Burn out : le Japon veut supprimer le paiement des heures sup'

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Le gouvernement conservateur de Shinzo Abe a approuvé une réforme visant à autoriser les entreprises à supprimer purement et simplement le paiement des heures supplémentaires.
Le gouvernement conservateur de Shinzo Abe a approuvé une réforme visant à autoriser les entreprises à supprimer purement et simplement le paiement des heures supplémentaires. (Crédits : (c) Copyright Thomson Reuters 2012. Check for restrictions at: http://about.reuters.com/fulllegal.asp)
Le gouvernement conservateur de Shinzo Abe veut autoriser les entreprises à supprimer purement et simplement le paiement des heures supplémentaires pour ceux qui gagnent au moins 10,75 millions de yens (80.000 euros), tels que les traders ou consultants.

L'élite des travailleurs en col blanc n'aura bientôt plus droit au paiement des heures sup au Japon, une réforme qui suscite l'inquiétude dans un pays où le dévouement pour l'entreprise peut conduire au "karoshi", un burnout mortel.

Cette abnégation au travail a failli coûter la vie à Teruyuki Yamashita. Epuisé d'enchaîner les voyages d'affaires à l'étranger et les nuits blanches, cet ancien chef des ventes a fini à l'hôpital il y a six ans, victime d'une hémorragie méningée.

Il a survécu après trois semaines en soins intensifs mais a perdu la vue. "Quand je me suis réveillé, j'ai dit à l'infirmière qu'il faisait noir. Je ne m'étais pas rendu compte que j'étais devenu aveugle", raconte le cadre commercial de 53 ans.

Le "karoshi" cause des centaines de morts par an

A l'image de M. Yamashita, de nombreux salariés japonais acceptent de trimer au détriment de leur famille et de leur santé, un surmenage qui aboutit à des centaines de morts chaque année par AVC, crise cardiaque ou suicide.

Un phénomène assez répandu au Japon pour qu'on lui donne un nom - le "karoshi", littéralement "mort par excès de travail" - et qu'il soit reconnu comme maladie professionnelle.

Pourtant le mois dernier, le gouvernement conservateur de Shinzo Abe a approuvé une réforme visant à autoriser les entreprises à supprimer purement et simplement le paiement d'heures sup (au-delà de 40 heures par semaine) pour ceux qui gagnent au moins 10,75 millions de yens (80.000 euros), tels que les traders ou consultants.

Travailler plus sans contrepartie ?

Les salariés concernés seront désormais rémunérés sur leur performance, et non plus sur le temps passé au bureau, expliquent les partisans du texte, qui espèrent sa prochaine adoption par le Parlement.

Inutile donc de s'éterniser le soir ou d'arriver aux aurores si la tâche est accomplie vite et bien, arguent-ils, voyant dans ce projet un moyen d'améliorer la productivité (réputée faible au Japon).

Et de promettre, pour apaiser les critiques, que les employés zélés pourront choisir s'ils le souhaitent de rester à l'ancien système.

Toutefois, dans les faits, il leur sera difficile de refuser, de peur de se faire taper sur les doigts, et au final ils continueront à travailler plus longtemps mais sans la moindre compensation, rétorquent des experts.

"Le gouvernement veut créer un système dans lequel les compagnies n'auront plus à rémunérer les heures sup", s'insurge Koji Morioka, professeur émérite à l'université Kwansei Gakuin, qui redoute une "accélération des décès par surmenage".

La réforme, s'étonne l'universitaire, va à l'encontre d'une précédente loi votée l'été dernier, précisément destinée à prévenir ce type de décès.

Selon les conditions actuelles, seulement 4% des employés du secteur privé - soit 1,85 million de personnes - tomberaient sous le coup de cette mesure, mais la fédération patronale Keidanren veut aller plus loin.

"Nous devons réfléchir à abaisser le seuil de revenus pour l'appliquer à un plus grand nombre de personnes", a récemment plaidé son dirigeant.

1 Japonais sur 5 travaille 50 heures ou plus chaque semaine

Si une évolution des mentalités se dessine, encore 22,3% des Japonais s'escriment au labeur 50 heures ou plus chaque semaine, bien au-delà des 12,7% recensés en Grande-Bretagne, 11,3% aux Etats-Unis et 8,2% en France, selon l'Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE).

Quant aux congés payés, 16% des employés à temps plein n'ont pris aucun jour en 2013, rechignant à s'absenter par sentiment de culpabilité, selon une étude du gouvernement. Et en moyenne, les Nippons ne prennent du bon temps que neuf jours par an - la moitié des vacances auxquelles ils ont droit.

La même année, ont été recensés 196 décès et suicides liés à un travail excessif, et ce n'est que la partie émergée de l'iceberg, souligne Shigeru Waki, enseignant à l'université Ryukoku.

"Il y en beaucoup plus qui sont morts ou tombés malade pour cause de surmenage, mais c'est très difficile à prouver", assure-t-il.

Avec cette nouvelle loi, les patrons ne garderont plus trace des heures sup et il sera encore plus difficile d'évaluer l'ampleur du problème, prévient M. Waki.

Parmi les détracteurs de la réforme, figure la mère d'un jeune salarié de 27 ans qui s'est suicidé en 2009 à Tokyo tant il croulait sous le travail, accumulant des centaines d'heures supplémentaires omises du décompte officiel.

"J'étais dans un tel état de choc quand sa société m'a annoncé sa mort", se souvient la sexagénaire. "Mon fils ne reviendra pas mais je veux me faire la porte-parole des autres jeunes", dit-elle.

Le jeu n'en vaut pas la chandelle, renchérit M. Yamashita. "J'étais tellement occupé que je n'ai même pas vu mes enfants grandir. Il aurait mieux valu que je consacre ma vie à ma famille", lâche-t-il, amer.

(avec AFP)

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a écrit le 03/06/2015 à 17:24 :
Bonjour,
Je pense sincèrement que cet élément va permettre au japonais une prise de conscience séreuse : On ne vit ps pour travailler, mais on travaille pour avoir une vie agréable autant que faire se peut.
Quel est l’intérêt de travailler 50 ou 60h par semaine si on finit par en mourir sans profiter de sa famille ?
Travailler beaucoup sur un projet ponctuellement ne pose aucun problème mais en faire un style de vie n'est ni souhaitable, ni utile.
Étant donné qu'il n'y aura plus d'heure sup payées, les gens vont profiter de leur famille, rentrer chez eux plus tôt et redécouvrir la joie d'avoir une vie de famille et des loisirs.
Pas certain cependant que les actionnaires et que l’État s'y retrouve en terme de revenu car moins d'heure sup = moins de fiscalité et moins de productivité.
a écrit le 26/05/2015 à 0:11 :
Ils ont raison ces Japs ! Et ils nous montrent la voie : y en a marre de ces salariés qui n'arrêtent pas de siphonner l'argent de nos actionnaires...
a écrit le 25/05/2015 à 17:46 :
Se tuer à la tache...
Est ce que raisonnable?
a écrit le 25/05/2015 à 14:33 :
@ Alain.
Entièrement d'accord. D'ailleurs il y a des pays comme l'Allemagne où c'est presque mal vu, même pour un cadre, de rester après 17h. On passe vite pour quelqu'un de peu efficace ou productif si on arrive pas à faire son travail entre 8h et 17h comme tout le monde. Question de culture.... mais perso je préfère des journées courtes et intenses que des journée à rallonge où l'on fait du présentiel!
Réponse de le 26/05/2015 à 17:53 :
Pour info, les allemands ne commencent pas à 8h, mais entre 6 et 7h30....

Et finissent vers 15-16h00.

J'ai des collègues, amis et connaissances là-bas.

Ceux qui finissent vers 17h, sont ceux qui doivent s'adapter aux français...
a écrit le 25/05/2015 à 12:56 :
truc que j'arrive pas à comprendre .. pourquoi les gouvernements ne bossent pas pour le bien être de l'humanité ! (les intérêts particuliers devraient êtres au second rand) pollution, 35H.... égalité entre fonction publique et privée etc ...
a écrit le 25/05/2015 à 12:26 :
Voilà une mesure compétitive. Après la suppression du paiement des heures sup', il faut supprimer le paiement des heures tout court au delà du minimum vital. Au nom de la compétitivité bien sûr, car seuls les entrepreneurs méritent rémunération. Les autres, les salariés objets, ne sont que destinés à assurer la revenu à cette belle caste qui est la seule à avoir du mérite.
a écrit le 25/05/2015 à 12:18 :
dans presque tous les pays du monde .... le profit (je ne suis pas contre le profit, un juste milieu semble nécessaire) l’Allemagne trouve plus importante d'avoir une population émigrée; que de favoriser sa population faute de structures pour les enfants et autres.... l'argent d'abord la vie ensuite ? !
a écrit le 25/05/2015 à 12:03 :
Rémunérer la performance plutôt que la présence, c'est un bon principe. C'est logique. On n'a que faire des salariés plantes de bureau.
a écrit le 25/05/2015 à 11:21 :
travailler plus pour gagner plus...et vivre moins
Réponse de le 25/05/2015 à 15:34 :
Le Japon: le pays ou il y a le plus de centenaires :)
Réponse de le 26/05/2015 à 5:52 :
Et a un taux de natalité tellement faible que le remplacement de la population n'est plus assuré. Donc travailler plus pour ne plus faire d'enfants.
a écrit le 25/05/2015 à 10:34 :
Ca fait très longtemps qu'en France on ne paye plus d'heures sup à cette catégorie de salariés ;o)
Réponse de le 25/05/2015 à 12:10 :
Je travaille avec beaucoup de Japonais et leur culture n'est pas la même. Beaucoup d'entres eux se sentent obliger de rester au bureau jusqu'à 21h/22h parce qu'il faut montrer qu'on travaille. Dans les faits, les cols blancs n'ont pas une super productivité et passent une partie de leur temps à sommeneler (y compris en réunion) tellement ils sont épuisés... Bref pas très efficace tout çà...

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