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Entreprises & FinanceIndustrie financière

EXCLUSIF Deux experts analysent les origines criminelles de la crise financière

Propos recueillis par Pascal Junghans

Publié le 17 novembre 2008 à 08:59 - Mis à jour le 17 novembre 2008 à 09:05

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Aux Etats-Unis, la traque des responsables de la crise financière est déjà en cours. Le Federal Bureau of Investigation (FBI) est à la manœuvre. Pour la police fédérale américaine, il n'y a pas de doute : la crise financière actuelle a des origines criminelles. Elle réclame à la Maison Blanche plus de 1000 agents supplémentaires pour mener les enquêtes et traduire les affairistes devant les tribunaux. Deux experts, Jean-François Gayraud, commissaire divisionnaire de la Police nationale, auteur de « Le...

Latribune.fr - Le FBI réclame au Président américain plus de 1000 nouveaux agents pour enquêter sur les origines criminelles de la crise. Sur quels soupçons s'appuie-t-il pour faire cette demande?

Noël Pons - Si l'on remonte aux origines de la crise, les subprimes, on constate  la présence de banales affaires de petite criminalité en recherche de produits rapides. Des démarcheurs, payés à la commission, ont proposé des prêts hypothécaires, entre autres, à de pauvres gens pour qu'ils puissent acheter leurs maisons alors qu'ils n'en avaient pas les moyens. Des faux auraient été commis par ces vendeurs qui auraient surestimé les revenus des bénéficiaires des prêts. Ces actes illégaux se seraient multipliés par centaines. Les démarcheurs étaient fortement incités à vendre par de fortes commissions en cas de réussite (il semble que les bonus étaient plus élevés lorsque les primes supplémentaires, donc plus risquées, étaient vendues) et des licenciements en cas d'échec. Des soupçons de corruption pèsent également sur les achats de terrains destinés à la construction de maisons payés par des prêts hypothécaires. Bref, à l'origine de la crise, on trouve des milliers d'actes illégaux commis par des agents économiques normaux, tous n'étant pas forcément liés à la mouvance criminelle.

Latribune.fr -  Est-ce seulement à ce niveau que l'on subodore des actes criminels?

Noël Pons - Les faux liés à la diffusion des crédits subprimes ne sont qu'un premier niveau. Ensuite, il semble que certaines banques, fortement impliquées dans la vente de crédits subprimes, ont camouflé des opérations frauduleuses ou des pertes engagées en amont par des faux comptables, pénalement répréhensibles. Enfin, à un troisième niveau, plus global, l'opacité a été organisée par certains fonds installés dans des paradis fiscaux. Dès 2008, des enquêtes sont ouvertes sur les dirigeants de deux fonds de Bear Sterns en faillite. Ils seraient accusés de diffusion de fausses informations.

Latribune.fr - Le crime organisé a-t-il participé, d'une manière ou d'une autre, à l'un de ces trois niveaux?

Jean-François Gayraud - On ne pourra donner une réponse à votre question qu'une fois les enquêtes achevées. Mais, dès aujourd'hui, je relève que le ministre de la Justice américain Michael Mukasey, dans une déclaration devant un think tank, le Center for Strategic and International Studies (CSIS) le 23 avril 2008, a souligné l'influence du crime organisé dans la manipulation des marchés financiers. Cependant, dans le monde financier, la criminalité offre deux aspects : d'une part, des acteurs économiques classiques qui, consciemment ou non, commettent des actes pénalement répréhensibles. D'autre part, le crime organisé stricto sensu, donc des professionnels du crime, qui pénètre l'économie classique. Mais, de plus en plus fréquemment, les deux réalités s'interpénètrent : des dirigeants d'entreprises opportunistes travaillent en cheville avec le crime organisé. On voit ainsi émerger une nouvelle forme de criminalité organisée dans cette collaboration entre professionnels de ces deux univers. C'est une voie à explorer dans la crise actuelle.

Noël Pons - Curieusement, aujourd'hui, nous voyons certains fonds vendre leurs actifs à la baisse en urgence. Ne faut-il pas penser que, dans certains cas, ils se livrent à ces opérations, en apparence irrationnelles, le revolver sur la nuque, parce qu'ils doivent rembourser en urgence des fonds appartenant à des mafias ?

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Latribune.fr - Y a-t-il eu des affaires similaires par le passé où le crime est à l'origine de la crise?

Jean-François Gayraud - Deux crises économiques récentes sont clairement d'origine criminelle, deux crises à base immobilière, deux crises de la déréglementation et de « l'inventivité financière », tout comme celle que nous vivons. C'est la crise des caisses d'épargne aux Etats-Unis dans les années 80 et la crise bancaire japonaise des années 90. Dans le premier cas, la loi fédérale américaine et les régulateurs autorisent les caisses d'épargne à chercher des fonds sur les marchés financiers et à les investir librement sur le marché immobilier. Des affairistes à l'intérieur et à l'extérieur des caisses d'épargne vont profiter de cette opportunité. L'un des principaux bénéficiaires sera Carlos Marcello, le boss de la Mafia de la Nouvelle Orléans. Ce sont donc des escroqueries de grande ampleur qui vont provoquer la faillite de la plupart des caisses d'épargne, et non de mauvaises gestions et le contexte économique, comme on veut encore nous l'expliquer aujourd'hui. La justice américaine condamnera certains de ces affairistes et gangsters, comme Charles Keating, dont l'un des conseillers a été Alan Greenspan, devenu ensuite Président de la FED, la banque centrale américaine. Cette crise a mis en péril le système financier américain. La crise des caisses d'épargne - et personne ne l'a souligné - a provoqué le retrait des caisses d'épargne et des banques du marché du crédit hypothécaire, et ce au profit de brokers en prêts, mais eux non régulés : or ces brokers non régulés sont justement à l'origine de la crise des subprimes ! Une crise mal réglée en a donc créé une autre 20 ans après!

Latribune.fr - Quant à la crise japonaise?

Jean-François Gayraud - Dans ce cas, le contexte d'argent facile et de bulle immobilière est identique. Mais à la différence des Etats-Unis où la Mafia a seulement, si l'on peut dire, profité d'une opportunité, au Japon, la dimension criminelle est génératrice de la crise en raison des relations symbiotiques entre certains secteurs patronaux, les partis de droite et les Yakusas, la mafia nationale. Les banques nippones vont prêter des capitaux sans se montrer trop regardantes. Lorsque le marché immobilier s'est retourné, les banquiers ont tenté de recouvrer les sommes prêtées. Seul problème, ces prêts se sont révélés irrécouvrables, tout simplement parce que les bénéficiaires n'étaient pas des acteurs économiques normaux, mais des Yakuzas ou des personnalités en « odeur » de yakuza. Les banquiers qui ont insisté ont été menacés ou assassinés. C'est aussi simple que cela. Dix ans après la crise, en 1998, l'Etat japonais évaluait à 600 milliards de dollars les prêts irrécouvrables. Le Japon a été plongé dans une récession de plus de dix ans dont le pays ne s'est pas encore relevé!

Latribune.fr - Le FBI parviendra-t-il a trouver les responsables?

Jean-François Gayraud - Comme dans l'affaire des caisses d'épargne qui n'a, à ce jour, pas connu de solution judiciaire satisfaisante, le FBI est aujourd'hui noyé sous une masse de fraudes simples en amont et aussi sous la complexité de montages financiers sophistiqués, en aval. Il va falloir du temps, des hommes et le soutien du pouvoir politique pour parvenir à traîner les responsables devant les tribunaux. Mais le voudra t-on vraiment ? Et surtout, le pourra t-on ? Car la « guerre au terrorisme » a détourné beaucoup de moyens judiciaires et policiers, et ce au détriment de la lutte contre le crime organisé (crimes financiers, drogues, mafias, etc...) !

Noël Pons - il faut un an ou deux pour former un bon enquêteur financier à décortiquer des opérations complexes à base nationale. La crise actuelle est une crise de la mondialisation mettant en jeu des circuits financiers internationaux utilisant des paradis fiscaux opaques. Effectivement, beaucoup de temps et d'efforts seront nécessaires ....

Latribune.fr - Des enquêtes sont-elles lancées en France?

Noël Pons - A priori, elles n'ont pas lieu d'être initiées. Nous figurons en bout de chaîne de causalité. Nos banques se sont contentées, si l'on peut dire, d'intervenir directement ou indirectement dans des opérations engageant des produits financiers « toxiques ». La fausse monnaie chassant la bonne, personne ne sait plus évaluer le risque présenté par un produit acheté ou par son assurance.

Propos recueillis par Pascal Junghans

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