« L'aide à l'Ukraine fait consensus en France » (Pierre Heilbronn, envoyé spécial pour l’Ukraine)
latribune.fr

Pierre Heilbronn était interrogé par La Tribune aux Rencontres économiques d'Aix en Provence.
DR
latribune.fr

Pierre Heilbronn était interrogé par La Tribune aux Rencontres économiques d'Aix en Provence.
DR
LA TRIBUNE - Le président Volodymyr Zelensky est venu à Paris au début juin. Quelles sont les attentes économiques du président ukrainien pour aider son pays ?
PIERRE HEILBRONN - Cette visite avait d'abord un fort caractère symbolique, car elle a coïncidé avec les célébrations du débarquement en Normandie. Le message était donc aussi lié à la paix sur le continent européen. Ce fut une visite bilatérale complète avec tous les grands groupes français, avec des fleurons pas seulement du CAC 40, mais aussi avec des représentants de PME, d'ETI, et également de très grandes entreprises déjà présentes en Ukraine. Sur le plan économique, l'objectif était de réaffirmer la présence au côté de l'Ukraine des entreprises françaises. Elles représentent le premier employeur étranger en Ukraine avec 25 à 30.000 salariés employés dans le pays. Elles ont eu un rôle extrêmement important dans le secteur bancaire, de la distribution, de l'agriculture, pour aider l'Ukraine à tenir au cours des deux dernières années. Cette visite, outre l'annonce de nouveaux instruments pour soutenir les entreprises françaises en Ukraine, était aussi l'occasion de présenter de nouveaux investissements dans le pays.
Quels sont les types de projets d'investissement qui pourraient se concrétiser au moment où l'Ukraine souhaite adhérer à l'UE ?
Je commence par celui qui est le plus emblématique et qui a marqué, de par le monde, les esprits en termes de montant : le rachat par Xavier Niel du réseau fixe de téléphonie en Ukraine, du troisième opérateur mobile, pour plus d'un milliard d'euros. Cet investissement montre qu'il y a des gens qui ont confiance en l'Ukraine et en son avenir. D'autres contrats ont été signés dans le domaine ferroviaire, par exemple avec la fourniture de 25.000 tonnes de rails par une entreprise situé dans l'Est de la France, Saarstahl, qui va permettre de reconstruire 150 kilomètres de voies ferrées, mais également la fourniture de locomotives par Alstom dans les mois qui viennent.
Comment donner confiance aux investisseurs et entreprises d'aller en Ukraine et de continuer à croire dans son destin ?
Les meilleurs ambassadeurs de l'Ukraine sont les entreprises françaises qui sont restées depuis le 24 février [le début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, Ndlr] et ont continué à travailler en s'adaptant. C'est une des grandes forces de l'économie ukrainienne. Il y a ce message de résilience qui est assez extraordinaire, auquel les entreprises françaises ont contribué. Ce pays possède également des ressources naturelles énormes. Et surtout, une taille qui implique des situations très contrastées. 70% du territoire n'a, par exemple, jamais été touché par un drone ou un missile depuis le début de la guerre. Nous constatons une grande diversité de situation et une très grande détermination des Ukrainiens à se battre au quotidien dans tout le pays.
Comment travaille-t-on avec les entreprises françaises pour qu'elles aillent s'implanter en Ukraine ? Ce pays a par exemple la réputation de subir une corruption élevée...
Il y a une conscience à partager : nous ne serons pas présents demain si nous ne sommes pas là aujourd'hui. Des places sont à prendre. D'ailleurs, quand je vais en Ukraine, je vois aussi beaucoup d'entreprises turques, américaines, coréennes... La deuxième raison d'y aller, c'est que nous disposons d'atouts importants liés à la présence d'autres entreprises françaises, qui peuvent aussi partager leurs expériences pour faire du business dans le pays, dans des conditions de transparence avec des partenaires fiables. Troisièmement, nous avons toute une boîte à outils mise en place avec les opérateurs, la BPI, l'Agence française de développement. Un fonds bilatéral de 200 millions d'euros sur les infrastructures critiques a également été établi. Cette boite à outils vise à ce que des PME françaises puissent commencer des activités sur le marché ukrainien, quitte à les développer à plus long terme.
Dans le contexte des élections législatives en France, la relation que nous avons avec l'Ukraine peut-elle changer si le RN arrive au pouvoir ?
Le message est celui de la continuité. Une grande partie de notre aide passe par les institutions internationales et l'UE. Nous sommes le deuxième contributeur de l'UE, et nous sommes par ailleurs enserrés dans un accord, qui porte jusqu'en 2027 et qui consiste à fournir 50 milliards d'euros à l'Ukraine. Ces aides sont aussi un vecteur de soutien à nos entreprises au travers d'outils comme la Banque européenne d'investissement (BEI) ou encore la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), les institutions internationales et l'Union européennes. Le deuxième élément est que, dans les discours, tous les partis indiquent qu'ils sont en soutien de l'Ukraine. Il y a des débats, quelques fois rhétoriques, sur le volet militaire avec cette question : « Jusqu'où aller en termes militaires ? ». Mais l'aide économique à l'Ukraine fait consensus, d'autant plus que cela crée de l'emploi en France, et offre une opportunité de réindustrialisation dans certains de nos territoires.
Chaque jour à 13h, l’essentiel de l’actualité industrielle.

Néanmoins, certains secteurs, notamment l'agriculture, ont des craintes. Comment rassurer les milieux agricoles face à ces changements importants de la Politique agricole commune (PAC) en cas d'adhésion de l'Ukraine à l'UE ?
Le processus d'adhésion va prendre du temps, et passe par des exigences fortes en termes de standard phytosanitaire. Les Ukrainiens ne rentreront qu'à condition de s'aligner aux standards européens. Deuxièmement, c'est un élément de renforcement de la souveraineté alimentaire de l'Union européenne. Le dernier élément est la présence des entreprises de l'agroalimentaire en Ukraine. Beaucoup de semenciers sont présents dans le pays. Les agriculteurs français achètent également de la terre venue d'Ukraine.
Mais leur modèle agricole est totalement différent du nôtre, ce sont des grandes exploitations. Comment pouvons-nous assurer l'équilibre ?
Les Ukrainiens n'ont jamais considéré qu'ils bénéficieraient d'aide de la Politique agricole commune telle qu'elle fonctionne aujourd'hui. Personne n'imagine que nous puissions avoir des aides non plafonnées pour des exploitations de 10.000 hectares. Même les pays qui soutiennent le plus l'Ukraine, comme les pays de l'Est, sont conscients que cette situation conduirait à des déséquilibres européens très importants.
Imaginons que la paix ait lieu entre l'Ukraine et la Russie. Les entreprises voudront-elles toutes se rendre en Ukraine ?
L'Ukraine est un pays qui continue à croître de 5% malgré la guerre. Selon la Banque mondiale, le pays a besoin de 500 milliards d'euros aujourd'hui pour se reconstruire - un chiffre qui augmente - mais une grande partie de ce montant ne pourra pas être couvert par des deniers publics, et c'est le secteur privé qui va devoir prendre le relais. Notre pari aujourd'hui est de créer les instruments pour inciter les entreprises privées, en limitant le risque, d'aller sur ce marché et après de voler de leurs propres ailes.
Sur le volet militaire, qu'est-ce que vous pouvez faire en accompagnement ?
Cela fait partie des toutes premières priorités de notre action. D'abord, pour passer d'une logique d'une cession de matériel militaire à celle de fabrication de matériel militaire sur place. A l'occasion de la venue du président Zelenski en juin, un accord a été signé sur la création d'une usine de munitions KNDS (fabricant de chars et de canons franco-allemand, ndlr) sur le territoire ukrainien. C'est un mouvement qui concerne l'Ukraine, mais aussi une grande partie de l'Europe qui est en phase de réarmement. Évidemment, il y a une demande très importante dans certains pays, comme la Pologne, donc cela représente une opportunité importante pour ces secteurs.
Vous croyez à la fin de la guerre cette année ?
Cela dépend beaucoup de nous. Ce n'est pas une guerre extérieure. On a un rôle très important en appui à nos partenaires ukrainiens pour leur permettre de la gagner. Pour l'instant, l'aide européenne représente 0,01% du PIB européen. Cette économie de guerre, nous n'y sommes pas encore en termes opérationnels.
Il y a des projets de fonds pour l'armement auxquels la France pourrait participer ?
À lire également
C'est un des grands débats qui aura lieu dans le cadre de la mise en place des nouvelles institutions à Bruxelles, notamment la nouvelle Commission européenne, de savoir comment on peut avancer sur ces sujets et être à la hauteur de l'enjeu de réindustrialisation au niveau européen dans le domaine de l'armement.
>>> Retrouvez ci-dessous en vidéo l'entretien avec Pierre Heilbronn
latribune.fr