Le climat : un défi pour la stabilité financière et la politique monétaire

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(Crédits : Reuters)
Les banques centrales doivent adapter leur politique au changement climatique, considère le gouverneur de la Banque de France. Nicolas Hulot, invité par l'institution à une conférence, a mis en garde contre le risque de crise financière que fait peser "l'aveuglement climatique."

La Banque de France prend au sérieux le climat et ses dérèglements. Elle a annoncé il y a deux semaines de prochains tests de résistance climatiques auxquels seront soumis les grandes banques et compagnies d'assurance françaises en 2020. Voulant prolonger le débat, elle a invité ce vendredi 13 décembre des universitaires de tous horizons à échanger sur le thème « changer d'ère, réchauffement climatique et finance ». Elle avait aussi convié l'ancien ministre de la Transition écologique et solidaire Nicolas Hulot. S'il a salué le rôle de la Banque de France dans la création du réseau des banques centrales et des superviseurs pour le verdissement du système financier (NGFS) fin 2017, « une de ces avancées dont on va se souvenir », l'ex-ministre a aussi lancé un cri d'alarme.

« La non-prise en compte du changement climatique, par ignorance, parfois par cynisme, est le pire adversaire de la stabilité financière » a-t-il fait valoir.

Même si « de grands groupes, notamment d'assurance, prennent très au sérieux le changement climatique », il a déploré que « d'autres continuent de faire leur fortune sur les énergies fossiles », faisant référence aux grandes banques françaises, comme l'ont montré plusieurs études d'ONG. Evoquant un « point de non-retour climatique » à partir duquel « tout investissement pourrait ne jamais être rentabilisé », il a mis en garde contre la part grandissante « des actifs échoués » (stranded assets). 

« A partir de 2025-2030, le surinvestissement dans les énergies fossiles fera peser sur le système financier la même menace que les subprimes » a prédit Nicolas Hulot, espérant que « la prochaine crise financière ne soit pas née de notre aveuglement climatique. »

Le rôle essentiel des banques centrales pour le climat

Insistant sur « la grande responsabilité de la puissance publique », l'ex-ministre a martelé qu'une « institution comme la Banque de France doit protéger la transition des desiderata du secteur financier. » Il a suggéré que la Banque centrale européenne (BCE) prenne des mesures concrètes à l'égard des banques, par exemple en imposant « un coût de refinancement renchéri pour ceux que l'on considère mauvais élèves » sur le plan climatique.

Le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, a évoqué une piste qui s'en rapproche. « Les banques centrales ont un rôle essentiel à jouer dans la lutte contre le dérèglement climatique », a-t-il martelé, alors que ce dernier « interfère fortement avec leurs deux objectifs de stabilité des prix et de stabilité financière ».

Insistant sur le fait que « le changement climatique pose de nouveaux défis pour la politique monétaire », il a proposé d'utiliser comme levier « la politique de collatéral, [qui] définit la qualité des actifs que la banque centrale exige d'une banque commerciale en garantie du prêt qu'elle octroie, ainsi que la décote qu'elle applique sur la valeur de cet actif en cas de défaut de la contrepartie. » La BCE pourrait ainsi ajuster les critères d'éligibilité ou les niveaux de décote ("haircut" en anglais, soit la différence entre la valeur de marché d'un actif et la valeur attribuée à cet actif lorsqu'elle est utilisée comme garantie d'un emprunt). Les prêts aux secteurs les plus polluants pourraient par exemple être exclus ou fortement décotés dans le calcul des collatéraux dans les opérations de refinancement des banques européennes auprès de la BCE.

« Il faut avancer sans tarder : les banques centrales peuvent et doivent ajuster la mise en oeuvre de leur politique monétaire, c'est-à-dire l'évaluation de leurs actifs pris en garantie » a plaidé ce vendredi François Villeroy de Galhau en ouvrant la conférence sur le réchauffement climatique et la finance. « Face à l'urgence climatique, plutôt que viser une mesure apparemment séduisante, mais qui risque d'être trop limitée et insuffisamment efficace, comme le seul assouplissement quantitatif vert, mieux vaut sans doute être ambitieux et imaginer un programme de révisions du cadre opérationnel, adapté à nos contraintes, qui maximise les externalités positives » a-t-il défendu.

Le QE vert, une fausse piste ?

De nombreuses voix, des ONG aux eurodéputés écologistes, appellent à un « verdissement » du programme d'achat d'actifs (le fameux QE, quantitative easing ou assouplissement quantitatif), qui a repris au rythme de 20 milliards d'euros par mois depuis novembre, en privilégiant des achats de dette « verte ». Jeudi 12 décembre, lors de sa première conférence de presse, Christine Lagarde, la nouvelle présidente de la BCE, a appelé de ses voeux un accord rapide sur la taxonomie, la classification des actifs verts, qui fait encore débat, mais serait « très utile » à la BCE. Ce QE vert fait débat lui aussi : certains estiment que la BCE risquerait de créer des distorsions sur le marché encore trop étroit des obligations vertes (700 milliards de dollars en circulation dans le monde). La BCE avait indiqué qu'elle détenait fin 2018 environ 20% des 31 milliards d'euros de green bonds libellés en euro émis par des entreprises et éligibles au QE et 24% des 48 milliards d'euros des obligations vertes du secteur public éligibles.

Lors de son audition devant le Parlement européen en septembre, Christine Lagarde avait déclaré que la BCE devrait « progressivement éliminer » les titres financiers des entreprises polluantes de son bilan. Selon une étude de l'institut Veblen et de l'ONG Positive Money, 63% des actifs achetés par la BCE dans le cadre du QE « ont financé des entreprises opérant dans les secteurs économiques les plus émetteurs de gaz à effet de serre ».

La présidente de la BCE a indiqué jeudi que la revue stratégique de l'institution l'an prochain « inclura le défi immense que pose le changement climatique à chacun d'entre nous, où qu'il soit, et quels que soient son rôle et ses responsabilités ». Se réjouissant du "Pacte vert" (Green Deal) présenté la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, elle a déclaré « nous verrons où et comment nous pouvons participer » à cette ambition, sans préciser.

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Commentaires
a écrit le 14/12/2019 à 14:38 :
C'est pas tellement une question de climat, c'est surtout une question de ressources naturelles disponibles. Le climat n'est qu'une ressource naturelle parmis tant d'autres. Lorsque le prix du pétrole va vraiment remonter, et que les biocarburants vont apparaitre, ça va faire très mal.
a écrit le 14/12/2019 à 10:55 :
On ne reconnaitra jamais assez l'action philanthropique des banques et des institutions financières en faveur du climat. Donc fin des financements pour l'extractivisme débridé des ressources du sous sol - pétrole, gaz, minerais - ou le productivisme de l'agriculture .
De sorte que si, malgré la belle unité bancaire dans l'intérêt de l'Humanité, le prochain dérèglement des marchés financiers - type 2008- survenait avant ce "Green Deal" (payé par qui ?) , le dérèglement climatique sera en fait le seul responsable ...
a écrit le 13/12/2019 à 23:40 :
C'est beau quand même, il suffirait donc de faire seulement des investissements vert pour tous nous sauver. N'en déplaise aux lobbyistes de Hullots.

Il a oublié de dire une chose! Les licornes n'émmetent pas de méthanes quand elle pètent contrairement aux vaches.

On ne pourra donc pas faire de voiture à hydrogène avec les startupes!
a écrit le 13/12/2019 à 23:01 :
S'adapter au rechauffement climatique est un défi pour la survie de l'humanité. Toutes les énergies disponibles qui sont pour la plus grande part d'origine végetale ou solaire doivent y concourrir. Les erreurs vont coûter cher en capital et vies humaines perdus. La finance internationale vient de montrer qu'il était encore raisonnable d'investir dans Aramco.
a écrit le 13/12/2019 à 18:07 :
Gérer les risques est la seule raison pour une société financière de faire de l'argent. Pas de risques = pas de profitabilité. Il faut laisser les professionnels travailler sereinement, et je crois qu'en France, la crise a montré la résilience des banques.
a écrit le 13/12/2019 à 15:13 :
Si les moins de 1% qui détiennent plus de 50% des richesses du monde le voulaient, en une année notre économie ne polluerait plus.

Mais les médias et les politiciens, outils de production de ces 1% préfèrent engueuler et responsabiliser les plus de 99% qui n'y peuvent absolument rien.

"TOTAL fait ce qu'il veut !" Emmanuel Macron
a écrit le 13/12/2019 à 15:03 :
"Le climat : un défi pour la stabilité financière et la politique monétaire" voilà la réalité des choses pour laquelle on sollicite les peuples!

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