Hongrie : pour Orbán, la communauté LGBT est « un ennemi intérieur »

Une nouvelle loi appliquée depuis le 1er février vise associations et partis politiques, qui seraient financés par des fonds étrangers. Reportage.
Dorottya Rédai, directrice exécutive de l’association Labrisz.
Dorottya Rédai, directrice exécutive de l’association Labrisz. (Crédits : © Akos Stiller pour La Tribune Dimanche)

Il y a beaucoup de douceur dans sa voix. De la détermination, bien sûr, mais parfois aussi une forme de lassitude qui laisse percevoir l'intranquillité de ses dernières années, et la ténacité dont il faut s'armer pour continuer à défendre les droits des homosexuels dans la Hongrie de Viktor Orbán. Comme ceux de toutes les minorités sexuelles, sociales ou ethniques, d'ailleurs. Le magazine américain Time avait distingué Dorottya Rédai comme l'une des 100 personnalités les plus influentes de 2021. Alors bénévole au sein de l'association lesbienne Labrisz, la militante avait survécu à un ouragan médiatique et politique après avoir défendu la publication d'un recueil de contes inclusifs qui racontaient des histoires de prince homosexuel, de Poucette tsigane, de princesse métisse et d'animaux non genrés.

Lire aussiHongrie : le pari de Victor Orbán sur le scrutin européen

Aujourd'hui directrice exécutive de Labrisz, Dorottya Rédai anticipe le prochain round face au régime illibéral du Premier ministre nationaliste. Le pouvoir vient d'installer une nouvelle autorité, chargée de préserver le pays des « influences » étrangères. Supervisé par un fidèle du Fidesz, le parti d'Orbán, le Bureau pour la protection de la souveraineté a commencé son travail jeudi. « On attend de voir comment il va enquêter mais, tôt ou tard, il visera les ONG et la communauté LGBTQI+ », prédit la doctorante en études comparatives sur le genre.

Un arsenal législatif

Votée mi-décembre, six mois avant les élections européennes et un scrutin local, la loi affiche vouloir identifier les partis soupçonnés de « servir des intérêts étrangers » en recevant notamment des financements venus de l'extérieur du pays. « La Hongrie appartient aux Hongrois ! Nous ne laisserons pas l'avenir de la Hongrie se décider à l'étranger ! » avait fustigé le Premier ministre Viktor Orbán sur les réseaux sociaux lors du vote du texte. « La nouvelle loi vise surtout la société civile et les ONG, devenues les véritables opposantes au gouvernement d'Orbán, puisque l'opposition parlementaire dysfonctionne, remarque Dorottya Rédai. Des associations comme Labrisz reçoivent forcément des dons de l'étranger, elles ne pourraient pas obtenir d'aides de cet État. »

Grâce à ses recherches sur le genre dans les politiques éducatives, Dorottya Rédai a pu observer comment les autorités ont peu à peu imposé « une vision de la famille conservatrice, où les hommes et les femmes sont assignés à des rôles et entretiennent des relations très démodées ». Dès l'arrivée de Viktor Orbán au pouvoir en 2010, une phrase dans le programme de l'école maternelle qui promeut une éducation sans stéréotypes sexistes est retirée. Deux ans après, tout ce qui est lié au genre dans les écoles primaires, collèges et lycées est effacé.

Puis les études de genre sont supprimées dans les universités, l'adoption par les couples homosexuels interdite, La prise en compte sur leurs papiers d'identité du sexe des transgenres impossible... En 2021 est votée la première loi qui vise spécifiquement les personnes LGBTQI+. « Pour protéger le droit des enfants », la représentation de l'homosexualité et de la transidentité est désormais prohibée dans les écoles, les médias, les publicités. « La loi sur la souveraineté est la dernière étape d'un lent processus pour discréditer les acteurs capables d'exercer un contrôle sur l'exécutif », ajoute l'avocat András Kádár, coprésident du Comité Helsinki, qui défend les droits humains. Après les institutions de l'État, la Cour constitutionnelle, les médias, l'économie, la culture... « la société civile était la prochaine cible », avait anticipé András Kádár.

Dans son petit bureau d'un bâtiment néobaroque de Budapest, le défenseur de l'État de droit pointe le flou entretenu, à dessein, par le texte législatif et les menaces qu'il fait peser. La notion de fonds provenant de l' « étranger » n'est pas définie. Les financements reçus de l'Union européenne, à laquelle appartient la Hongrie, seront-ils considérés par exemple comme émanant de l'étranger ? « Les rapports individuels établis par le Bureau qualifieront certaines personnes de traîtres au pays et pourront saper leur crédibilité, s'alarme András Kádár. Elles n'auront même pas de recours légal pour se défendre. Cette loi est un bouton rouge sur lequel le pouvoir peut appuyer à n'importe quel moment par opportunisme politique. Personne n'est à l'abri. » Mais pas question de changer de méthode de travail pour le Comité. « Il ne faut pas renoncer à se battre », ajoute l'avocat.

La loi sur la souveraineté est la dernière étape pour discréditer les acteurs capables d'exercer un contrôle sur l'exécutif

András Kádár, avocat et coprésident du Comité Helsinki

De l'intimidation. C'est aussi comme cela qu'Ádám Kanicsár comprend cette législation. Rédacteur en chef adjoint du site Humen, sorte de Têtu hongrois, le jeune homme modère régulièrement des tables rondes ou des talk-shows. Il a déjà senti monter une forme « d'autocensure dans le pays ». « C'est l'une des grandes stratégies du Fidesz, reprend le journaliste : entretenir la peur grâce à un arsenal législatif qui pousse les gens à se comporter comme des enfants sages, sans avoir forcément besoin de les punir. »

Ádám Kanicsár refuse de se censurer dans ses articles ou les débats qu'il anime. Il connaît les limites mais veut pouvoir se regarder dans la glace le matin, sans regretter la manière dont il a posé des questions ou interpellé le pouvoir lors d'une conférence. En tant qu'homosexuel « blanc, d'âge moyen et habitant la capitale », il se sent aussi « privilégié » par rapport aux habitants des campagnes, imprégnés des discours conservateurs du pouvoir à longueur de pages et d'images télé dans les médias d'État, et où les associations LGBTQI+ sont moins présentes.

Gergo Dékány se souvient justement de son adolescence campagnarde dans les années 2000. Ce guide touristique de 33 ans, éboueur pour compléter son salaire, habitait alors un petit village de 8 000 habitants. « Il n'était pas facile de trouver des informations sur l'homosexualité, raconte le membre de l'association Szimpozion. Il y avait peut-être des journaux gays, mais je n'aurais jamais osé en acheter près de chez moi, où tout le monde se connaissait... » Celui qui se décrit comme un « vétéran » au sein de Szimpozion évoque la disparition de sa génération : « Mes amis gays suffoquaient, ils ont quitté le pays. Il est aujourd'hui beaucoup moins compliqué d'être homosexuel. »

C'est le paradoxe. Plus tolérante, la société hongroise s'est ouverte à la diversité, mais le combat pour la défense des droits des LGBTQI+ s'est déplacé sur le terrain politique avec l'arrivée de Viktor Orbán. Les membres de cette communauté sont devenus des « ennemis intérieurs » faciles à stigmatiser pour détourner l'attention. « En fait, les dirigeants du Fidesz veulent un pays en noir et blanc, une société simpliste où il est commode de mettre les gens sur des rails, affirme Ádám Kanicsár. Parce que si les gens commençaient à penser qu'on peut vivre différemment, ce serait un vrai problème pour ce parti. »

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaires 6
à écrit le 04/02/2024 à 20:01
Signaler
Est ou Orban à tord ?

à écrit le 04/02/2024 à 19:59
Signaler
Pour orban, la Liberté, c'est ça, son ennemi de l'intérieur !!!

à écrit le 04/02/2024 à 12:48
Signaler
@Valbel89 Aucune homophobie de ma part, simplement je me demande ce que fait un tel article dans un journal économique. Les actualités de la communauté LGBT+ m'indiffèrent c'est tout. Je trouve curieux étrange cette propension à faire des procès d...

à écrit le 04/02/2024 à 10:50
Signaler
Article sans aucun intérêt.

à écrit le 04/02/2024 à 9:28
Signaler
Quand on compare des exemples, on s'aperçoit qu'une politique de recherche permanente de consensus n'améliore en rien la situation, bien au contraire puisque l'on rajoute sans cesse "un grain de sable" !

à écrit le 04/02/2024 à 8:40
Signaler
Parce que plus visible plus nouvelle, à la mode des médias de masse qui nous brandi le terme de wokisme, qui est lié au mouvement LGBT+ non ? Je sais pas, je n'y comprends rien dans tout ces termes là d'abord et avant tout pour nous diviser tandis qu...

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.