Gaz russe : pourquoi l'Europe peut s'en affranchir dans trois ans seulement

L'Allemagne dit pouvoir s'affranchir du gaz russe d'ici mi-2024, en misant notamment sur le GNL. Une nouvelle étude estime, elle, que l'Union européenne pourrait s'en passer dès 2025 grâce au déploiement massif des solutions d'énergie propre. Soit deux avant l'objectif fixé par la Commission européenne. Ces objectifs sont-ils réalisables ? Et, quid d'un sevrage immédiat via la chasse au gaspi ? Décryptage.

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(Crédits : Reuters)

Se sevrer le plus rapidement possible des énergies fossiles russes, et plus particulièrement de son gaz. C'est le casse-tête sur lequel se penche l'Union européenne depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie, alors que la Commission européenne a fait des propositions début mars pour réduire la dépendance de l'UE au gaz russe de deux tiers avant la fin de l'année, et de 100% à compter de 2027.

Pour y parvenir, les pays membres cherchent tous à diversifier leurs fournisseurs. Dans cette optique, ils viennent de lancer un groupe de travail ad hoc avec les Etats-Unis, qui se sont engagés à fournir à l'Europe 15 milliards de mètres cubes supplémentaires de gaz naturel liquéfié (GNL) cette année.

De son côté, l'Allemagne a déclaré, ce vendredi 25 mars, qu'elle se passerait du charbon russe d'ici à l'automne, puis de son pétrole à la fin de l'année. Le processus s'annonce, en revanche, plus lent pour le gaz, qui représentait avant le début de la guerre, 55% de ses importations de gaz et 13,2% de son mix énergétique. D'après Berlin, un sevrage quasi total serait possible "d'ici mi-2024".

Chez TotalEnergies, aussi, la sortie du gaz apparaît bien plus complexe que celle des autres énergies fossiles. Interviewé sur RTL mercredi dernier, Patrick Pouyanné, son patron, était catégorique. "Je sais remplacer ce pétrole et ce diesel" russes, mais "le gaz, je ne sais pas le faire. Si je décide d'arrêter d'importer du gaz russe, je ne sais pas le remplacer, je n'en ai pas de disponible. J'ai des contrats de 25 ans et je ne sais pas sortir de ces contrats", a-t-il expliqué alors que sa major refuse toujours de céder ses participations dans ses actifs gaziers, ceux-ci étant éminemment stratégiques.

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Tous les œufs dans le même panier... ou presque

Alors, pourquoi est-il plus difficile de s'affranchir du gaz russe que de son pétrole et de son charbon ? D'abord, parce que l'Union européenne est une très grande consommatrice de ce gaz importé. En 2020, elle s'est fait livrer 400 milliards de mètres cubes de gaz. Quelque 152 milliards de mètres cubes provenaient de Russie, soit près de 40% des importations. Ce gaz est essentiellement acheminé par gazoducs, comme Nord Stream 1, opérationnel depuis 2012. Il est utilisé en très grande majorité à des fins énergétiques, notamment par les ménages, pour cuisiner et se chauffer, et par l'industrie. Une part non négligeable est également utilisée pour la production d'électricité et de chaleur.

L'Allemagne est particulièrement exposée à ces importations. En 2021, le géant russe Gazprom lui a livré 50,2 milliards de mètres cubes. Ce dernier approvisionne aussi l'Italie, la Turquie, la Bulgarie, la Serbie, le Danemark, la Finlande et la Pologne... Et l'Autriche, où ce chiffre grimpe même à 100%. La France, elle, reste bien moins exposée, la Russie représentant 20% de ses importations en gaz, mais le gaz russe ne pèse que 1,2% dans son mix énergétique du fait du poids du nucléaire dans l'Hexagone.

Le GNL, une alternative solide mais coûteuse

Pour libérer l'UE de cette dépendance, une des solutions consiste à se tourner vers le GNL. L'Allemagne a ainsi débloqué 1,5 milliard d'euros début mars pour des achats massifs de gaz liquéfiés et provenant de producteurs diversifiés, comme le Qatar et les Etats-Unis.

Toutefois, l'alternative que représente le GNL se heurte à plusieurs obstacles, difficiles à surmonter sur le très court terme. Il faut notamment trouver du GNL en quantités suffisantes, augmenter les capacités des usines de liquéfaction, mais aussi déployer des terminaux méthaniers qui servent à regazéifier le GNL. L'Allemagne, par exemple, ne dispose pas de ces infrastructures et dépend donc de celles de ses voisins européens.

"Pour le charbon et le pétrole, il existe un marché mondial où la quasi-intégralité des échanges s'effectuent via des bateaux. Le marché du gaz est très différent. Seule une petite partie est importée par bateaux et ce gaz naturel liquéfié est beaucoup plus cher à produire car cela nécessite beaucoup plus d'étapes. L'immense majorité du gaz transite donc par des gazoducs, c'est-à-dire des tuyaux, depuis la Russie, mais aussi la Norvège ou l'Algérie par exemple", explique Thomas Pellerin-Carlin, directeur du centre Energie à l'institut Jacques Delors.

Un sevrage possible en trois ans

Malgré la complexité du marché gazier, une nouvelle étude publiée par quatre groupes de réflexion (Ember, E3G, RAP et Bellona) estime qu'un sevrage du gaz russe est possible dans un horizon proche que celui de la Commission. Selon le rapport, l'UE pourrait totalement s'en affranchir en seulement trois ans et non cinq comme le propose Bruxelles. D'après l'étude, l'UE serait en mesure de se passer de la totalité de ses importations de gaz russe dès 2025 grâce à des mesures d'efficacité énergétique et d'électrification des usages, à une augmentation de la production d'électricité renouvelable ainsi que l'acheminement de gaz à partir d'autres pays producteurs. Et ce, sans passer par la construction de nouvelles infrastructures.

Les auteurs estiment en effet que l'UE pourrait se passer de 101 milliards de mètres cubes de gaz russe (soit 66% des importations russes) uniquement grâce à des solutions d'énergie propres. Cela nécessiterait, en revanche, de revoir à la hausse les objectifs du plan climat de l'UE, le fameux "Fit For 55", (un ensemble de textes législatifs votés par le parlement européen visant à réduire de 55% les émissions de gaz à effet de serre de l'UE d'ici 2030) et d'accélérer sa mise en œuvre.

Gaz russe

Doper le plan climat de l'UE

Dans le détail, l'exécution du pack "Fit for 55", tel qu'il a été adopté, permettrait de se passer de 32 milliards de mètres cubes. Le déploiement de mesures d'efficacité énergétique supplémentaires permettrait d'économiser 13 milliards de mètres cubes. L'accélération de l'électrification et le déploiement des pompes à chaleur représenteraient, à eux seuls, 25 milliards de mètres cubes. Enfin, l'accélération de la production d'électricité à partir d'énergie renouvelable permettrait de se passer de 31 milliards de mètres cubes.

Les 51 milliards de mètres cubes de gaz russe restants pourraient, quant à eux, être remplacés par du gaz produit par d'autres pays. Ces milliards de mètres cubes pourraient être importés par des infrastructures déjà existantes, affirme l'étude.

"La sécurité de l'approvisionnement et la réduction de notre dépendance à l'égard du gaz russe ne nécessite pas la construction de nouvelles infrastructures d'importation de gaz dans l'UE, tels que des terminaux GNL", insistent les auteurs de l'étude.

Le rapport estime, par ailleurs, que la diminution nécessaire de la demande de gaz russe est réalisable sans compromettre la fermeture progressive et programmée des centrales à charbon. Cette réduction de la consommation de gaz n'impliquerait pas, non plus, de prolonger la durée de vie des centrales nucléaires, poursuivent-ils.

La chasse au gaspi pour une coupure immédiate

Couper le robinet du gaz russe d'ici deux ou trois ans, est-ce un objectif réalisable ?

"En réalité, l'Allemagne pourrait se passer du gaz russe immédiatement", tranche Thomas Pellerin-Carlin.

"Plus vous vous en passez tôt, plus c'est efficace d'un point de vue géopolitique, mais plus c'est difficile sur le plan économique car cela engendre de l'inflation et donc une croissance plus faible", reconnaît-il. Un sevrage instantané du gaz russe par l'Allemagne nécessiterait aussi de rationner la consommation de certaines entreprises, ajoute le spécialiste, "mais ce n'est pas du tout la fin du monde".

Pour faire chuter la demande de gaz rapidement et ainsi couper le cordon avec le Kremlin dans les plus brefs délais, Thomas Pellerin-Carlin prône la mise en place, "au moins sur le court terme, d'une grande politique de sobriété énergétique".

"On l'a déjà fait dans les années 70 après le choc pétrolier de 1973. Le Japon, après l'accident de Fukushima, avait également lancé une grande campagne d'économie d'électricité. Elle s'était révélée ultra efficace. La consommation d'électricité avait baissé de 15%. C'est énorme", souligne-t-il.

Il regrette que cette idée, plébiscitée par les mondes associatif et scientifique (Christian Gollier, économiste et directeur général de la Toulouse School of Economics, a récemment publié une tribune sur le rôle crucial de la sobriété énergétique) soit aujourd'hui totalement absente du monde politique.

"C'est presque de la trahison au regard de la situation actuelle. Cela devrait au moins être un sujet de débat dans la société", estime Thomas Pellerin-Carlin

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Commentaires 5
à écrit le 27/03/2022 à 13:56
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Dire que les français peuvent simplement réduire leur facture énergétique en supprimant leur abonnement au gaz de GDF et en installant des équipements électriques pour profiter de la concurrence...

à écrit le 26/03/2022 à 14:31
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Pas etonnant que la sobriete ne soit pas evoquee par les politiciens, c est un coup a perdre les elections ! On promet de raser gratis, ca apporte des votes. Dire aux gens qu ils vont devoir se serrer la ceinture (c est ca la sobriete), meme chez EEL...

à écrit le 25/03/2022 à 22:13
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Dans 6 mois, "business as usual".

à écrit le 25/03/2022 à 18:56
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Et ben moi je veux du gaz russe pas cher ..n'en déplaise à Washington et je veux acheter chez aliexepress n'en deplaise à amazon et téléphoner avec un huawei ,n'en déplaise à apple . J'ai rien contre les américains mais je ne paye pas des tas de fo...

le 26/03/2022 à 2:57
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Allez, je vous aide pour resoudre votre equation. Quittez cette europe mortifere.

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