La guerre russe en Ukraine fait vaciller l'économie européenne, selon le FMI

L'entrée en guerre de la Russie a précipité l'économie l'ukrainienne dans une profonde récession, selon le FMI, qui table désormais sur une chute du PIB de 35% en 2022. Quant à l'économie russe, le PIB pourrait plonger de 8,5%. Par ricochet, l'Europe est touchée. Le FMI s'attend désormais à 2,8% de croissance au sein des pays de la zone euro, un sérieux ralentissement après les 3,9% anticipés lors de ses précédentes prévisions en janvier et les 4,3% encore espérés lors de celles d'octobre.
Grégoire Normand

9 mn

La guerre en Ukraine a aggravé l'inflation, compromettant la reprise dans le monde non seulement cette année mais encore en 2023, a prévenu la semaine dernière Kristalina Georgieva, la directrice générale du FMI, qui s'inquiète de la fragmentation du monde.
La guerre en Ukraine a aggravé l'inflation, compromettant la reprise dans le monde non seulement cette année mais encore en 2023, a prévenu la semaine dernière Kristalina Georgieva, la directrice générale du FMI, qui s'inquiète de la "fragmentation" du monde. (Crédits : Johannes Christo)

L'onde de choc de la guerre en Ukraine se propage partout sur la planète. Près de deux mois après l'éclatement du conflit, les indicateurs passent au rouge les uns après les autres. Après la Banque mondiale, ce lundi, et l'OCDE il y a quelques semaines, le Fonds monétaire international (FMI) a révisé à la baisse ses prévisions de croissance économique mondiale pour 2022, passant de 4,4% à janvier à 3,6% en avril (-0,8 point). Pour 2023, la croissance devrait également être moins robuste que prévu à 3,6% contre 3,8% initialement prévu.

"Cette crise survient alors que l'économie mondiale n'avait pas complètement retrouvé son niveau pré-pandémique", a expliqué le nouveau chef économiste français de l'institution, Pierre Olivier Gourinchas, dans une note de blog intitulée "La guerre assombrit les perspectives économiques alors que l'inflation accélère". Après deux longues années de pandémie, la politique du zéro covid et des nombreux confinements encore à l'oeuvre en Chine inquiètent particulièrement les milieux économiques et financiers. La forte dépendance de l'Europe à Pékin risque une nouvelle fois de pénaliser un grand nombre de secteurs industriels.

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Plongeon abyssal du PIB ukrainien

L'économie ukrainienne s'enfonce dans une terrible récession. En seulement quelques jours, l'activité s'est repliée suite à l'invasion de l'armée russe sur le territoire. D'après les économistes du Fonds, le produit intérieur brut pourrait reculer de -35% en 2022 après une croissance de 3,4% en 2021. Les statisticiens n'ont pas encore fait de projections pour 2023 mais ils sont particulièrement pessimistes pour l'avenir. "Même si le conflit prend fin rapidement, la perte de milliers de vie, la destruction de capital physique et la fuite d'Ukrainiens va sévèrement freiner l'activité pendant des années", indiquent les économistes.

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Outre cette violente récession, plus de 5 millions de personnes ont quitté le territoire depuis le début du conflit selon un récent décompte du haut commissariat aux réfugiés (HCR). L'Europe n'a pas connu un tel flot de réfugiés depuis la Deuxième Guerre mondiale.

L'économie russe au bord du gouffre

La décision de Vladimir Poutine d'attaquer l'Ukraine à la fin du mois de février a également plongé l'économie russe dans un profond chaos. Après avoir rebondi à 4,7% en 2021, le PIB de la Russie devrait reculer de 8,5% en 2022 avant de remonter progressivement en 2023 tout en restant en récession à -2,3% en 2023. Les paquets de sanctions décidées par les puissances occidentales ont des répercussions particulièrement néfastes sur la croissance russe. L'exclusion de la Russie du système Swift, les multiples appels à ne plus faire de commerce avec le Kremlin, les embargos sur l'énergie annoncés par de grands pays auront "un sévère impact" sur l'économie russe.

Les marchés financiers ont également traversé de vastes zones de turbulences ces dernières semaines avec la chute du rouble de près de 60% avant de retrouver des niveaux proches de 2021, ainsi que la suspension temporaire de la Bourse. En outre, "le retrait d'entreprises étrangères a entravé plusieurs industries dans l'aviation, la finance, les logiciels ou l'agriculture", souligne l'organisation basée à Washington. Enfin, la perte de confiance des investisseurs étrangers "aboutira à une baisse significative des investissements privés et de la consommation, en partie compensée par des dépenses publiques" ajoute-t-elle.

La croissance de l'Union européenne devrait se tasser en 2022

L'économie européenne est en première ligne sur ce conflit. En effet, la forte dépendance de grandes économies à l'énergie russe comme l'Allemagne pèse sur l'activité de tout le continent. Le FMI a ainsi dégradé ses projections de 1,1 point en 2022 pour la zone euro à 2,8% contre 3,9% en janvier dernier. Après un rebond spectaculaire en 2022 à 5,3%, l'union monétaire entre dans une période de fortes incertitudes.

Parmi les grandes puissances, la principale révision concerne l'Allemagne (-1,7 point). Les conjoncturistes tablent désormais sur une croissance du PIB de 2,1% cette année contre 3,9% en début d'année. L'économie allemande importatrice d'énergies fossiles russes se retrouve dans une position très délicate à l'égard de ses partenaires. Cette guerre pourrait obliger la coalition en poste depuis la fin de l'année 2021 à revoir le modèle économique -très énergivore- de la principale puissance de la zone euro.

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En France, les conséquences de la guerre sur la croissance sont relativement contenues au regard de l'Allemagne, l'Italie ou encore l'Espagne. Le FMI projette une croissance de l'activité de 2,9% contre 3,5% en janvier. Cette révision de 0,6 point indique que, pour l'instant, la croissance tricolore tente de résister mais les perspectives sont néanmoins bien moins favorables qu'en octobre dernier. À l'automne, le FMI tablait sur une croissance de 3,9% comparable à celle du gouvernement (4%). Cette révision à la baisse des prévisions de croissance pourrait bien compliquer la tâche du prochain gouvernement confronté à des pressions inflationnistes persistantes, un coup de frein de l'activité et des rentrées fiscales en berne.

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Fortes révisions en Italie et en Espagne

Après avoir été frappé de plein fouet par la pandémie, le Sud de l'Europe risque une nouvelle fois de souffrir. L'économie italienne devrait marquer le pas à 2,3%  (-1,5 point par rapport à janvier) en 2022. Longtemps restée comme l'épicentre de la pandémie, l'économie italienne est empêtrée dans une stagnation depuis des années. Les faibles gains de productivité et le vieillissement de sa population continuent de peser sur l'activité. Cette guerre en Ukraine pourrait une nouvelle fois assombrir les perspectives à long terme de ce pays toujours fragmenté entre le Nord et le Sud.

Du côté de l'Espagne, les voyants se dégradent également. Le FMI table désormais sur une croissance du PIB de 4,8% en 2022 contre 5,8% en janvier dernier.

Même si les rythmes d'activité en Espagne et en Italie demeurent relativement élevés, il ne faut pas oublier que la pandémie avait précipité l'activité dans une profonde récession dans ces deux pays. Après avoir redressé la barre en 2021, l'éclatement de la guerre en Ukraine pourrait bien porter un nouveau coup de massue à ces pays déjà fortement fragilisés par la crise de 2008 et la crise des dettes souveraines des années 2010.

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L'économie américaine s'en sort mieux que l'Europe

Sans surprise, l'économie américaine s'en sort mieux que la plupart des grands pays européens. Le FMI a révisé à la baisse ses prévisions de croissance de 0,3 point à 3,7% contre 4% en janvier dernier.

La principale puissance économique de la planète est bien moins dépendante de la Russie et de l'Ukraine pour faire fonctionner son industrie. "Les liens économiques entre les Etats-Unis et la Russie sont limités", rappellent les économistes. Au plan domestique, la situation est plus tendue pour Joe Biden. Le FMI indique avoir dégradé ses prévisions en raison notamment du revers de l'administration démocrate sur le plan de relance Build Back Better. S'il a gagné un soutien des deux bords politiques pour renouveler les infrastructures du pays, Joe Biden n'a pas réussi à obtenir l'adoption par le Congrès de son vaste projet de refonte des services sociaux.

Pour juguler la hausse des prix, la Fed est en train d'augmenter les taux d'intérêt, et de nombreux économistes pensent que le pic d'inflation va s'aplatir au fil de l'année. Mais pas sûr que cela arrive assez tôt pour Joe Biden. En effet, les élections de mi-mandat prévues en novembre prochain pourraient rebattre les cartes de l'administration démocrate accaparée par les fortes poussées de fièvre des prix depuis des mois.

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L'inflation, principal défi des économies, selon le FMI

Le conflit en Ukraine a provoqué un choc considérable sur les marchés des prix de l'énergie et des matières premières. Même si le poids économique de la Russie et celui de l'Ukraine dans l'économie mondiale ne sont pas majeurs, ces deux acteurs occupent une place importante dans les échanges de matières agricoles ou d'énergies fossiles. Résultat, l'inflation a fortement accéléré ces derniers mois en raison principalement de la composante énergie. "L'inflation est devenue un danger présent et clair pour de nombreux pays", souligne Pierre Olivier Gourinchas. "Nous prévoyons que l'inflation restera élevée beaucoup plus longtemps. Aux Etats-Unis et dans quelques pays européens, l'inflation a atteint son plus haut niveau depuis 40 ans", ajoute-t-il.

Pour les banques centrales, cette hausse de l'inflation est un vrai casse-tête. En effet, la nature du choc inflationniste lié en grande partie à l'énergie ravive les débats sur les conséquences d'une remontée des taux. Si certaines grandes banques centrales ont déjà relevé leur taux à l'échelle de la planète, certaines, comme la BCE, temporisent dans l'espoir d'une stabilisation des prix. Sur ce point, les économistes ont de fortes difficultés à faire des prévisions en raison notamment de la guerre. Si la Russie a changé de stratégie il y a quelques semaines en se concentrant sur quelques régions, le Kremlin n'envisage pas de retrait du territoire dans l'immédiat. L'enlisement du conflit pourrait bien encore peser sur l'indice des prix pendant encore de longs mois.

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Grégoire Normand

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Commentaires 10
à écrit le 20/04/2022 à 19:30
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Bonjour, Ils est claire que ses sanctions économiques ne nous arrange pas... Mais le plus triste s'est que notre union ne fait rien pour nous protéger... Pas de défense militaire européenne Pas de, alliance militaire entre les nations européennes...

à écrit le 20/04/2022 à 17:18
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Le boomerang vous dis-je!

à écrit le 20/04/2022 à 13:13
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Perso je compare toujours avec la guerre d'Algérie ou c'etait nous les Russes, globalement nous v'la tous anti FLN ou autres noms d'oiseaux, puis quand arrivent les cercueils des jeunes du contingent, nos aînés Ça change de sens. Ça débute chez eux,...

le 20/04/2022 à 13:45
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Dieu vous entende ! La grande différence, c'est que la France des années 1950 était une démocratie où la liberté d'expression existait à peu près (quoi qu'en disent les relativistes qui réussiront toujours à comparer la censure bien réelle mais modér...

à écrit le 20/04/2022 à 7:47
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Juste une observation et signaler la fumisterie du pib... l'Ukraine est en guerre. Plus rien n'est produit. Plus rien ne sort. L'activité est réduite à zéro. La monnaie ne vaut plus rien. Le chômage est quasi à 100 %. Bref c'est quasi anarchique. Com...

à écrit le 19/04/2022 à 20:45
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L'histoire nous montre que les après guerres sont les plus dynamisantes pour l'économie .

le 19/04/2022 à 22:35
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Même pendant les guerres, marché noir, "ça parle Yiddish" dans l'appartement du dessus,...

à écrit le 19/04/2022 à 19:13
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Rien à faire, j' ai chois l' autre camp je suis Poutine ....

le 19/04/2022 à 21:22
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@Biloue Émigre donc en Russie, tu pourras sans doute faire des commentaires sans risque sur le "La Tribune" local. Bon vent et bon courage 😃

le 20/04/2022 à 13:50
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Quelle que puisse être l'éventuelle légitimité des revendications et griefs de certaines populations russophiles de l'est de l'Ukraine contre Kiev, peut-on encore "être avec" le complice d'une bande d'assassins violeurs ? Tant que les dirigeants russ...

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