Portugal : Mário Soares, un des pères de la démocratie, est mort à 92 ans

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Mario Soares est décédé à 92 ans.
Mario Soares est décédé à 92 ans. (Crédits : Reuters)
Figure de la transition démocratique portugaise, deux fois chef du gouvernement et deux fois président de la République, l'ancien dirigeant socialiste portugais est décédé à Lisbonne ce samedi 7 janvier 2017.

L'ancien premier ministre et président de la République du Portugal, Mário Soares est mort ce samedi 7 janvier à Lisbonne. Son état s'était fortement dégradé avant Noël. Avec Mário Soares s'éteint, à 92 ans, une figure qui incarne une époque de l'histoire du Portugal, celle de son intégration européenne. Mais c'est aussi une figure de la social-démocratie européenne triomphante qui disparaît, celle qui, dans la foulée de Felipe González en Espagne, d'Andréas Papandréou en Grèce, de François Mitterrand en France et de Bettino Craxi en Italie, a dominé l'Europe méridionale des années 1980 et qui, trente ans plus tard, semble lentement agoniser.

L'opposant

Mario Soares est né le 7 décembre 1924 à Lisbonne, fils alors illégitime d'un prêtre défroqué devenu militant républicain et brièvement ministre des Colonies en 1919, José Soares. Après l'établissement d'une dictature militaire en 1926, vient en 1932 l'Estado Novo, le régime autarcique et fascisant d'António de Oliveira Salazar qui met à l'écart José Soares. Son fils sera naturellement un opposant de la première heure au régime. Arrêté douze fois, la première en 1949, il fera trois ans et demi de prison en tout. Il mènera cependant des études de Lettres et de Droit et se fera l'avocat des prisonniers politiques, notamment du chef du puissant Parti communiste portugais (PCP), Álvaro Cunhal. Lui-même sera longtemps proche du PCP avant de s'en éloigner en 1955 pour rejoindre la tendance socialiste réformiste. En 1964, il fonde l'Action socialiste portugaise (ASP) qui deviendra en 1973 le parti socialiste (PS). Arrêté à nouveau en 1968 et déporté dans l'île de Sao Tomé, alors colonie portugaise dans le Golfe de Guinée, il est autorisé deux ans plus tard à s'exiler en France où il rejoint les opposants portugais au régime salazariste ainsi que les socialistes espagnols et grecs qui se trouvent à Paris et ont fui le franquisme et le régime des Colonels.

Le « père de la démocratie » portugaise

La Révolution des Œillets le 25 avril 1974 met fin à la plus vieille dictature d'Europe et ramène Mário Soares au Portugal. Figure incontournable de l'opposition démocratique, il occupe dans les trois premiers gouvernements provisoires le poste de ministre des Affaires étrangères où, notamment, il participe à la décolonisation des possessions africaines du Portugal. Mais la chute du régime salazariste ouvre une lutte pour le pouvoir entre les militaires qui ont mené la révolution et qui tendent à instaurer un régime socialiste et les forces politiques organisées qui tentent d'imposer une démocratie libérale. Ce combat va durer deux ans et Mário Soares, qui a fondé le Parti socialiste (PS) portugais en 1973, va jouer un rôle central dans la victoire du parlementarisme et la mise à l'écart des comités révolutionnaires, notamment après l'échec du coup d'Etat de septembre 1975. Après la victoire du PS lors de l'élection à l'assemblée constituante d'avril 1975 puis lors des premières élections générales d'avril 1976, Mário Soares devient premier ministre en juillet 1976.

Le choix de la rigueur

L'orientation réformiste choisie par Mário Soares rend alors impossible toute alliance avec le PCP et le premier ministre doit se contenter d'un gouvernement en minorité, toujours à la merci d'une motion de défiance. Or, confronté à la crise économique encore aggravée par les troubles qui ont suivi la révolution, le gouvernement socialiste entreprend une politique d'austérité qui le rend impopulaire et conduit à son renversement en janvier 1978. Mário Soares tente alors une « grande coalition » avec les Conservateurs qui échoue et il doit se retirer en août 1978, quelques mois avant une cinglante défaite électorale en 1979. Cinq ans avant François Mitterrand, Mário Soares est le premier dirigeant socialiste à faire le choix de la « rigueur » en Europe méridionale et à engager un tournant programmatique vers une « politique de l'offre ».

Ayant coupé les ponts avec sa gauche, il construit une coalition avec les conservateurs après sa victoire aux législatives d'avril 1983. Cette alliance de "bloc central" dure plus de deux ans. Là encore, il faut procéder à une austérité sévère après avoir appelé à l'aide le FMI. Cette expérience débouche donc à nouveau sur une cinglante défaite électorale en 1985 où le PS perd près de dix points. Mário Soares peut cependant s'enorgueillir d'être celui qui a réalisé l'intégration européenne du Portugal. Après avoir lancé la candidature à la Communauté économique européenne (CEE) en 1977, il est le premier ministre qui achève les négociations qui permettront l'adhésion du pays, de conserve avec l'Espagne, le 1er janvier 1986.

Deux fois président de la République

Politiquement, sa carrière active est cependant déjà terminée. En 1986, il se présente à la présidence de la République, poste largement honorifique au Portugal et souvent réservé à des personnalités en fin de carrière. Largement devancé au premier tour, de près de 15 points par le Conservateur Diogo Freitas do Amaral, il l'emporte au second tour avec 50,7 % des voix. Une courte victoire qui lui ouvre les portes d'une nouvelle stature plus consensuelle de « père de la démocratie portugaise ». En 1991, il est ainsi réélu au premier tour avec 70,3 % des voix.

Deux derniers échecs

Lorsqu'il quitte le palais présidentiel, les Socialistes portugais, sous la direction d'António Guterres, connaissent leur âge d'or et dominent la politique portugaise. Mário Soares, nullement rassasié par ses deux mandats présidentiels, veut la part de cette gloire et dirige, en 1999, la liste des Socialistes portugais eux élections européennes qui remporte 44 % des voix, un score conforme à ceux des élections législatives. Mais le fondateur du PS voit plus haut : il veut le « perchoir » de Strasbourg, la présidence du parlement. Il échoue devant une candidate de droite sans envergure mais fermement soutenue par les Libéraux et les Conservateurs, Nicole Fontaine. Ce dernier échec devant une candidate inconnue laisse Mário Soares amer : figure de la transition démocratique et de l'intégration du Portugal dans l'Europe, il n'est pas parvenu à s'imposer comme une figure au-delà des partis en Europe.

En 2006, à plus de 81 ans, Mário Soares annonce sa candidature à un nouveau mandat de président de la République. Cette candidature est le fruit d'une querelle interne au PS où l'ancien fondateur voit son influence décroître. Cette fois, l'échec est terrible : l'ancien président termine troisième avec seulement 14 % des voix. Il quitte la vie politique portugaise « avec le sens du devoir accompli », affirme-t-il, mais par la petite porte. Les Portugais ont refusé de lui accorder pour la troisième fois la direction d'un Etat démocratique qu'il aura contribué à instaurer. Le vieil homme est donc rentré dans une vie privée dont il n'hésitait pas régulièrement à sortir, cependant.

Le monde de Mário Soares s'effrite

Et lentement, le monde qu'il a contribué à construire s'effrite. Globalement, la social-démocratie européenne qu'incarnait Mário Soares est en crise profonde. L'intégration européenne a perdu de sa superbe, même si elle reste très populaire au Portugal. Le pays a ainsi payé cher la crise de la dette souveraine qui la frappe à partir de 2010. C'est un des pays de l'union monétaire à connaître la plus faible croissance par habitant depuis 1999 et sa reprise est faible et poussive : la productivité est atone et l'endettement public et privé est immense, près de 400 % du PIB.

Artisan de l'alliance de gauche

Après les élections d'octobre 2015, le PS a rompu avec la stratégie initiée par Mário Soares et a préféré construire un gouvernement minoritaire avec l'appui de la gauche radicale, Bloc de Gauche et PCP, que de soutenir les Conservateurs. Ce premier renversement des alliances depuis 1975 a été un événement au Portugal. Paradoxalement, le vieil homme avait contribué à ce rapprochement, effrayé par la politique mené par le troïka et le gouvernement de droite de Pedro Passos Coelho. L'ancien dirigeant socialiste avait donc retrouvé de la popularité à gauche lorsqu'en 2013, il avait participé à une rencontre des gauches et proclamé qu'il y avait une "alternative à l'austérité". Malgré l'âge, il avait su s'adapter aux conditions nouvelles de son pays.

Du reste, ce changement d'alliances ne s'est pas accompagné d'une forte « gauchisation » du PS, loin de là : le gouvernement d'António Costa reste attaché à la consolidation budgétaire demandée par Bruxelles. Mais le PS a retrouvé la volonté de corriger l'austérité excessive des Conservateurs, là aussi dans un mouvement qui tranche avec les choix de Mário Soares en 1976 et 1983, mais aussi dans un contexte différent. Et, pour le moment, ce choix est assez favorable au PS qui est à nouveau en tête dans les sondages après des années de mauvais scores, ce qui constitue un cas quasi unique en Europe. Même si la situation est fragile : les taux portugais sont fortement remontés et menacent l'équilibre précaire trouvé par ce gouvernement.

C'est donc surtout une part de leur histoire, à laquelle ils sont fortement attachés, que les Portugais pleureront avec Mário Soares, l'homme a participé à la construction de ce qu'est le Portugal aujourd'hui.

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Commentaires
a écrit le 08/01/2017 à 13:34 :
Mettre sur le même plan un immense démocrate, grand européen et politique pragmatique comme l'était Mario Soares, avec des fripouilles comme Craxi, Mitterrand ou Andreas Papandreou a quelque chose d'insultant.
a écrit le 07/01/2017 à 18:59 :
Le seul président à qui j'ai eu l'occasion de serrer la main. Quelqu'un de très humain très accessible pour tous les portugais et les autres. Le diario de noticias lui avait même demandé son avis sur le dernier épisode de Roque Santeiro la telenovela brésilienne,vue par plus de 90% des portugais en 1988 et ça paraissait normal à tout le monde. C'etait une autre époque.

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