Paiement du gaz russe en roubles : Poutine accentue la pression sur les Européens

Depuis son annonce mercredi d'exiger que les ventes des gaz aux pays "inamicaux" se fassent désormais en roubles, Vladimir Poutine veut aller vite. Il a ordonné ce vendredi à Gazprom de trouver le nouveau système en quatre jours. De leur côté, les Européens dénoncent une potentielle rupture des contrats. Cette accélération du calendrier intervient alors que les Occidentaux mettent en place une "task force" pour intensifier le remplacement partiel des livraisons de gaz russe par le GNL, notamment en provenance des Etats-Unis.

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Le président russe Vladimir Poutine a exigé ce vendredi de Gazprom que le géant gazier mette en place en quatre jours un système obligeant les importateurs européens à lui régler ses livraisons uniquement en roubles, contrairement aux accords en cours.
Le président russe Vladimir Poutine a exigé ce vendredi de Gazprom que le géant gazier mette en place en quatre jours un système obligeant les importateurs européens à lui régler ses livraisons uniquement en roubles, contrairement aux accords en cours. (Crédits : Reuters)

Le président russe persiste et signe. Après avoir annoncé mercredi que la Russie n'acceptera plus de paiements en dollars ou en euros pour les livraisons de gaz aux « pays inamicaux », le Kremlin vient d'ordonner à Gazprom, premier groupe énergétique russe, d'accepter les règlements en roubles pour ses exportations de gaz naturel. Et l'a même exhorté à trouver un mécanisme permettant ce type de règlements sous quatre jours. Son porte-parole, Dmitri Peskov, a précisé ce vendredi 25 mars que cette injonction ne concernait pas Novatek, le plus gros producteur russe de gaz naturel liquiéfié (GNL).

Accord entre l'Union européenne et les Etats-Unis

Cette nouvelle mesure est une réponse à l'accord officialisé entre l'Union européenne et les États-Unis ce vendredi 15 mars sur des livraisons américaines supplémentaires de gaz naturel liquéfié (GNL) à l'Europe.

« Les États-Unis vont œuvrer avec leurs partenaires internationaux et faire leur maximum pour pouvoir fournir 15 milliards de mètres cubes supplémentaires de GNL au marché européen en 2022, avec des hausses supplémentaires attendues à l'avenir », indique une note d'information diffusée par la Maison blanche.

À plus long terme, l'objectif est que le volume supplémentaire des livraisons américaines de GNL s'établisse à environ 50 milliards de mètres cubes chaque année, est-il précisé dans ce document.

Mais à court terme, les Européens ne peuvent se passer totalement du gaz russe en terme de volume. En 2021, le géant russe Gazprom a livré 50,2 milliards de mètres cubes à l'Allemagne, l'un des pays les plus dépendants à cette énergie russe. Il approvisionne aussi l'Italie, la Turquie, la Bulgarie, la Serbie, le Danemark, la Finlande et la Pologne ou encore l'Autriche.

Poutine veut éviter l'effondrement de l'économie russe

Vladimir Poutine compte bien profiter de la dépendance extrême du Vieux Continuent à la Russie en matière d'hydrocarbures, pour empêcher les Occidentaux de « provoquer l'effondrement de l'économie » du pays, selon les termes du ministre français de l'Economie, Bruno Le Maire. De fait, depuis le 24 février dernier, les Vingt-Sept ont fourni plus de 12 milliards d'euros à Moscou pour s'approvisionner en gaz, alimentant par là-même, et malgré leurs représailles, l'économie de leur voisin de l'Est.

Le Président russe veut aller vite pour obliger les 48 Etats visés parmi lesquels le Royaume-Uni, l'UE, le Japon et les Etats-Unis à acquérir du rouble sur les marchés pour régler leurs achats en ce combustible fossile, sans quoi ils n'auront d'autre choix que de s'en priver. "Cela a déjà produit son effet. La devise russe qui s'échangeait à 75 roubles pour un dollar en début d'année a chuté à 140 roubles pour un dollar au début du conflit mais est remonté à 100 roubles pour un dollar depuis l'annonce de Vladimir Poutine", indique Joseph Leddet, expert des marchés de changes.

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Refus des Européens

Si de nombreuses zones d'ombre subsistent sur les contours de la mesure, la réaction des principaux intéressés ne s'est pas fait attendre. « Cela constitue une rupture de contrat », a immédiatement répondu Robert Habeck, le ministre de l'Economie et du Climat en Allemagne - dont plus de moitié des importations en gaz proviennent d'ailleurs de Russie. Et d'ajouter que « nous allons maintenant discuter avec nos partenaires européens de la manière de répondre à cette demande ». En Italie, qui figure également parmi les pays les plus dépendants de Moscou, un conseiller du président du Conseil des ministres Mario Draghi a lui aussi fait savoir que son pays n'était « pas enclin » à satisfaire cette demande, qui reviendrait à « aider la Russie à échapper aux sanctions ».

Même son de cloche du côté des groupes privés acheteurs, juridiquement engagés sur le long terme.

« Nos contrats prévoient un paiement du gaz en euros, il n'y a pas de clause qui permette au vendeur de changer de devise, donc nous allons essayer de comprendre ce que veut dire cette position qui, pour l'instant, ne nous a pas été notifiée par notre contrepartie, qui est Gazprom », a affirmé mardi sur FranceInfo le président d'Engie, Jean-Pierre Clamadieu.

En Autriche, où 100% du gaz importé provient du pays de Vladimir Poutine, la compagnie pétrolière OMV a pour sa part annoncé qu'elle continuerait « bien sûr » de régler ses achats de gaz en euros. « Nous n'avons pas d'autre base pour le contrat. Je serais dans l'incapacité de faire autrement » « Personne [du côté russe] ne nous a appelés, nous avons les contrats existants et [payer en roubles] n'est pas ce qui y est prévu » , a fait savoir son patron, Alfred Stern.

Enfin, le groupe gazier polonais PGNiG compte continuer à honorer son contrat, qui court jusqu'à la fin de l'année, « conformément à ses engagements », c'est-à-dire sans en modifier le mode de paiement, a indiqué hier son président, Pawel Majewski.

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Pas de flambée des prix du gaz

En attendant de connaître les détails du système qui sera mis en place par la Russie, la décision de Vladimir Poutine n'a pas entraîné une flambée des prix du gaz, qui évoluaient vendredi autour de 106 euros le MWh, refluant des 133 euros atteint en début de semaine. Les traders indiquaient que Gazprom continuait à fournir du gaz et les déclarations de la Commission européenne et du gouvernement américain d'accélérer les livraisons de GLN pour moins dépendre du gaz russe rassuraient sur le futur approvisionnement.

Reste à savoir comment vont se comporter les gouvernements européens et les entreprises concernées une fois connue les modalités des exigences du président russe. "C'est astucieux de la part de Vladimir Poutine d'exiger le paiement en roubles du gaz russe dont l'Europe ne peut pas se passer à court terme, car cela contraint les Européens à soutenir mécaniquement la devise russe, en obligeant les entreprises européennes à convertir leurs euros ou leurs dollars en roubles sur le marché des changes. Gazprom n'aura plus de devises étrangères dans ses comptes. Avec le nouveau système, il n'obtiendra que des roubles", explique Joseph Leddet.

Mise en garde de Joe Biden à l'égard de la Chine

Si les Occidentaux veulent asphyxier l'économie russe pour obliger le Kremlin à négocier les conditions d'un retrait d'Ukraine, ils doivent aussi composer avec d'autres pays. Joe Biden a ainsi mis en garde la Chine si elle tentait d'aider la Russie économiquement. Ce vendredi, Janet Yellen, la secrétaire américaine au Trésor, estimait sur la chaîne CNBC qu'à ce stade des sanctions contre la Chine n'étaient "pas nécessaires ou appropriées". Elle a évoqué des discussions menées par de hauts responsables de l'administration avec la Chine, "pour s'assurer qu'ils comprennent notre position". Le président Joe Biden avait lui-même déclaré jeudi qu'il avait "bon espoir" que Pékin ne vienne pas en aide à Moscou. Une espoir à relativiser. "Poutine est en position de force. La banque centrale de Russie a des lignes de swap de devise en dollars avec la Banque populaire de Chine. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour laquelle les Etats-Unis ne cessent de mettre en garde Pékin sur sa relation avec la Russie, sans grand succès pour le moment. Visiblement, les Chinois n'entendent pas se laisser faire", remarque Joseph Leddet.

Jeudi, lors de sa conférence de presse, après la première journée des sommets européen et de l'Otan, le président français Emmanuel Macron avait déclaré que la Russie était en cessation de paiement, sans autre précision. Pourtant, la Bourse de Moscou a réouvert, le rouble a repris des couleurs face au dollar, et, la semaine dernière, la Russie a honoré le paiement en dollars de deux échéances sur sa dette, évitant le défaut de paiement... pour le moment.

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