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Kerviel, Cleastream...de l'art de communiquer pendant un procès

Laura Fort

Publié le 23 mai 2012 à 10:07

Le Quotidien Numérique

05 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Ancienne conseillère en communication de Dominique Perben, garde des Sceaux, Patricia Chapelotte est aujourd'hui présidente de l'agence de communication Albera Conseil. Elle a accompagné Jean-Louis Gergorin et Jérôme Kerviel lors de leurs procès respectifs, et publie aujourd'hui "De Kerviel à Clearstream. L'art de communiquer lors des grands procès" (Eyrolles, 2012). En voici quelques extraits relatifs à l'affaire Kerviel.

La communication sous contrainte judiciaire en est à l'âge de pierre

"Si l'on se penche sur les pratiques outre-Atlantique, la France est encore à l'âge de pierre de la communication sous contrainte judiciaire. Et c'est peu dire : "Les premiers communicants aux États-Unis apparurent avec les grands procès de la pègre... Al Capone avait ses conseillers", rappelle le journaliste Jean-Alphonse Richard. Il raconte également que, depuis cette période, la quasi-totalité des avocats américains, à commencer par le célèbre Kenneth Thompson, avocat de Nafissatou Diallo, a su s'entourer des meilleurs ! Le contact que celui-ci avait d'ailleurs avec l'équipe chargée de la communication lors du procès de Dominique Strauss-Kahn aux Etats-Unis était à la fois naturel et efficace. Pour les avocats américains, c'est tout à fait normal, c'est un métier à part entière : la communication est une spécialité, indépendante de la stratégie juridique."

Jérôme Kerviel et la stratégie du "off"

"Si le silence est pour certains un aveu, il était ici la stratégie de communication mise en place pour protéger le jeune homme. Il fallait gagner cette bataille médiatique par le silence comme une réaction inversement proportionnelle à l'attention qui lui était portée. Face à la violence des propos tenus par les responsables de la Société Générale (c'est un terroriste ! un voleur !) et au harcèlement de certains médias, le silence devenait la seule arme opportune. [...] Jérôme Kerviel, depuis le début de l'affaire en janvier 2008, n'avait jamais pris la parole officiellement dans les médias, alors même que les Français avaient l'impression de le voir partout et de n'entendre parler que de lui. Mais ne pas être cité dans un article de presse, ne pas être filmé pour une émission ou un journal et ne pas être enregistré par une radio ne signifie pas qu'il était silencieux avec les journalistes. La seule prise de parole officielle était celle de ses avocats, mais il avait décidé que lui-même s'exprimerait régulièrement, en off, avec la presse. [...]
Cette stratégie était manifestement gagnant-gagnant : le courant de sympathie des médias et de l'opinion publique une fois la surprise de l'affaire passée a tenu au moins jusqu'au procès. Tout le travail en off avait porté ses fruits : l'opinion publique était convaincue qu'il était un garçon "normal" et nourrissait une forme d'empathie à son égard."

Difficile de contenir les avocats

"Un autre problème s'imposa assez rapidement à Jérôme Kerviel : la communication de ses avocats, sur laquelle il est longuement revenu dans son livre. Il était bien conscient que, ne pouvant pas payer leurs honoraires, il se trouvait dans une situation difficile pour leur imposer une marche à suivre. Encore fallait-il trouver les avocats qui accepteraient de le défendre, et à trente-deux ans, sans le sou, il fallait chercher des ténors et oser les appeler ! Pourtant, les candidats pour le défendre ont été nombreux : "À défaut de gros honoraires, mon dossier leur ouvrait tout grand la porte des médias", raconte-t-il dans son livre. [...]
Un nouveau coup de théâtre à deux mois du procès en appel laisse malheureusement penser que ces campagnes de promotion personnelle risquent de continuer. En effet, l'arrivée du jeune et médiatique avocat David Koubbi n'est pas le signe d'une "stratégie du silence".

La sortie du livre et l'overdose médiatique

"Une position n'était pas discutable : on pouvait et il fallait parler d'un livre mais en aucun cas il ne devait être publié avant le procès. Malgré cette mise en garde, coup de tonnerre, deux mois avant le début du procès : "Je sors un livre dans quelques semaines chez Flammarion." Après la surprise que peut provoquer un tel message, il fallait comprendre la stratégie qui l'y poussait : faire de ce livre une tribune, un appel à témoin qui pourrait convaincre certaines personnes de venir à la barre du tribunal ? Pourtant, ce renversement de stratégie, qui devenait un enjeu médiatique fort, était un contresens total avec tout le travail effectué les mois précédents. [...]
En effet, Flammarion prévoyait une couverture médiatique de star : les 20 heures, LCI, "Le Grand Journal" de Michel Denisot, les grands quotidiens, France Inter et Europe 1, etc. Jérôme Kerviel, qui cautionnait sans aucun recul cette mise en scène, faisait ainsi revenir sur le devant de la scène le trader flamboyant au détriment de mister nobody, jouant ses dernières cartouches dans une partie de quitte ou double. Quitte !
Si l'ouvrage devait faire passer le message "le dernier jour du condamné", c'était bien maladroit, car rien n'était encore joué. Malgré les avertissements, chacun continuait à l'encourager. Il était pourtant évident que le discours tenu sur les ondes saturait la capacité d'écoute du public et des différents acteurs du procès : l'overdose n'était pas loin ! Une fois son histoire racontée une énième fois, la fatigue le poussait à donner son avis sur tout, même sur la crise grecque."

Réserver sa parole aux juges

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"La plupart des acteurs du monde judiciaire parlent à l'unisson de la publication du livre et de la surmédiatisation qui l'a accompagnée, à commencer par le procureur général Jean-Claude Marin : "Cela peut agacer dans la mesure où, par la sortie d'un tel livre, il peut être considéré même que l'auteur tente d'attirer l'opinion publique afin d'influer sur le tribunal : c'est un billard à deux bandes. Si le prévenu ne dit rien ensuite face à ses juges, c'est doublement une erreur." [...] La conclusion qu'il faut tirer de cette expérience, c'est que les explications sont d'abord dues aux juges... et qu'il faut conserver un silence radio avant le procès !"

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Retrouvez l'interview de Patricia Chapelotte dans La Tribune Hebdo de vendredi 25 mai.

Laura Fort

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