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ÉconomieUnion européenne

Mario Monti : « Il est plus sain de persuader nos sociétés d'avoir des coalitions »

latribune.fr

Publié le 05 juillet 2024 à 16:19 - Mis à jour le 05 juillet 2024 à 16:22

Mario Monti était interrogé par La Tribune lors des Rencontres économiques d'Aix.

Mario Monti était interrogé par La Tribune lors des Rencontres économiques d'Aix.

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EXCLUSIF - RENCONTRES ECONOMIQUES D'AIX - Pour La Tribune, le sénateur et ancien président du Conseil des ministres italien lors de la crise de la dette souveraine en 2011, analyse la situation politique de la France où le second tour des élections législatives ce dimanche pourrait aboutir à un gouvernement de coalition.

LA TRIBUNE. La France et l'Europe vivent une situation particulièrement troublée depuis le mois de juin avec la montée des populismes. Quelle analyse faites-vous de cette situation ? Pourquoi en sommes-nous là en Europe aujourd'hui ?

MARIO MONTI - En Europe et peut-être même ailleurs. J'ai une analyse que j'ai d'ailleurs publiée récemment dans un livre où j'ai introduit le mot « déma-gonie », c'est-à-dire l'agonie des démocraties. Dans notre système de démocraties libérales, il y a eu toute une série de politiques un peu illusionnistes. On a promis à l'opinion publique une série de soutiens financiers et d'autres natures pour essayer de réduire la distance entre l'électorat et la politique. Hélas, au moins dans le cas de l'Italie et d'autres pays, cela est presque contre-productif. Et il y a un problème en Italie. Il y a une réforme proposée par la Première ministre Giorgia Meloni qui porterait le système italien un peu plus proche des démocraties présidentielles comme la France et les Etats-Unis. Or, je suis contre cette évolution en Italie. Moi aussi j'ai eu la passion des grandes républiques présidentielles dans l'histoire, comme la France et les Etats-Unis. Mais je crois que c'est de plus en plus sain de persuader nos sociétés d'avoir des coalitions. Un système qui, en principe, accorde un pouvoir presque absolu au président avec une opposition presque aussi forte dans la société, je ne suis pas sûr que ce soit le bon système. Et je vois dans les difficultés qu'a eu en France, la dureté d'un pouvoir peut-être trop solitaire.

Selon un sondage paru dans La Tribune, les Français souhaitent qu'il y ait des coalitions et qu'au Parlement les gens se parlent. Est-ce que le message qui serait envoyé par les électeurs ne serait pas une volonté de trouver des solutions à travers une coalition de projets ? Quel gouvernement pourrait amener à cela ? Cela pourrait-il être un gouvernement technique comme en Italie ?

Je crois, en effet, qu'il y a un tel message. Lorsque l'on m'a demandé de constituer le nouveau gouvernement italien en 2011, j'avais la gauche, le parti démocrate, qui depuis des années ne parlait pas avec la droite de Silvio Berlusconi. J'ai proposé un paquet de mesures d'urgence et des réformes structurelles très pénibles pour les électeurs de la gauche et de la droite. Et, ensemble, au parlement pendant une année, la gauche et la droite ont suivi une discipline et on a pu faire des choses sans lesquelles l'Italie serait allée au défaut. D'autant que, le fait d'avoir des coalitions réduit le coût politique de chaque parti d'affronter tout seul l'impopularité de certaines mesures, de le mettre sur plusieurs épaules.

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Deux rapports ont été confiés à Enrico Letta et Mario Draghi (deux anciens présidents du Conseil des ministres italien) qui sont sortis récemment sur ce que l'Europe devrait faire, ou aurait peut-être dû faire, pour résoudre un certains nombres de problèmes économiques que nous rencontrons. Est-ce que l'Europe n'a pas péché par omission et laissé ces populismes se mettre en place sans apporter les réponses ?

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Donc quand on dit : « Il y a vingt ans, on avait la religion des marchés, maintenant il faut que les pouvoirs publics et les marchés s'intègrent dans chacune de ces grandes formations continentales pour être plus compétitives », dans le cas de l'Europe, il faut se demander : quand on parle de plus de pouvoir public aux côtés des marchés, est-ce que ce sont des pouvoirs publics nationaux ou un pouvoir public communautaires. En effet, si on reproduit, comme l'an passé, à la demande de l'Allemagne et de la France, le fait de lâcher les contraintes européennes sur les aides d'Etat nationaux aux entreprises, on pourra certes dire à ces dernières : « regardez combien de moyens on met à votre disposition pour être plus compétitifs ». Mais si ce sont des moyens au niveau national, on détricote le marché unique, on le rend moins performant et donc on réduit la force et le potentiel du seul véritable instrument que les entreprises européennes ont maintenant pour leur compétitivité.

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Est-ce que l'Europe pourrait s'endetter un peu plus pour faire ce grand plan d'investissements alors que l'on constate que les programmes sont limités par la dette des pays. N'est-ce pas à l'Europe de prendre le relai ?

Oui, mais comme le dit Enrico Letta, il faut considérer la dette européenne. C'est paradoxale que l'Europe clame chaque année qu'elle veut un marché unique des capitaux, mais que les différentes sensibilités, les obstacles érigées au niveau national, l'en empêchent.

Quelle serait votre conclusion ?

Il faut que l'Europe s'exprime davantage et que dans les politiques nationales il y ait un tout petit peu plus d'honnêteté. Et il faut désormais que les citoyens s'érigent, un peu insurrectionnellement, en faveur de l'Europe dont le développement est freiné par les gouvernements nationaux. La bête souveraine la plus dangereuse c'est le Conseil européen, qui est parti d'une excellente idée pour donner de grandes lignes directrices stratégiques, mais qui est devenue le frein de l'Europe.

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« On a parfois besoin d'un gouvernement prêt à se sacrifier et à se rendre impopulaire » (Mario Monti)

Prenant à nouveau la parole ce vendredi lors des Rencontres économiques d'Aix en Provence, Mario Monti est revenu sur la possibilité de voir, en France, s'installer un gouvernement de coalition à l'issue des élections législatives. Rappelant son expérience à la tête du Conseil des ministres italiens de 2011 à 2013, l'homme politique insiste sur l'utilité d'un système parlementaire comme celui italien ou encore allemand, « permettant de former de grandes coalitions et ainsi surmonter des phases graves ».

Pour rappel, en 2011, la crise de la dette souveraine et des banques au sein de la zone euro et qui a touché particulièrement l'Irlande, le Portugal et la Grèce, s'est propagée à l'Italie, le spread atteignant, déjà en juillet, 100 points de base. La Banque centrale européenne (BCE) a alors mis en oeuvre un programme de rachat des titres italiens pour sauver le pays. Un soutien assorti de recommandations obligatoires. Or, « au moment où Silvio Berlusconi a tenté de les mettre en oeuvre, sa coalition s'est cassée et il a dû démissionner », se remémore Mario Monti.

« Le président de la République de l'époque ayant consulté les différents partis m'a alors demandé, en novembre 2011, de former un nouveau gouvernement dont le mandat était essentiellement de faire sortir l'Italie de la crise. J'ai eu des consultations avec tous les partis qui ont choisi de venir à bord de cette grande coalition, dont le parti de Silvio Berlusconi dont faisait partie la jeune Giorgia Meloni. Seule la Ligue du Nord a refusé ».

En deux ans, la coalition a adopté un paquet de mesures, en réponse aux exigences de Bruxelles, mais largement impopulaire à gauche comme à droite.

« On a parfois besoin d'un gouvernement prêt à se sacrifier et se rendre impopulaire avant de laisser la place aux partis qui sont certes convaincus qu'il faut prendre ces mesures impopulaires mais n'ont pas le courage de le faire. Mais la France n'est pas dans une situation d'urgence économique comme l'était l'Italie à l'époque. Quand je vois les difficultés de la France, le président Macron est confronté à une opposition au sein de l'Assemblée national et un conflit dont il a été lui même partie prenante, je pense qu'il sera peut être difficile pour lui d'avoir, ensuite, la coopération de vastes forces ».

>>> Regardez en vidéo le débat avec Mario Monti, Jean-Hervé Lorenzi et Renaud Muselier sur le plateau TV de La Tribune

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