Drones civils : un miroir aux alouettes ?

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La livraison de repas relève plus de l'action de communication, effet d'annonce, en particulier autour du SuperBowl de 2013 par livraison de pizzas (Domino's Pizza) et de bières (Lakemaid), estiment l'AAE et la A3F
"La livraison de repas relève plus de l'action de communication, effet d'annonce, en particulier autour du SuperBowl de 2013 par livraison de pizzas (Domino's Pizza) et de bières (Lakemaid)", estiment l'AAE et la A3F (Crédits : Reuters)
En 2014, le marché n'a enregistré qu'un chiffre d'affaires estimé entre 10 et 20 millions d'euros, selon l'Académie de l'air et de l'espace (AAE) et l'Association aéronautique et astronautique de France (3AF). Ils estiment le marché français à 180 millions en 2020.

Les chiffres sont parfois cruels. Et c'est le cas pour la filière industrielle spécialisée dans les drones civils en France. Selon l'Académie de l'air et de l'espace (AAE) et l'Association aéronautique et astronautique de France (3AF), le marché français composé par "environ 1.200 sociétés, essentiellement de PME et TPE" a enregistré "un chiffre d'affaires global de l'ordre de 10 à 20 millions d'euros (hors drones de loisirs) en 2014". Bien loin des chiffres claironnés par la Fédération professionnelle du drone civil (FPDC), qui estimait les ventes à "moins de 100 millions d'euros en 2014".

"L'examen des résultats financiers de l'ensemble des acteurs en France indique un chiffre d'affaires 2014 plus probablement entre 10 et 20 millions d'euros", précisent l'AAE et la 3AF, qui ont organisé fin 2014 un colloque sur les drones "Présent et futur des drones civils".

Pourquoi des chiffres aussi peu élevés? "Ces résultats proviennent d'un très grand nombre de micro-contrats, les prestations les plus courantes étant facturées entre 5.000 et 20.000 euros : on est loin du modèle contractuel qui conviendrait à un développement dynamique et pérenne de la filière avec contrat pluriannuel avec des grands donneurs d'ordres sur un volume de prestations étendu. Aucun contrat de ce type n'est encore en vigueur en France", rappellent l'AAE et la 3AF.

Pour autant, ce secteur pourrait se développer en dépit de réelles contraintes de la réglementation dans le cadre d'un espace aérien déjà très encombré. Car les drones peuvent remplir des rôles et offrir des services de nature très différente, notamment par rapport aux autres moyens existants: soit complètement nouveaux, soit de substitution (avions ou hélicoptères), ou, enfin, complémentaires (avions, hélicoptères, satellites, ballons...). Un secteur qui pourrait décoller surtout si un donneur d'ordres comme la SNCF signe un contrat pluriannuel avec un ou plusieurs "dronistes"..

Un marché (trop?) morcelé

Du coup, le marché des drones civils est encore extrêmement morcelé en termes de besoins, fonctionnant plutôt comme un agglomérat de niches individuelles. Dans une étude interne cité dans le document, Airbus en aurait identifié près d'une centaine de niches. Et d'ailleurs c'est bien pour cela que les grands industriels du secteur (Airbus, Safran, Thales, Dassault...) ne se sont pas pour le moment intéressés à ce secteur.

Aujourd'hui, il est essentiellement porté par la filière de l'audiovisuel qui est le premier secteur d'activité ayant entraîné la création d'un grand nombre de petites sociétés spécialisées, ou encore d'auto-entrepreneurs, spécialisés dans les prises de vue. Ce sont d'ailleurs plus de 90% des opérateurs déclarés auprès de la DGAC, qui a recensé au total 1.200 sociétés opérant dans cette filière et représentant 3.000 emplois. "Aucun des grands groupes de l'audiovisuel (TF1, France Télévisions, Canal+, BFMTV etc.) ne s'affiche comme spécialiste du secteur, car ils font généralement appel à des prestataires de service", précisent en outre l'AAE et la 2AF.

Et à l'avenir?

À l'horizon 2020, le marché potentiel et récurrent pourrait atteindre 180 millions euros annuellement pour la France, 1,1 milliard pour l'Europe et 10 milliards pour le monde, essentiellement dans la surveillance des infrastructures et réseaux (35%), le génie civil (15%), et les industries minières et pétrolières (15%), selon l'AAE et la 3AF. Étonnamment le marché de la surveillance est complètement absent de ce marché. ce dernier représentera à l'horizon 2020 plus d'une dizaine de milliers d'emplois, principalement dans les TPE et PME.

Comment les deux associations ont-elles fait leurs calculs? "Le marché potentiel européen s'établirait à environ 665 millions d'euros en tenant compte de l'indice de développement économique de chacun des pays de l'Union européenne. Dans la mesure où il reste des relais de croissance de ce marché sur les prochaines décennies, par exemple la maintenance des champs d'éoliennes off-shore qui arriveront à maturité d'ici à 2025, un taux de croissance moyen annuel sur les deux prochaines décennies de 10% semble possible, conduisant à un marché total européen d'un peu plus de 1 milliard d'euros en 2020, horizon vu comme celui de la maturité réglementaire et donc, celui d'un marché actif à hauteur du potentiel".

Quels secteurs utiliseront le plus les drones

A l'horizon 2020, c'est le secteur des infrastructures et réseaux qui seront les principaux utilisateurs de drones (35%). Si aujourd'hui leur utilisation reste balbutiante, les gestionnaires de réseau (énergie, transport, pétrole et gaz...) sont extrêmement intéressés par ces nouveaux systèmes pour la surveillance et l'inspection de leurs infrastructures, comme la surveillance des oléoducs et des gazoducs. Ce marché pourrait représenter 385 millions d'euros de chiffre d'affaires en Europe, dont 62 millions en France, en 2020.

Le secteur du génie civil se place au deuxième rang (165 millions en Europe, dont 27 millions en France). Soit 15 % du marché. L'utilisation des drones est déjà mature dans ce secteur. Il a en effet dépassé le stade de l'expérimentation avec plusieurs applications dans l'inspection de bâtiments et ouvrages d'art (ponts, viaducs, barrages...), dans les exploitations minières et les carrières, ou encore en suivi de chantier. Le leader français dans la distribution d'engins et de services à la construction, Groupe Monnoyeur (1,6 milliard d'euros de chiffre d'affaires), l'a bien compris en étant l'un des actionnaires industriel de référence dès le début de l'aventure de Redbird. Engie (ex-GDF-Suez) a aussi récemment pris un ticket dans le capital du droniste.

Les industries minières et pétrolières seront également un des grands marchés pour les drones (15%), évalué à 165 millions d'euros de chiffre d'affaires en Europe, dont 27 millions en France. Puis, sept secteurs (agriculture/pêche/forêt, sécurité civile, sécurité chimique/biologique/nucléaire, environnement/météorologie, télécoms, maintien de l'ordre et sécurité civile et, enfin, cinéma/photographie) se partagent les 35% restants du marché à parts égales : 5% (soit 55 millions de chiffre d'affaires en Europe, dont 9 millions en France).

Et les livraisons à domicile?

"La livraison de repas relève plus de l'action de communication, effet d'annonce, en particulier autour du SuperBowl de 2013 par livraison de pizzas (Domino's Pizza) et de bières (Lakemaid)", estiment l'AAE et la A3F. Mais depuis, constatent-elles, "des vols plus ou moins concrets et pertinents ont été réalisés à travers le monde: des pizzas en Inde et en Russie, de la bière en Afrique du Sud (voir OppiKoppi Beer sur YouTube, avec livraison par parachute), des tacos (tacocopter à San Francisco), des burritos (BurritoBomber), des homards (lobstercopter), des sushis (YoSushi ) à Londres, simple service à la table avec l'iTray !!) ...".

Pour autant, la livraison à domicile pose de nombreuses questions sociétales et opérationnelles : comment faire circuler des armées de drones pour livrer un ou deux colis à chaque voyage quand on connait l'intense activité des livreurs dans les grandes villes. Mais de grands groupes (Amazon, DHL, UPS, Google, La Poste) travaillent sur des projets plus ou moins secrets. Certains sont en avance, comme Amazon qui a été autorisé à mener des expérimentations aux États-Unis ou DHL qui a réalisé en Allemagne les premières livraisons par son service Parcelcopter sur l'Île de Juist en 2014 (parcours de 12 km, au-dessus de l'eau, matériel de marque Microdrones).

Quelles autres applications?

Les États pourraient utiliser beaucoup plus les drones ne serait-ce que pour procéder à des largages de vivres et d'équipements de sauvetage en zones hostiles dans le cadre de secours d'urgence: recherche et sauvetage de personnes en difficulté (notamment en mer, en montagne, dans le désert). "Sont ainsi apparus des défibrillateurs mobiles en ville (projet étudiant à Bordeaux, et en Belgique notamment)", citent les deux associations. L'OMS (Organisation mondiale de la santé) a en particulier mis en place un partenariat avec une start-up grecque et le gouvernement du Bhoutan pour livrer des médicaments dans les zones reculées.

Les drones pourraient servir à la recherche de victimes de catastrophes naturelles (incendies de forêts, avalanches, volcans, tornades, ouragans, ...), industrielles ou d'accidents. Des drones pourraient aussi être utilisés à titre préventif, en déclenchant par exemple des avalanches et en détectant les départs d'incendies, ou la présence de produits toxiques ou de radiations. Les pompiers pourraient également utiliser les drones pour évaluer des sinistres, repérer des réfugiés dans un immeuble ou sur les toits. Beaucoup d'autres applications spécifiques peuvent être imaginées et verront sans doute le jour dans tous ces domaines. Comme à chaque fois que l'utilisation des drones élimine, ou limite, le risque pour les hommes.

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Commentaires
a écrit le 08/10/2015 à 23:45 :
Il faudrait un jour comprendre que la FPDC ne sert strictement à rien, et n'a été créé que pour alimenter le propre marketing de ses dirigeants, tous professionnels du secteur...
Un beau conflit d'intérêt.
a écrit le 08/10/2015 à 9:27 :
Drones=Danger. Un drone qui peut transporter un colis, peut en transporter un ... piégé!
Sur terre,on peut mettre des caméras de surveillance pour surveiller le flot des véhicules, des gens. Pour surveiller les drones , dans un espace illimité, il n'existe même pas de radars susceptibles de les repérer. L'arme parfaite.
Le prochain attentat terroriste pourrait très bien être perpétré avec un drone.
Le premier drone qui survolera mon espace privé sera accueilli par une volée de plomb.
(J'ai un permis de chasser et le drone est un nuisible).
a écrit le 07/10/2015 à 17:31 :
Le début de l'article frôle la mauvaise fois! "un chiffre d'affaires global de l'ordre de 10 à 20 millions d'euros (hors drones de loisirs) en 2014". Bien loin des chiffres claironnés par la Fédération professionnelle du drone civil (FPDC), qui estimait les ventes de 2014 à "moins de 100 millions d'euros en 2014". Ben oui. les chiffres de la Fédération sont ceux du cabinet d'études Xerfi. Celui-ci indique 95 M€ de chiffre d'affaires, dont 75% pour les drones de loisir. ça fait donc 24 M€ hors drones de loisir. On n'est plus très loin des 20 M€ annoncés par AAE et 3AF...
a écrit le 07/10/2015 à 15:07 :
Les drones civiles ont un marché florissant devant eux. Comme chaque innovation elle sera utilsée uniquement dans certains conditions de rentabilité pour des opérations sécurisées de base-à-base sur des parcours longs et éloignés. Un accord est déjà acquis pour une navigation au dessus de zones à très faible et faible population. Il s'agit d'opérer des colis de 3 kg pour le moment et de 7 kg à terme proche, par temps clément (hors grêle qu'ils ne savent pas affronter), très froid ou très chaud. Aucun risque que le chargement tombe : un petit parachute qui pourra être micro motorisé est à l'étude en cas de difficulté très improbable de l'ensemble.

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