« La BCE pourrait baisser ses taux à partir du second trimestre », Christophe Barraud

ENTRETIEN - Christophe Barraud, économiste en chef de Market Securities, s'attend à un ralentissement de l'économie mondiale dans les mois à venir en raison de la résurgence des tensions géopolitiques. Classé meilleur prévisionniste au monde pour les Etats-Unis par l'agence financière Bloomberg, il table sur un coup de frein de l'activité outre-Atlantique. Ce qui pourrait profiter à Donald Trump actuellement en tête dans les sondages. En zone euro, l'activité reste très vulnérable. Au moindre choc, la croissance du PIB peut vaciller. Et malgré la récente hausse des prix en décembre, il n'écarte pas l'hypothèse d'une baisse des taux au printemps.
Grégoire Normand
Christophe Barraud est également directeur général de Market Securities Monaco. Il est classé second meilleur économiste au monde pour l'Europe et la Chine par l'agence Bloomberg.
Christophe Barraud est également directeur général de Market Securities Monaco. Il est classé second meilleur économiste au monde pour l'Europe et la Chine par l'agence Bloomberg. (Crédits : DR)

LA TRIBUNE- Après une année 2023 encore marquée par des crises, à quoi faut-il s'attendre pour l'économie mondiale en 2024 ?

CHRISTOPHE BARRAUD- L'économie mondiale devrait continuer à ralentir en 2024. La croissance du PIB était à 3,5% en 2022 et autour de 3% en 2023. Elle devrait marquer le pas à 2,7% en 2024. Ce ralentissement s'explique principalement par la poursuite des politiques monétaires plus restrictives dans la majorité des pays développés, le coup de frein de l'activité en Chine, les tensions géopolitiques. Ces dernières sont même devenues la première source de préoccupation des entreprises et des investisseurs devant l'inflation. Les élections aux États-Unis auront des implications majeures sur la géopolitique et la politique budgétaire américaine.

L'économie américaine peut-elle « atterrir en douceur » ?

Oui, l'économie américaine devrait connaître une croissance positive en 2024. Il reste néanmoins un risque en début d'année 2024 en raison d'un ralentissement marqué par rapport à fin 2023. En fin d'année, la consommation, les dépenses publiques et le restockage ont dopé l'activité de manière transitoire. Et l'économie devrait être potentiellement vulnérable à des chocs internes et extérieurs qui restent difficiles à anticiper à ce stade.

Où se situe l'inflation actuellement outre-Atlantique ?

L'inflation continue de se normaliser. Elle reste proche des 3%, mais pourrait continuer à redescendre en deçà sur le premier trimestre 2024 et ensuite converger vers l'objectif de la FED (2%) à l'horizon du troisième trimestre. La consommation devrait marquer le pas. En effet, les Américains ont consommé une grande partie de leur épargne accumulée pendant le Covid. Ils ont eu recours significativement au crédit. Le remboursement des prêts étudiants fédéraux entamé au mois d'octobre aura un impact sur le budget de certains ménages.

Quant au marché de l'emploi, il est un peu moins dynamique. Sur l'investissement, l'incertitude globale au niveau politique et géopolitique peut affecter les dépenses des entreprises. Concernant les dépenses publiques, les Etats-Unis ont commencé à lever le pied. Il y a encore beaucoup de difficultés à trouver un compromis sur le budget 2024.

Dans la bataille présidentielle aux États-Unis, Joe Biden peut-il compter sur son bilan économique pour être réélu ?

Si Donald Trump arrive à se présenter, il a de nombreuses chances de gagner. Aujourd'hui, il est mieux placé dans les sondages qu'en 2016. Donald Trump est également bien placé dans les Swing States. Il est encore très présent sur les réseaux sociaux. Aux Etats-Unis, les revenus publicitaires sont beaucoup plus importants sur ces plateformes qu'à la télévision.

L'autre question est de savoir si Joe Biden sera bien candidat. La route vers la présidentielle américaine est encore longue. À ce stade, nous ne savons pas encore quels seront vraiment les candidats. Et les programmes risquent encore de bouger sur la fiscalité ou la politique économique par exemple.

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En zone euro, l'Allemagne risque une nouvelle fois de subir les effets néfastes de la récession. Et l'activité pourrait également ralentir en France en 2024. Faut-il s'attendre à une récession sur le Vieux continent et à une remontée du chômage dans les mois à venir ?

L'économie européenne était proche de zéro au troisième trimestre et au quatrième trimestre 2023. L'activité est déjà en territoire négatif dans certains secteurs comme la construction, le manufacturier. En Allemagne, la construction est à l'arrêt. Sur les services, l'activité résiste mieux. Cela peut rester un facteur de résilience pour les prochains mois. Quant à la France, son activité pourrait connaître un rebond à partir du troisième trimestre sous l'effet des Jeux olympiques et d'une possible baisse des taux.

En zone euro, les marchés immobiliers sont beaucoup plus sous pression qu'aux États-Unis. L'Europe est plus disposée à durcir le ton sur le plan fiscal par rapport aux États-Unis. En 2024, l'Europe aura sans doute moins de libertés budgétaires qu'auparavant. Au moindre choc, l'Europe reste très vulnérable. Sur le front du chômage, on peut s'attendre à une légère remontée en zone euro en 2024. Le principal facteur de risque reste la géopolitique.

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L'inflation en Europe a ralenti en 2023 et devrait continuer à marquer le pas en 2024. La Banque centrale européenne (BCE) pourrait-elle assouplir sa politique monétaire en baissant ses taux au premier semestre ? Les taux vont-ils rester élevés en 2024 ?

L'inflation est redescendue relativement rapidement à partir de septembre. Il y a eu un rebond fin décembre. Mais sur la tendance de fond, la pression s'est clairement retournée sur le prix des biens notamment. L'inflation pourrait converger vers la cible de la BCE à 2% à l'horizon du troisième trimestre. La Chine est en phase de déflation. Malgré les coûts du fret en hausse, cette déflation en provenance de Chine permet de contrebalancer les récentes hausses de l'inflation. Sur le marché du travail, les salaires sont en voie de normalisation. La boucle « prix salaire » semble être sous contrôle.

La croissance est relativement faible en Europe. La BCE a clairement indiqué que les salaires étaient un facteur très important. Techniquement, il ne faut pas s'attendre à un effondrement des salaires. Notre scénario central est que la BCE pourrait commencer à baisser ses taux à partir du second trimestre. Elle est beaucoup plus attentiste que la FED qui s'inscrit plutôt dans une logique d'anticipation. Il y a un vrai décalage dans les discours des banquiers centraux des deux côtés de l'Atlantique. Un des outils de la BCE est de maintenir son taux directeur élevé pour avoir un euro fort. Elle pourrait attendre que l'inflation baisse significativement avant de faire la première baisse.

Dans quel état de santé se situe l'économie chinoise ? À quoi faut-il s'attendre pour 2024 ?

La Chine ne s'en sort pas si mal en 2023 en raison d'un effet de base et de la réouverture de l'économie fin 2022. L'hôtellerie, la restauration ou encore les transports ont pu soutenir l'activité. Les entreprises dans ces domaines ont retrouvé des niveaux d'activité historiques. En revanche, le principal problème reste l'immobilier. Les niveaux de stock ont certes baissé, mais restent anormalement élevés. Cela pèse sur les prix et les niveaux de vente. Par conséquent, la construction est affectée.

La consommation chinoise reste relativement limitée et le moral des ménages est encore très loin des niveaux pré-pandémie. Beaucoup de Chinois ont investi dans l'immobilier. Tant que l'immobilier ne se stabilise pas, il sera difficile d'avoir une consommation importante. Le taux d'épargne est resté très élevé. Au final, la croissance chinoise pourrait s'établir autour de 4,5% en 2024. Les autorités chinoises ont récemment été pointées du doigt dans la gestion de la crise Covid et sur le plan commercial sous la présidence de Donald Trump aux États-Unis. L'économie chinoise a également fermé la porte aux investisseurs étrangers. L'investissement direct étranger net a reculé au troisième trimestre. Ce qui est une première depuis 1998. Il y a une défiance des entreprises et des investisseurs. La démographie peut également peser sur l'activité. Pour la première fois depuis des décennies, la population a reculé en 2022. Le potentiel de consommation de long terme va baisser.

Quel peut être l'impact de la résurgence des conflits en mer Rouge sur le commerce mondial ?

L'impact du conflit porte avant tout sur des problématiques de logistique. Les attaques en mer Rouge entraînent une réorientation des bateaux. Ce qui représente un coût. Les entreprises qui le peuvent se réorientent sur l'aérien. Il y a une flambée des coûts de transport sur ces zones-là qui vont se matérialiser sur le prix des biens. Pour l'instant, c'est un petit choc inflationniste. Mais plus ces événements vont se prolonger, plus cela se verra dans les prix.

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Quels sont les risques du conflit au Moyen-Orient sur l'économie planétaire ?

Le conflit est un sujet très sensible pour l'économie. Il est encore difficile d'évaluer l'ampleur des dégâts. On voit que tous les pays autour du conflit ne sont pas là pour mettre de l'huile sur le feu. Le conflit est un risque à court terme, mais dans un monde bien chahuté par ailleurs. Il y a des problématiques en Amérique du Sud, en Corée du Nord, à Taïwan. Ces tensions renforcent aussi l'intérêt des élections américaines. Si Donald Trump arrive à se présenter et remporte les primaires, l'approche de gestion des crises et de diplomatie sera très différente.

Propos recueillis par Grégoire Normand

Grégoire Normand

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Commentaires 3
à écrit le 17/01/2024 à 11:22
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"La BCE pourrait" (conditionnel). Voilà, perso, ça me suffit, pas besoin de lire plus loin!

le 17/01/2024 à 12:17
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+1

à écrit le 17/01/2024 à 8:47
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Vous devriez arrêter de chercher à exciter les financiers ces êtres à la fois si faibles et pourtant si riches qui à chaque fois qu'ils s'excitent augmentent la température de la planète d'un degrés.

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