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ÉconomieInternational

"Le monde est dans une période tragique où le dialogue est rompu" (Jean-Hervé Lorenzi)

Philippe Mabille et Grégoire Normand

Publié le 06 juillet 2018 à 07:00 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:46

Jean-Hervé Lorenzi

Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes

Yann Deret

Le Quotidien Numérique

27 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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[ #REAix2018 ] Disruptions, transformations, ces mots sont entrés dans le langage courant des économistes. Les Rencontres d’Aix-en-Provence se tiennent du 6 au 8 juillet sur le thème des "métamorphoses du monde". Ce choix résonne avec une actualité intense : Trump fait exploser le multilatéralisme, la crise des migrants divise l’Europe, la puissance des géants technologiques inquiète. Nous entrons dans une époque de ruptures et il faut, pour résoudre ces crises, retrouver des lieux, des méthodes et...

LA TRIBUNE - Quelle est la plus grande menace qui pèse sur l'économie mondiale ?

JEAN-HERVÉ LORENZI - Le plus grand danger actuellement est que l'on doit passer d'une gestion multilatérale de l'économie et de la globalisation à une fragmentation très forte. Nous n'avons pas d'instruments adaptés pour gérer cette transition. L'Organisation mondiale du commerce (OMC), le G7 et le G20 sont régulièrement remis en cause. Il y a de nombreux problèmes que l'on ne sait pas résoudre, comme la dette mondiale par exemple. On a d'immenses difficultés liées aux migrations. Il y a une bipolarisation du marché du travail avec des tensions sociales qui sont très nouvelles. Le climat, qui reste le problème le plus grave et le plus difficile à résoudre, a un impact sur les flux transfrontaliers. Toutes ces crises se renforcent et sont interdépendantes.

Avec l'arrivée de tous ces problèmes au même moment, est-on en train de vivre la fin d'un monde tel que nous l'avons connu ?

Oui, bien sûr. Ces mutations ne modifient pas simplement la croissance mondiale. La situation actuelle est très dangereuse, très instable. Nous sommes entrés dans un monde qui doit faire face à de nombreuses tensions, de problèmes non résolus et d'absence de lieux de dialogue et de capacités à trouver des compromis. L'absence de méthode et de dialogue est préjudiciable.

Est-ce le monde de Donald Trump ?

Trump est seulement un symptôme de la fin du multilatéralisme. Ce système a très bien fonctionné à partir de la chute du mur de Berlin avec le triomphe absolu des États-Unis mais depuis cet ordre mondial est remis en cause. Ce n'est pas Trump, ce sont les États-Unis qui parlent au travers de Trump. Le Brexit et l'arrivée de Trump constituent un appel à changer le monde. C'est évident que les classes moyennes ont le sentiment d'être des victimes. On dit parfois que si Donald Trump n'avait pas été élu, si David Cameron n'avait pas lancé son référendum sur le Brexit, si nous n'étions pas intervenus en Libye, tout serait resté dans l'ordre et l'on continuerait inlassablement à se chamailler à l'OMC, à l'ONU ou au G20. Mais c'est une erreur d'analyse. Le monde est dans l'une ces périodes tragiques, où le dialogue, tel qu'il préexistait, est rompu, où des violences multiples apparaissent.

Peut-on parler de démondialisation ?

On peut parler de nouvelles formes de multilatéralisme et de nouvelles formes de mondialisation. Avec la technologie et le goût de la proximité, le rôle des pays émergents dans l'économie devrait être modifié. Il devrait y avoir une réorganisation de la chaîne de production. Est-ce que cela signifie que les usines vont se réimplanter dans les pays développés ?

Il y a actuellement un mouvement de repli des puissances occidentales et une montée en puissance de la Chine et d'autres puissances asiatiques comme l'Inde. Comment analysez-vous ce changement de donne en Asie depuis la fin de la guerre froide ?

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Il y a quatre types d'Asie en réalité. Avec le vieillissement démographique, le Japon ne se porte pas bien alors que c'est l'une des plus grandes puissances mondiales. L'Inde connaît une période de rattrapage mais ce pays n'a jamais eu le destin de la Chine. La Chine a été la première puissance du monde jusqu'en 1820. L'Inde continue à progresser très rapidement mais il reste encore beaucoup d'incertitudes. Enfin, il y a quelques pays asiatiques qui ont connu une crise financière majeure il y a vingt ans. Avec la remontée du dollar et des taux d'intérêt aux États-Unis, ces pays émergents vont encore connaître des problèmes de financement. La Chine est en train de redevenir la première puissance du monde avec un ralentissement de son activité et un changement de son modèle économique.

Que penser de l'impact des disruptions technologiques ?

Il y a un débat entre économistes qui existe depuis deux siècles pour savoir si on est dans un univers de rupture, de révolution technologique ou de révolution industrielle, ou d'évolution plus continue par étapes. Beaucoup d'économistes considèrent en réalité qu'il y a une sorte de continuité permanente dans les évolutions technologiques. D'autres pensent au contraire que, même si la révolution s'étale dans le temps, elle représente tout de même une transformation des choses. Je fais partie de ceux qui pensent qu'il y a des révolutions fondées à la fois sur des modes de consommation et sur la manière de produire ces objets de consommation. Je pense qu'on n'est pas encore dans la révolution technologique. En revanche, il devrait y avoir une rupture mais elle ne sera pas numérique.
Quand on regarde ce qui est en train de se passer, il y a deux phénomènes. Un phénomène scientifique, avec des évolutions dans des secteurs comme l'astrophysique, la génétique, qui représentent des transformations très profondes. Dans les technologies, il y a une utilisation du numérique qui repose essentiellement sur une capacité de traitement de données de plus en plus en grande. Ce n'est donc pas une rupture et une nouvelle manière de faire de la commercialisation de biens et services. Airbnb ou Uber sont des plateformes qui s'appuient en réalité sur des services qui sont toujours les mêmes. C'est toujours les mêmes lieux, les mêmes taxis.
Le numérique sert à développer des capacités de production très fortes mais elles n'entraînent pas de transformation des modes de consommation. Or les modes de consommation ont été transformés à la fin de la première révolution industrielle avec les Indiennes de coton par exemple (étoffes de coton peintes ou imprimées). Avec la deuxième révolution industrielle, l'électricité et le moteur à explosion sont des inventions qui ont touché la mobilité et la consommation des gens.

Pour vous, il n'y a donc pas, pas encore, de troisième révolution industrielle ?

Il y a les prémices d'une troisième révolution mais il n'y a pas de véritable bouleversement. Et c'est terrible parce que cette période supprime des emplois. On crée des emplois non qualifiés. On est dans une période de transition très dangereuse parce qu'il y a beaucoup d'aspects qui sont difficiles à gérer sur le marché du travail.

Le patron de Facebook, Mark Zuckerberg, a récemment été auditionné au Congrès américain ou au Parlement de Strasbourg. Est-ce que les nouvelles puissances apatrides telles que les Gafa doivent participer aux instances de dialogue ?

Avec la fin du discours politique, on va avoir un problème de prise en main du pouvoir par ces patrons et ces grandes entreprises technologiques. Ce n'est pas à eux de déterminer l'avenir. Ces géants technologiques sont très importants dans la manipulation des données. Quand on regarde la taille de leur activité, ce n'est pas énorme (4 % du PIB américain) et ils représentent très peu d'emplois. Ils sont capitalisés dans des conditions surréalistes. Ils sont intrusifs dans nos vies. Comment va évoluer un monde dans lequel ils sont très puissants et dans lequel ils vont être en duopole avec la montée en puissance des sociétés chinoises ? Comment va se développer une réponse européenne sur des nouveaux sauts technologiques ? On parle beaucoup de l'intelligence artificielle, mais on en est encore au tout début. La Chine est pour l'instant en avance dans ce domaine grâce aux data. Il faut s'interroger sur les structures juridiques des entreprises technologiques. Sur ce sujet, je suis convaincu que Margrethe Vestager, la commissaire européenne à la Concurrence, est exemplaire. C'est la seule qui a une vraie position sur le sujet. Derrière la concurrence, son idée est de laisser un champ libre en Europe pour les entreprises qui souhaiteraient se développer.

En 1992, l'économiste américain Francis Fukuyama annonçait « la fin de l'histoire », c'est-à-dire l'avènement de l'économie capitaliste et de la démocratie libérale à travers le monde. Pensez-vous que l'histoire lui a donné tort ?

Il a eu raison sur une période de trente années. Il y a deux phénomènes qu'il a cependant sous-estimés. Le premier, c'est qu'il y a une confusion sur le fait que l'on est dans une économie de marché globalisée et dans une seule forme de capitalisme. Il existe des capitalismes concurrents. Il a cru qu'il y avait une vision unificatrice.
Il a également sous-estimé la capacité des États-Unis à accepter qu'ils ne seraient plus la puissance dominante. Il n'a pas vu que la Chine en 1990 allait devenir la première puissance du monde après avoir été la plus grande usine du globe. À la chute du mur de Berlin, l'économie de marché avait triomphé mais la domination des États-Unis et de leur forme de capitalisme ne s'est pas imposée partout, en particulier pas dans les pays qui allaient devenir leur principal concurrent comme la Chine.

Est-ce que l'on vit un « anti Fukuyama » ?

Il a très bien vu ce qu'il s'est passé sur la chute du mur de Berlin. On a quand même vécu dans un monde dans lequel deux systèmes économiques coexistaient en compétition. Un monde de marché capitaliste et un monde de planification socialiste. Dans la réalité, ces deux mondes ont disparu dans un méli-mélo et les systèmes capitalistes sont entrés dans un système de compétition majeure.

Les Rencontres d'Aix-en-Provence sont un lieu d'échanges et de discussions. Vous allez lancer le fameux appel du Cercle des économistes. Quel est votre objectif pour cette année ?

Il y a six transformations majeures : géostratégique, environnementale, technologique, démographique et migratoire, et politique. Notre conviction, c'est que pour résoudre ces crises, il faut retrouver des lieux, des méthodes et processus de dialogue. Il faut par exemple revoir le fonctionnement de l'OMC. On entre dans un monde où les formes de multilatéralisme sont dépassées. Il faut admettre que les institutions sont inadaptées et que les formes de compromis n'existent pas. Par exemple, l'accueil des réfugiés et des migrants ne peut pas se faire de la même manière à Malte et en Allemagne ou en France. La Commission européenne n'est pas une institution adaptée pour débattre de flux migratoires. Il faut prendre en compte de nouveaux acteurs comme à la COP 21 et mettre en place de nouvelles formes de dialogues.

À quoi pourraient ressembler ces nouvelles formes de dialogue ?

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Il faut refonder un vrai lieu de décision en prenant en compte les processus de majorité et il faut réussir à trouver des modalités qui permettent de limiter un certain nombre d'activités qui donnent aux géants du numérique (Gafa et BATX) un pouvoir exorbitant sur la vie des citoyens. Il faut un pouvoir politique mondial sur ce sujet-là. En réalité, c'est le retour du politique partout.

Philippe Mabille et Grégoire Normand

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