juan et la Rioja.
Mes amis argentins ne voient aucune évolution positive dans ces élections.
a écrit le 08/08/2015 à 11:04 :
Petite info pour l'auteur de l'article: le taux d'inflation de 15% est le taux OFFICIEL, lequel est completement manipule par le gouvernement argentin (les universitaires qui se sont risques a avancer les chiffres reels ces dernieres annees ont tous été sanctionnés). L'inflation reelle subie en argentine ces dernieres annees s'est toujours situee aux alentours des 25/30%...
a écrit le 08/08/2015 à 6:05 :
L'Argentine etait une des economies les plus prosperes du monde au sortir de la seconde guerre mondiale, puis PERON s'est en mele et a administre une politique melant interventionisme etatique et protectionisme a haute dose. Il s'en est suivi une lente descente aux enfers qui a culmine avec Kirchner. L'Argentine est desormais ruinee et coupée de l'economie mondiale et ce sans "l'aide" des mechants
Allemands et de la Troika qui n'y sont pour rien, n'en deplaise a Mr Godin!
a écrit le 07/08/2015 à 15:31 :
Espérons que les argentins auront la force de changer de personnel politique pour éviter d'augmenter le népotisme déjà en place. Les élus seront de toute façon dans un cycle économique restreint obligeant à la mise en place d'une conduite fine.
a écrit le 07/08/2015 à 9:07 :
ah, le bonheur d'etre au ban de la societe, d'avoir 40% d'inflation, etc etc..... seul le venezuela fait mieux en la matiere, avis a ceux qui veulent jouer aux populistes, on a les resultats ' live' ici

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