Le Sri Lanka, accablé de pénuries (carburant, électricité, nourriture...), plonge dans le chaos

Après un week-end à braver le couvre-feu et à contourner le blocage des réseaux sociaux, les manifestations reprennent dans plusieurs villes de l'île pour demander le départ du président Rajapaksa et de son clan. Le président reste pourtant en place appelant à l'union nationale. "C'est une blague!" fustige l'opposition de ce pays de 22 millions d'habitants qui souffre de pénuries de biens essentiels, produits alimentaires, carburant, médicaments, de coupures d'électricité et d'une inflation record, et d'une grave crise de confiance dans le pouvoir exécutif depuis la crise du Covid et la disparition de l'activité touristique.

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Après l'échec de l'état d'urgence et du couvre-feu qu'il avait décrétés pour enrayer l'escalade des manifestations, le président sri-lankais Gotabaya Rajapaksa veut un gouvernement d'union pour résoudre la crise économique. Mais les manifestations pacifiques ont repris ce lundi (ici, sur la place de l'indépendance à Colombo ce lundi 4 avril 2022) exigeant le départ des politiciens de la famille Rajapaksa.
Après l'échec de l'état d'urgence et du couvre-feu qu'il avait décrétés pour enrayer l'escalade des manifestations, le président sri-lankais Gotabaya Rajapaksa veut un gouvernement d'union pour résoudre la crise économique. Mais les manifestations pacifiques ont repris ce lundi (ici, sur la place de l'indépendance à Colombo ce lundi 4 avril 2022) exigeant le départ des politiciens de la famille Rajapaksa. (Crédits : Reuters)

Le chaos s'est encore un peu plus aggravé ce week-end au Sri Lanka. Samedi soir, des milliers de personnes avaient défié l'état d'urgence ainsi que le couvre-feu de 36 heures (jusqu'à lundi matin), décrétés vendredi par le président Gotabaya Rajapaksa, en manifestant pacifiquement dans plusieurs villes et villages du pays, selon la police et des habitants. Par ce couvre-feu, le gouvernement voulait mettre un coup d'arrêt au mouvement de protestation déclenchée par la grave crise économique qu'endure le pays depuis des mois.

Dans ce pays de 22 millions d'habitants, la situation ne cesse d'empirer depuis la crise du Covid, nouveau coup dur au tourisme après les attentats meurtriers d'avril 2019. Car la disparition de l'activité touristique, source essentielle de devises étrangères, a provoqué par ricochet des pénuries de biens essentiels, produits alimentaires, carburant, médicaments, sans parler des continuelles coupures d'électricité -parfois jusqu'à dix heures par jour - et d'une inflation record consécutive.

Mais, parce que la situation a encore été aggravée par de mauvaises décisions politiques qui ont privé l'État de recettes et creusé la dette, la population réclame désormais un changement de direction politique.

Blocage des réseaux sociaux pour enrayer l'escalade des manifestations

Dimanche, les manifestations se sont poursuivies, bravant les autorités, soutenues par plusieurs dizaines de députés d'opposition qui ont manifesté à Colombo en violation du couvre-feu imposé par les autorités du pays, a constaté un photographe de l'AFP. Les députés se sont rassemblés devant la résidence du chef de file de l'opposition Sajith Premadasa avant de se diriger vers une des places de la capitale sri-lankaise.

Et pourtant, le gouvernement n'avait pas lésiné pour tenter d'enrayer l'escalade des manifestations contre le président en n'hésitant pas à bloquer l'accès aux réseaux sociaux (Twitter, Facebook, WhatsApp, YouTube et Instagram) pour entraver la coordination des rassemblements: selon la chaîne pro-gouvernementale Ada Derana, citant le régulateur des médias au Sri Lanka, le ministère de la Défense avait demandé aux fournisseurs d'accès à internet de "restreindre temporairement" l'accès aux réseaux sociaux.

Démission de 26 ministres et du gouverneur de la banque centrale

Dans la nuit de dimanche à lundi, constatant l'échec du couvre-feu, vingt-six ministres, à l'exception du président et de son frère aîné le Premier ministre Mahinda Rajapaksa, avaient présenté leur lettre de démission lors d'une réunion nocturne.

Lundi, le gouverneur de la Banque centrale démissionnait à son tour peu après que la Bourse de Colombo ait interrompu ses échanges quelques secondes après l'ouverture lundi, l'indice des valeurs vedettes ayant plongé de près de 6%, dans ce contexte de grave crise politico-économique.

L'actuel président propose un gouvernement d'union nationale

La proposition de former un gouvernement national émanant du président et de son frère aîné le Premier ministre Mahinda Rajapaksa (les deux seuls à ne pas avoir démissionné) laisse l'opposition perplexe sinon goguenarde:

Pour les analystes politiques, l'offre d'un gouvernement d'union n'est pas suffisante pour résoudre la crise économique ni restaurer la confiance dans l'administration Rajapaksa.

Toutefois, le principal chef de l'opposition, Sajith Premadasa avait déclaré dimanche qu'il ne rejoindrait pas un gouvernement dirigé par le clan Rajapaksa.

"C'est comme réarranger les chaises longues du Titanic"

"C'est comme réarranger les chaises longues du Titanic", a estimé auprès de l'AFP Bhavani Fonseka, analyste politique et avocat, spécialiste des droits de l'homme, "c'est une blague".

Pour Victor Ivan, commentateur politique interrogé par l'AFP, un remaniement ministériel, même d'union, n'est pas acceptable quand le peuple exige la démission des Rajapaksa.

"Ce qu'il faut, c'est un programme de réforme sérieux, pas seulement pour relancer l'économie mais pour s'attaquer aux problèmes de gouvernance", souligne-t-il.

Les négociations avec le FMI s'enlisent

Le gouvernement, qui a reconnu qu'il s'agissait de la pire crise économique depuis l'indépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne en 1948, a demandé l'aide du Fonds monétaire international (FMI), mais les négociations s'enlisent et pourraient durer jusqu'à la fin de l'année.

Début mars, le Fonds monétaire international (FMI) avait exhorté le Sri Lanka, au bord de la faillite, à dévaluer sa monnaie et à augmenter les impôts, jugeant "insoutenable" la dette extérieure du pays.

Le secteur touristique du Sri Lanka, une source majeure de devises pour le pays, est totalement sinistré depuis le début de la pandémie de Covid-19. En mars 2020, le gouvernement avait imposé des restrictions drastiques aux importations pour tenter de défendre sa monnaie, mais deux ans plus tard, le pays fait face à des pénuries d'aliments, de carburants et à des coupures d'électricité.

Les réserves en devises du pays sont actuellement insuffisantes pour lui permettre de rembourser sa dette extérieure de 51 milliards de dollars, a prévenu le FMI après son examen annuel de l'économie sri-lankaise.

Selon des chiffres officiels, Colombo a besoin de 7 milliards de dollars pour assurer le service de sa dette cette année. Mais ses réserves en devises n'atteignaient fin janvier que 2,07 milliards de dollars, à peine de quoi financer un mois d'importations.

Le FMI a souligné "l'urgence de mettre en œuvre une stratégie crédible et cohérente pour restaurer la stabilité macro-économique et rendre la dette soutenable". Le Fonds a recommandé au Sri Lanka de revenir à "un taux de change flexible et déterminé par les marchés", à savoir une dévaluation de la roupie sri-lankaise.

Le taux de change officiel fixé par la banque centrale est actuellement de 197 roupies sri-lankaises pour un dollar, mais le billet vert s'échange pour 260 roupies sur le marché noir. Cet écart a conduit à une chute de 50% des transferts de fonds internationaux à travers les canaux bancaires officiels.

"La Chine comprend le besoin urgent du Sri Lanka et de son peuple"

Pékin envisage d'accorder un nouveau prêt de 2,5 milliards de dollars au Sri Lanka, avait annoncé le 21 mars l'ambassadeur de Chine, alors que son allié d'Asie du Sud est confronté à sa pire crise économique et de graves pénuries. Les discussions relatives à la demande de Colombo de restructurer sa dette sont à un stade avancé, avait souligné l'ambassadeur Qi Zhenhong.

"La Chine comprend le besoin urgent du Sri Lanka et de son peuple", a-t-il déclaré à la presse à Colombo, "les autorités chinoises compétentes étudient promptement la demande".

Colombo a requis un prêt de 1 milliard de dollars et une ligne de crédit de 1,5 milliard de dollars pour importer des marchandises de Chine, a précisé le diplomate.

L'ambassadeur de Chine avait aussi rappelé que Pékin avait déjà accordé 2,8 milliards de dollars de prêts à long terme et de swaps de devises depuis la pandémie.

L'Inde renforce son assistance au Sri Lanka

Cette annonce chinoise intervient alors que les autorités de l'île avaient annoncé le vendredi précédent avoir obtenu de la part de l'Inde une ligne de crédit de 1 milliard de dollars pour l'achat de denrées alimentaires et de médicaments.

Ce prêt s'ajoute à une précédente ligne de crédit de 500 millions de dollars accordée par l'Inde à son petit voisin afin qu'il puisse s'approvisionner en pétrole.

Pour autant, des cargaisons de pétrole et de gaz liquéfié, que les importateurs ne parviennent pas à payer faute de dollars, sont bloquées dans le port de Colombo.

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ENCADRÉ

Défaut de paiement de la dette: de très nombreux précédents

Le Sri Lanka, qui a annoncé mardi un défaut de paiement sur sa dette extérieure, est loin d'être le premier pays à se retrouver dans une situation d'insolvabilité. Voici les précédents les plus emblématiques.

1982: Mexique

Le 22 août, le Mexique se trouve en cessation de paiement: sa dette atteint 86 milliards de dollars et les intérêts 21 milliards.

Le président Jose Lopez Portillo a dépensé sans compter les surplus générés par le pétrole, un déséquilibre aggravé en 1981 par la chute des cours.

Les Etats-Unis accordent au Mexique des prêts relais de plusieurs milliards de dollars. Le Fonds monétaire international (FMI) apporte une aide en échange de réformes drastiques.

En 1995, le FMI interviendra à nouveau, accordant au Mexique près de 18 milliards de crédit sur un plan international de sauvetage de 50 milliards.

 1998 : Russie

L'économie russe est déstabilisée par une lame de fond financière venue d'Asie. Les attaques spéculatives sur le rouble se multiplient et les cours des matières premières, principales ressources du pays, plongent.

Le 17 août, Moscou dévalue la monnaie, déclare un moratoire unilatéral sur la dette étrangère et renonce à honorer ses échéances vis-à-vis des créanciers nationaux.

La Russie, dont la dette publique en devises étrangères atteint alors 141 milliards de dollars, devra attendre douze ans pour pouvoir emprunter de nouveau sur les marchés.

2001: Argentine

En récession depuis trois ans, l'Argentine enchaîne les plans d'austérité et ne contrôle plus sa dette extérieure.

Début décembre, le gouvernement plafonne les retraits en liquide dans les banques. Des émeutes sont sévèrement réprimées (33 morts). Le président Fernando de la Rua démissionne.

Le 23, l'Argentine décrète un moratoire sur la dette nationale, entraînant un défaut de paiement d'environ 100 milliards de dollars auprès de créanciers privés, le défaut le plus important de l'histoire. Certains créanciers acceptent une restructuration en 2005 et en 2010.

En 2016, l'Argentine revient sur les marchés internationaux.

2008: Équateur

Le 12 décembre, l'Équateur suspend le paiement de près de 40% de sa dette internationale, qui atteint alors 9,9 milliards de dollars (19% du PIB).

Le président Rafael Correa estime qu'une partie de cette dette est entachée d'illégalité pour avoir été surévaluée lors de la dernière négociation au début des années 2000. C'est la troisième fois en 14 ans que Quito décrète un tel moratoire sur sa dette.

2015: Grèce

Fin juin et mi-juillet, alors qu'elle est engluée dans la récession et soumise à une austérité stricte depuis 2010, la Grèce fait défaut en n'honorant pas deux remboursements au FMI pour un total de deux milliards d'euros.

Un prêt d'urgence des Européens permet à Athènes de pouvoir à nouveau prétendre à l'aide du FMI.

En août, un accord entre la Grèce, dont la dette frôle les 180% du PIB, et ses créanciers sur un troisième plan d'aide de 86 milliards d'euros sur trois ans éloigne le risque d'un défaut.

2017 et 2018: Venezuela

Mi-novembre 2017, le Venezuela est déclaré en défaut partiel sur le remboursement de sa dette par les agences de notation S&P Global Ratings et Fitch.

Cette annonce ravive les inquiétudes sur les capacités de Caracas à continuer de rembourser sa dette extérieure d'environ 150 milliards de dollars, alors que le pays est mis en difficultés par la chute des cours du pétrole et les sanctions américaines.

Son allié russe lui accorde une restructuration d'un crédit de 3,15 milliards de dollars.

Le 2 janvier 2018, le Venezuela est de nouveau en défaut de paiement.

2020: Liban, Argentine... et bien d'autres

En 2020, première année de pandémie de coronavirus, plusieurs pays font défaut: Bélize, Équateur, Zambie et Suriname.

Le 7 mars, le Liban, englué dans la crise, annonce être pour la première fois de son histoire en défaut de paiement, sur une tranche de 1,2 milliard de dollars. Sa dette totale s'élève à 92 milliards de dollars (170% du PIB). Beyrouth demande une aide du FMI, mais les négociations s'enlisent. En avril 2022, le FMI annonce un accord de principe pour un plan d'aide de trois milliards de dollars, sous réserve de mise en oeuvre de réformes.

En mai 2020, l'Argentine, qui négocie une restructuration de sa dette, connaît elle le neuvième défaut de son histoire, n'honorant pas une échéance de 500 millions de dollars. En mars 2022, Buenos Aires scelle avec le FMI un accord sur le refinancement de la dette que le pays lui doit, soit près de 45 milliards de dollars.

(avec AFP)

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Commentaires 5
à écrit le 04/04/2022 à 17:47
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" Dans ce pays de 22 millions d'habitants, la situation ne cesse d'empirer depuis la crise du Covid" Le 1er avril, 2 décès moyenne sur 7 jours: 3 ( covid au sri lanka) .

à écrit le 04/04/2022 à 15:51
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Même bazar que chez nous, mais verrait-on, en France, notre myriade de ministres ou notre Gouverneur de la Banque de France démissionner pour autant?

le 04/04/2022 à 18:33
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On va peut être attendre de faire des prêts au FMI, c'est à dire dans un à deux ans.

à écrit le 04/04/2022 à 15:29
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La monarchie Rajapaksa au bord de la faillite...

à écrit le 04/04/2022 à 14:28
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Cherchez sur Internet, "démographie Sri Lanka", et vous aurez l'origine du problème : Une belle courbe montante. Et c'est pareil dans bien d'autres pays

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