« Les GAFA créent de nouvelles féodalités dans les paiements » (Hervé Sitruk, président de France Payments Forum)

ENTRETIEN. Le monde des paiements est en ébullition. Offensive des GAFA, repositionnement stratégique des grands schemes internationaux (Visa, Mastercard), évolution réglementaire, bataille de souveraineté, monnaie digitale... autant de défis auxquels les banques doivent répondre dans les prochaines années. Les 9ième rencontres de France Payments Forum, qui se tiennent ce mardi à Paris, font le point sur les initiatives des acteurs clés pour préparer le monde des paiements de demain. Hervé Sitruk, président de France Payments Forum, revient pour La Tribune sur les principaux enjeux de cette "disruption globale".

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Pour Hervé Sitruk, président de France Payments Forum et directeur général de Mansit, il est inimaginable que le système bancaire reste les bras croisés dans les cinq prochaines années.
Pour Hervé Sitruk, président de France Payments Forum et directeur général de Mansit, il est inimaginable que le système bancaire reste les bras croisés dans les cinq prochaines années. (Crédits : DR)

LA TRIBUNE - Le monde des paiements évolue très vite et certains redoutent même une cacophonie dans l'industrie. Quel regard portez-vous sur la multiplication des annonces et des innovations dans ce domaine ?

HERVE SITRUK - Le risque est celui d'une fragmentation à l'excès et à l'échelle mondiale des systèmes de paiement. Il y a ce tsumani que certains nous prédisent avec l'entrée en force des géants de la Tech dans l'univers des paiements. Ces nouveaux acteurs veulent créer ce que je nomme des « féodalités à l'échelle mondiale », c'est-à-dire des écosystèmes fermés dans lesquels ils règnent en seigneur, en se dégageant le plus possible des logiques des banques centrales. Ils captent ainsi la richesse, c'est-à-dire l'essentiel des recettes et les données, et cherchent au maximum à limiter les échanges avec les autres féodalités ou les infrastructures traditionnelles des paiements, notamment les banques. De grands acteurs du paiement, comme les schemes internationaux Visa ou Mastercard, ou bien Paypal, suivent d'ailleurs la même stratégie. Ce n'est plus de l'innovation ou de la disruption mais bien une amorce de « global disruption » auquel nous assistons.

Quelle est la réaction de l'Europe face à ces nouveaux défis ?

L'Europe ne reste pas sans réagir. La Commission européenne a tout d'abord défini, l'an dernier, une stratégie dans les paiements de détail. C'est une grande première à Bruxelles, et nous souhaitons en faire un bilan un an après son adoption. Ensuite, les grandes banques européennes souhaitent trouver une réponse aux schemes internationaux avec le projet européen des paiement EPI. C'est un projet compliqué, qui suscite encore des réticences, notamment en Autriche ou en Italie. Mais les grandes banques européennes ont bien compris les enjeux et elles ne peuvent pas se permettre un échec qui serait perçu à la fois comme un camouflet par les autorités européennes et un aveu de faiblesse face à Visa ou Mastercard. Je ne doute pas d'une fumée blanche d'ici la fin de l'année sur le lancement effectif de ce projet, qui devrait s'étaler sur plusieurs années.

Enfin, la BCE a clairement affirmé sa volonté d'apporter une réponse dans le domaine de la monnaie digitale, alors même que les banques commerciales ne sont pas en mesure de le faire aujourd'hui. Toute la difficulté est de savoir si la BCE sera capable de réagir rapidement dans les prochains mois en cas d'initiative des GAFA. C'est une question sur laquelle nous allons interroger les banques centrales lors de nos Rencontres.

Existe-t-il un consensus des banques centrales en Europe sur la monnaie digitale ?

Il y a eu des annonces et des documents publiés au plan mondial par chacune des banques centrales des grandes zones monétaires (Fed, BCE, BoE et la Banque Populaire de Chine) et chacune ont aujourd'hui des positions différentes. Il y a la position ferme de la Chine avec son intention de lancer sa propre monnaie digitale et de mettre fin aux initiatives dans le domaine financier des acteurs du monde digital.

A l'inverse, la banque centrale d'Angleterre est beaucoup plus ouverte, notamment aux stablecoins qu'elle propose de réguler, aux côtés d'une monnaie digitale de banque centrale. Entre ce grand écart, la Fed vit toujours à l'heure de débats contradictoires et n'a pas vraiment arrêté de position.

Enfin, en Europe, il existe toujours des différences d'approche. La Banque de France privilégie la monnaie digitale pour les transactions interbancaires de gros montants, une position plus facilement admissible par les banques commerciales. Mais, la BCE, sous la pression des autorités européennes, des Etats et de pays comme l'Allemagne ou l'Italie très consommateurs de cash, a plutôt mis en priorité sur la monnaie digitale de détail, afin de préserver le rôle des espèces et de répondre plus rapidement aux GAFA. Il faut surtout, selon nous, une réponse aussi rapide que possible. Il faut toutefois souligner le travail très important de la BRI pour définir un langage commun à toutes les banques centrales. Le message de la BRI est clair : oui aux innovations bénéfiques pour les systèmes de paiement mais non à toute remise en cause de l'architecture générale des systèmes de paiement, notamment le rôle les banques.

Que pensez-vous de la volonté de la Commission européenne de mieux encadrer les GAFA ?

C'est évidemment une priorité, notamment avec l'adoption attendue du projet de règlement européen MiCA (Markets in Crypto Assets). Il est temps de remettre à peu d'ordre dans le comportement des GAFA, notamment en termes de concurrence et sur leur capacité à capter la valeur ajoutée des autres. Il faut le faire, mais vite et surtout au niveau mondial. La BRI a récemment mis en garde que l'encadrement des GAFA sera extrêmement difficile à mettre en place.

Quelle sera la réaction de Visa ou de Mastercard, au projet européen EPI ?

La réponse des grands schemes internationaux peut se résumer en deux points : empêcher le projet de voir le jour ou le vider de sa substance et se développer tous azimuts, bien au-delà des flux et de la carte de paiement, pour s'imposer à la fois dans le commerce en ligne et devenir à terme des plateformes mondiales d'échange pour toute forme de monnaie.

Va-t-on assister à une accélération du calendrier pour toutes ces initiatives ?

C'est Benoit Coeuré, responsable des innovations à la BRI, qui le dit : il est grand temps de relever ses manches ! Les banques centrales et les banques vont devoir travailler plus vite et de passer de la réflexion aux décisions. Il est inimaginable que le système bancaire reste les bras croisés dans les cinq prochaines années. La présidence française de l'Union européenne serait une occasion unique de présenter un scénario, admis par tous, de passage à l'euro numérique, qui inclurait à la fois les banques centrales et les banques commerciales. Cela permettrait de mieux baliser le chemin et de mieux réaffirmer la détermination de l'Europe face aux GAFA.

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Commentaires 3
à écrit le 09/11/2021 à 11:22
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Je trouve intéressant cette notion de féodalité que je complèterais par un mot peut-être fort, mais caractéristique : une "féodalité sectaire". On pourrait aussi compléter en disant que l’Europe est devenue le vassal des GAFAM, que ses habitants déf...

à écrit le 09/11/2021 à 11:07
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peut etre que si les banques centrales ne jouaient pas a l'apprenti sorcier on n'en serait pas la......he, la fuite devant la monnaie, on apprend ca en premiere annee, et a priori les banquiers centraux n'ont pas eu leurs partielles de decembre

à écrit le 09/11/2021 à 9:30
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Vivement que nous puissions payer en bitcoin ou libra afin de se passer enfin de vous autres banques qui ont détruisent la planète et son humanité par pure cupidité. La monnaie était un outil à la base que vous massacrez en permanence depuis des sièc...

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