Le Sénégal s’enfonce dans la crise

Les manifestations contre le report de l’élection présidentielle ont déjà fait deux morts. La confrérie des mourides à Touba pourrait jouer un rôle clé de médiateur.
Grande mosquée de Touba, le 7 février.
Grande mosquée de Touba, le 7 février. (Crédits : © CÉLIA CUORDIFEDE)

Ce mercredi, Touba, la deuxième ville du Sénégal, après Dakar, est le théâtre d'importants embouteillages. Des fidèles venus de partout sont venus célébrer le magal de Kazu Rajab, une fête religieuse commémorant la naissance du deuxième khalife général des mourides, Serigne Fallou Mbacké (1888-1968). Dans ce pays d'Afrique de l'Ouest de 18 millions d'habitants, à 95 % musulmans, l'islam est régi par quatre confréries, dont la plus importante, celle des mourides, siège dans la ville sainte de Touba sous l'autorité d'un khalife général.

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Sur la route rectiligne qui mène à la grande mosquée de la ville, les charrettes se mêlent aux scooters, vélos, voitures, minibus, bus Tata et autres cars rapides bondés dans un brouhaha incessant. Tous convergent à touche-touche. Sur les trottoirs adjacents, et parfois entre les files des automobiles à l'arrêt, des silhouettes enrobées de boubou et de voile flottent dans la même direction. Au bout du chemin : la grande mosquée de Touba.

Quand le pays brûle, il leur suffit de claquer des doigts pour que les choses rentrent dans l'ordre
Babacar Sarr, coordinateur de la campagne électorale d'Ousmane Sonko

« Des régulateurs sociaux »

À première vue, c'est comme si la crise politique à la suite de l'annonce du report de l'élection présidentielle par le chef de l'État, Macky Sall, qui secoue le pays depuis plusieurs jours n'avait aucune incidence. « C'est tout l'inverse, le report est dans toutes les discussions, même pendant la prière », assure Babou, 74 ans, accroupi sur son tapis. À quelques mètres de là, à l'écart du tumulte de l'espace sacré, Aliou, Bakary et Ibrahima, venus de la ville de Mbour pour l'occasion, sont en train d'en débattre : « Les gens s'inquiètent pour l'avenir, personne ne devine ce que peut faire Macky Sall, va-t-il vraiment organiser de nouvelles élections ? » .

Le report du scrutin au 15 décembre 2024, initialement prévu le 25 février, a été voté mardi par l'Assemblée nationale, avec pour conséquence le prolongement du mandat du président. L'opposition dénonce un « coup d'État constitutionnel ». « Rien ne justifie ces actions, sinon des intérêts particuliers du camp présidentiel », explique le constitutionnaliste Babacar Gueye.

Vendredi, des députés de l'opposition, expulsés manu militari par les gendarmes les empêchant de participer au vote, ont déposé un recours devant le Conseil constitutionnel, sans nourrir trop d'espoirs. « Pour un retour à la normale, nous attendons une prise de parole du khalife général des mourides, Serigne Mountakha Bassirou Mbacké », explique Babou, agitant son coran du bout des doigts, dans la salle de prière. Si le Sénégal est une république laïque, le pouvoir religieux, en particulier celui de la confrérie mouride, dispose d'une grande influence auprès des politiques, comme de la population. Sous l'étendard de la sacralité et du devoir de neutralité, Touba est l'une des villes les plus politiques du pays. « Dans la tradition sénégalaise, le khalife général des mourides et ses marabouts officient en tant que régulateurs sociaux », résume Cheikh Tidiane Mbaye, sociologue des religions. « Quand le pays brûle, il leur suffit de claquer des doigts pour que les choses rentrent dans l'ordre », renchérit Babacar Sarr, l'un des coordinateurs régionaux de la campagne électorale d'Ousmane Sonko, candidat de l'opposition écarté de la course à la présidentielle et qui croupit en prison.

L'espoir du jeune militant se nourrit des interventions passées des religieux. En 2021, lorsque Ousmane Sonko est arrêté après les premières manifestations meurtrières qu'a connues le pays, le khalife général de Touba entame une médiation entre l'opposition et le président. Elle aboutit à la libération de Sonko sous contrôle judiciaire et à la fin des appels à manifester. En juin 2023, lorsque le pays est à nouveau paralysé et endeuillé avec les manifestations, c'est vers Touba que le chef d'État se tourne pour prendre conseil. « Pour les hommes politiques, jusqu'au président de la République, une entrevue avec le khalife général envoie un message de légitimité aux populations », constate le sociologue Cheikh Tidiane Mbaye.

Une caution pour le pouvoir

La manœuvre pourrait-elle apaiser les tensions actuelles ? Moins de vingt-quatre heures après l'annonce du report de l'élection, Macky Sall a envoyé ses ministres des Armées et de l'Intérieur en émissaires. « Ils y sont clairement allés pour bénéficier de la caution du pouvoir religieux et tenter de légitimer cet acte », analyse le chercheur. Mais le président, accusé de jouer au « pompier pyromane » par une frange de l'entourage du grand marabout, ne bénéficierait pas cette fois-ci du même soutien.

Le grand marabout mouride, qui devrait sortir de son silence dans les prochains jours, pourrait bien annoncer être défavorable à un report de la présidentielle, dit-on ici. « Serigne Mountakha Bassirou Mbacké est un homme de Dieu, certes, mais il est républicain et légaliste », assure Djibril Ndao, journaliste pour As-Samadya TV.

Reste à savoir si Macky Sall, qui s'enferre dans son autoritarisme, respectera la recommandation de maintenir l'élection. Car, si ni le pouvoir des marabouts ni le Conseil constitutionnel n'arrivent à le faire reculer, il ne restera que les pressions internationales. Selon Cheikh Fatma Mbacké, la France, premier partenaire économique, pourrait jouer un rôle. « Il faudrait qu'elle adopte une position tranchée, comme l'ont fait les États-Unis », affirme-t-il, alors que le Quai d'Orsay s'est pour l'heure contenté d'appeler à une élection « dans les plus brefs délais ». D'autres, plus pessimistes, évoquent la possibilité d'un coup d'État militaire. Samedi, les manifestations contre le report de l'élection avaient déjà fait deux morts à Dakar et à Saint-Louis.

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