Pourquoi Erdogan étend sa purge massive au football

Près d'une centaine d'arbitres et de responsables turcs ont été licenciés après le coup d'Etat manqué du 15 juillet, a rapporté la Fédération de football turque mardi dans un communiqué. Pourquoi l'univers du ballon rond est-il à son tour dans le viseur du président ?
Sarah Belhadi
Le 18 avril 2011, Recep Tayyip Erdogan présente les candidats de son parti (AKP) aux législatives du 12 juin. Hakan Sükür, la légende des stades fait son entrée en politique.
Le 18 avril 2011, Recep Tayyip Erdogan présente les candidats de son parti (AKP) aux législatives du 12 juin. Hakan Sükür, la légende des stades fait son entrée en politique. (Crédits : Reuters Umit Bektas)

1967. Sur la rive européenne d'Istanbul, dans un club de football, un adolescent du quartier de Kasimpasa rêve de devenir une star du ballon rond. Quelques années durant, il occupe plusieurs postes, en semi-professionnel, mais son père ne cesse de lui rappeler que le foot, ce n'est pas un métier. Ce garçon, c'est Recep Tayyip, plus connu sous le nom de Erdoğan.

Dans une biographie qui lui est consacrée (la première du genre en français), publiée au printemps, le journaliste Nicolas Cheviron et le chercheur Jean-François Pérouse décrivent un Erdoğan moins connu, et nous livre un portrait inédit de l'actuel président turc. Ainsi, les deux auteurs racontent que le passionné de ballon rond lâche son rêve de devenir footballeur professionnel, puis en embrasse un autre, la politique. "La légende prétend que dès 1973, des offres de transfert lui ont été faites par les clubs de Eskişehirspor et surtout de Fenerbahçe, l'un des plus prestigieux du pays", racontent-ils dans "Erdoğan, nouveau père de la Turquie ?".

Plus tard, dans sa vie politique, Erdoğan continue de manifester son intérêt pour le football. S'il recourt régulièrement aux métaphores footballistiques dans ses discours, comme le racontent les deux auteurs de cette biographie, il a aussi rebaptisé un stade d'Istanbul à son nom. En juillet, quelques jours seulement avant la tentative de coup d'Etat, il avait fait part de son envie de jouer avec le footballeur camerounais Samuel Eto'o lors d'un match de charité. Pour sa passion, rien n'est impossible.

Purge totale

Certes, il ne serait pas sérieux de penser que la purge qui touche le monde du football trouve nécessairement une explication dans la psychologie du personnage. Mais cette facette de Erdoğan a le mérite de nous éclairer sur la dimension totale de ce grand nettoyage. S'il touche tous les secteurs, il n'exclut pas des univers qu'on aurait pu croire à l'abri des soupçons car affectionnés par le président turc. "Il y a une paranoïa, et Erdoğan fait la guerre à tout le monde", rappelle Bayram Balci, chercheur au CERI (Centre de recherches internationales de Sciences Po) et spécialiste de la Turquie. "Mais s'attaquer au foot n'est pas complètement insensé puisque au sein du club de Fenerbahçe, il y a eu des infiltrations de sympathisants gülénistes", précise le chercheur. En outre, poursuit-il, "il y a un consensus général en Turquie, et peu de gens défendent la mouvance güléniste. Cette tentative de coup d'Etat est un drame, et les Turcs ont besoin de trouver un bouc émissaire".

Mardi, la Fédération de football turque (TFF) a annoncé sur son site internet le licenciement de 94 de ses membres, dont des arbitres soupçonnés d'être impliqués dans le coup d'Etat manqué du 15 juillet, que Erdoğan impute à son ennemi juré, le prédicateur religieux Fethullah Gülen.

« Notre fédération considère qu'il est nécessaire de licencier 94 personnes, parmi lesquelles des arbitres et des assistants régionaux et nationaux, des membres des comités régionaux d'arbitrage et des observateurs régionaux et nationaux. »

Le "taureau du Bosphore", l'autre ennemi de Erdogan

Si bien entendu, il ne s'agit que d'une explication possible, on peut supposer que la purge est aussi en lien avec celui que l'on a longtemps surnommé le "taureau du Bosphore", Hakan Sükür, ancien joueur international de football, buteur historique du club de Galatasaray. Entre Erdogan et lui, l'histoire avait pourtant bien commencée. En 2011, après sa carrière de sportif et un record à son actif (le but le plus rapide de la Coupe du Monde de Corée du Sud en 2002) il se lance en politique sous les couleurs de l'AKP (le Parti de la Justice et du développement) et devient député.

A l'époque, les deux hommes partagent les mêmes convictions et sont tous les deux sympathisants du mouvement güléniste. Erdoğan, premier fan des icônes des stades, devient le mentor de l'ancien joueur. Mais en 2013, les choses se compliquent lorsque Erdoğan accuse Fethullah Gülen d'être à l'origine des révélations d'un scandale de corruption. C'est un séisme dans la vie politique turque, et le début des purges. Hakan Sükür prend ses distances avec Erdogan, démissionne la même année de son poste de député et n'hésite pas à désavouer les positions de son ex-mentor. "(...) Traiter ces personnes qui ont fermement soutenu le gouvernement (...) comme des ennemis est au mieux rien que de l'ingratitude", déclare-t-il à la presse en décembre 2013.

La critique passe mal. "Erdoğan considère que c'est une trahison", note Bayram Balci. L'ex-champion n'abandonne pas pour autant sa carrière politique, et se présente sans étiquette aux élections législatives de juin 2015. Mais en assumant sa position idéologique, il prend aussi des risques. Début 2016, l'ancien joueur est accusé par le parquet du district de Bakirköy d'Istanbul d'avoir insulté sur Twitter l'homme fort de Turquie, et risque alors jusqu'à quatre années de prison. En juin, l'avocat de l'ex-star du football a annoncé qu'il s'était exilé avec sa famille aux Etats-Unis.

Sarah Belhadi

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Commentaires 5
à écrit le 06/08/2016 à 11:34
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Je plains la majorité du peuple turc de subir le joug de ce dictateur.

le 09/08/2016 à 11:17
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Désolé mais plus de la majorité de la population soutien cet Homme, voir même dorénavant la totalité (presque). Tu ne peux pas juger en te basant sur les mensonges transmis par les médias français qui sont faux à l'unanimité, je te dis cela car j'ai ...

à écrit le 05/08/2016 à 9:23
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moi je suis pour l'éradication du foot.

à écrit le 04/08/2016 à 20:52
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Aux USA, le spoil-system ; en Turquie, la purge ; en France, toujours les mêmes dignitaires/fonctionnaires.

à écrit le 04/08/2016 à 14:16
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"Tout est bruit pour celui qui a peur."

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