Nissan : quand un conflit social américain s'exporte à Paris

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Une délégation d'ouvriers et de représentants de l'UAW, le syndicat automobile américain, était à Paris pour demander à Carlos Ghosn, PDG de Renault-Nissan, de permettre aux ouvriers de former une représentation syndicale. Des ouvriers et des familles sont venus témoigner des conditions difficiles et parfois tragiques qui auraient cours dans cette usine du Mississippi. Contacté par La Tribune, Nissan récuse ces accusations et estime avoir élevé parmi ses premières priorités la sécurité et le bien-être au travail.

Ils sont revenus ! Les syndicalistes de l'UAW, le puissant syndicat qui règne sur l'industrie automobile américaine, étaient de nouveau dans les rues de Paris ce mercredi 12 octobre. Ils sont venus protester contre l'absence de représentation syndicale dans l'usine Nissan de Canton, dans le Mississippi. Dany Glover, l'acteur américain connu pour ses prestations dans les films l'Arme fatale, a fait le déplacement des États-Unis pour soutenir leur cause.

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Un député français refoulé par Nissan

Le député français du nord, Christian Hutin, était également parmi les manifestants. Il avait été une première fois sollicité en septembre 2015 en vertu de sa qualité de vice-président de la commission des affaires sociales de l'Assemblée nationale pour entendre leur cause. En juillet dernier, il s'est rendu à Canton où il a été refoulé par la direction de Nissan, mais où il a pu rencontrer des ouvriers, mais également des élus locaux. À son retour, il avait témoigné auprès de La Tribune, des conditions de travail des 6.000 ouvriers de cette usine.

"Ce qu'ils m'ont raconté est terrible... La direction de Nissan se livrerait à des méthodes d'intimidation psychologique afin de dissuader les salariés de s'engager dans un processus de constitution d'un syndicat. Ils menacent de licenciement, ou affectent les salariés à des postes plus contraignants d'un point de vue de l'emploi du temps, certains sont mêmes convoqués...", raconte le député.

Ainsi, d'après les ouvriers et syndicalistes, la direction de l'usine Nissan de Canton entraverait la constitution d'une représentation syndicale à travers des menaces, intimidations et mesures de rétorsion à l'égard de ceux qui tenteraient de lancer la procédure légale qui instituerait une telle instance. Pour constituer un syndicat, 30% des salariés doivent exprimer la volonté d'un vote. Une fois le principe du vote acquit, le scrutin doit obtenir 50% des suffrages pour qu'une représentation syndicale soit acquise, en l'occurrence, celle de l'UAW, seul syndicat du secteur automobile. Et de cette représentation, les ouvriers l'appellent de leurs vœux tant ils dénoncent leurs conditions de travail.

La mort tragique de Derrick Whiting

Pour illustrer cette ambiance, les syndicalistes américains sont venus avec Hazelestine Whiting, mère de Derrick Whiting, mort il y a environ un an sur les chaînes de l'usine. Cette dame noire au visage fermé refuse dans un premier temps de s'exprimer auprès des journalistes. Sa fille se prête alors à l'exercice et raconte les circonstances de la mort de son frère survenu après un infarctus alors qu'il travaille sur les chaînes de l'usine de Canton. Puis sa mère, vêtue d'un tee-shirt représentant le visage de son fils, intervient : "je veux être très clair sur cet aspect, quand les secours sont arrivés, mon fils était déjà mort, je veux que ce soit très clair, il est bien mort dans l'usine de Nissan". "Cela ne devrait jamais arriver", insiste-t-elle visiblement émue. Selon Nissan, Derrick Whiting est décédé à l'hôpital et en aucun cas, la cause de son décès n'est lié aux conditions de travail dans l'usine. Christian Hutin, lui, accuse la direction de Nissan à Canton : "les secours ont tardé à le soigner, la chaîne de production ne s'est pas non plus arrêtée afin que d'autres employés lui portent secours".

Les syndicalistes américains estiment que l'État français, en tant que premier actionnaire de Renault (20% du capital), lui-même premier actionnaire de Nissan (44% du capital), a toute latitude pour exercer une pression sur Carlos Ghosn, PDG de Renault, mais également de Nissan. Christian Hutin milite pour mobiliser les autorités françaises sur ce sujet : "il y a un petit bout de France dans le Mississippi, et la France ne peut pas accepter cela". Il se félicite toutefois d'avoir pu être reçu par Myriam El Khomri, qu'il avait déjà interpellée avant l'été durant les questions au gouvernement à l'Assemblée nationale. La ministre des Affaires sociales aurait fini par prendre contact avec son homologue américain, Thomas Pérez. Un courrier commun doit ainsi être adressé à la direction de Nissan. Le secrétaire d'État américain au travail était pourtant déjà présent lors d'une rencontre entre Barack Obama et les représentants du personnel de l'usine Nissan en octobre 2015. Le gouvernement américain prétend ne pas pouvoir agir puisqu'aucune violation de la loi n'est pour le moment avérée.

Les syndicalistes français déplorent la répression syndicale de l'Alliance

Les ouvriers américains peuvent toutefois compter sur la solidarité des syndicats des autres pays pour soutenir leur cause. Il y a plusieurs mois, les syndicalistes brésiliens avaient tenté de bloquer un partenariat de sponsor de Nissan pour les Jeux olympiques de Rio en soutien à l'usine de Canton. En France également, les syndicalistes sont mobilisés et accompagnent les ouvriers américains à chacune de leur manifestation. C'était vrai en juin lorsqu'ils ont défilé sous les fenêtres du bureau de Carlos Ghosn à Boulogne, au siège de Renault, cela l'est également ce mercredi.

"Cela fait quatre ans que nous les soutenons, leurs droits sont bafoués, les normes internationales ne sont pas respectées", s'insurge Caroline Blot de la CFDT métallurgie. "Les articles 87, 98 et 135 de la convention internationale des travailleurs ne sont pas respectés", abonde Frédéric Touboul, de la fédération métallurgie de la CGT avant d'accuser, cette fois, Renault: "il n'y a pas seulement cette usine Nissan, nous avons des problèmes similaires dans l'usine Renault de Bursa en Turquie". Caroline Blot approuve et détaille : "des représentants syndicaux sont effectivement licenciés à Bursa alors que des élections sont en vues, nous avons constaté une forte répression syndicale sur ce site". "On ne peut pas signer des accords internationaux de groupe, et dire que telle ou telle société ne sont pas concernées au prétexte qu'il s'agit d'une filiale ou d'un sous-traitant, et dans le cas de Bursa, c'est directement Renault qui est concerné", s'indigne Frédéric Touboul.

Christian Hutin, lui, est satisfait de voir que la cause de l'usine de Canton commence à intéresser l'opinion publique, y compris en France. Syndicalistes, députés et ouvriers souhaitent faire sortir Carlos Ghosn de son silence. Le député rappelle que le patron de l'Alliance Renault-Nissan n'a pas répondu à un courrier qu'il lui a adressé et qui a été signé par 35 députés français et européens, dont Bruno Le Roux, président du groupe Socialiste à l'Assemblée nationale. Christian Hutin réfléchit désormais à s'adresser directement à François Hollande.

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Nissan se défend

De son côté, Nissan récuse les accusations des ouvriers américains. "Les allégations portées par l'UAW contre Nissan sont absolument infondées", répond à La Tribune Brian Brockman, porte-parole de la marque aux États-Unis. "Dans toutes les installations Nissan partout dans le monde, la décision de rejoindre ou de ne pas rejoindre un syndicat est entièrement du ressort de l'employé et nous respectons ce droit. Ainsi, les employés de l'usine Nissan de Smyrna dans le Tennessee ont voté, à deux reprises, contre une représentation de l'UAW. À Canton, il n'y a jamais eu suffisamment de marques d'intérêts pour organiser un tel scrutin. Il a également rappelé que "la sécurité et le bien-être font partie des plus hautes priorités de la direction de Nissan".

Nissan droit dans ses bottes ? Il semblerait toutefois que le malaise et le malentendu se soient durablement installés au sein de l'usine de Canton et qu'ils polluent les relations sociales au point que certains, parmi les ouvriers, aient dû traverser trois fois l'Atlantique en un an pour faire valoir leurs droits.

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a écrit le 13/10/2016 à 16:30 :
La France s'est tellement dégradée qu'on peut maintenant s'attendre à voir tous les petits contestataires du monde entier venir manifester dans nos rues, puisqu'ils savent qu'on tolère n'importe quoi. Moi président, le bordel, c'est maintenant :-)
Réponse de le 13/10/2016 à 20:10 :
Allez donc bosser à leur place dans les usines. C'est votre sens de la solidarité qui s'est dégradé...
a écrit le 13/10/2016 à 13:28 :
C'est pas nouveau :

Danville, Virginie, sur la côte Est des Etats-Unis. C'est dans cette petite ville de 43 000 habitants que tourne la seule usine Ikea du pays. En 2008, elle avait été accueillie avec espoir dans cette région rurale, minée par le déclin de l'industrie textile et du tabac. "Les habitants ne pouvaient croire en leur bonheur", rapporte le Los Angeles Times. L'Etat et le gouvernement local partageaient le même enthousiasme, offrant 12 millions de dollars (8,3 millions d'euros) pour inciter l'entreprise à s'implanter dans cette zone déshéritée et à y créer de l'emploi. Trois ans plus tard, 335 ouvriers y travaillent, selon le quotidien américain. Ils ont rapidement déchanté.En témoigne le vote de ces employés, peu commun dans une entreprise privée américaine. Le 27 juillet 2011, ils ont décidé par 221 voix contre 69 de se faire représenter par un syndicat – l'International association of machinists and aerospace workers – appartenant à l'une des principales fédérations américaines (l'American Federation of labor and congress of industrial organizations). Et ce, malgré la campagne menée par le cabinet juridique Jackson Lewis LLP, réputé pour ses stratégies anti-syndicales dans les entreprises qui l'emploient. La direction aurait même organisé des réunions dans l'usine pour dissuader les ouvriers de franchir ce cap.Mais rien n'y fit. Cité par l'agence Bloomberg, le représentant syndical Bill Street établit la liste des griefs : bas salaires, discriminations, horaires lourds, suppression des augmentations, rythme de travail frénétique, heures supplémentaires obligatoires... Ce dernier reproche n'est d'ailleurs pas des moindres. "A New York, les heures sup' ne sont pas tellement problématiques, mais dans ces communautés rurales, très orientées vers les valeurs familiales et religieuses, ces conditions de travail sont apparues inacceptables", explique le syndicaliste, qui dénonce des pratiques du management "dignes des plantations".
a écrit le 13/10/2016 à 12:12 :
Comment s'étonner qu'ils aient la possibilité de "traverser 3 fois l'Atlantique" ? ils sont payés par un puissant syndicat, qui veux s'implanter à toute force dans cette usine. Et pour quelles raisons ?
L'article est uniquement à charge contre Nissan, en ne lui laissant que peu la parole. Comment le journaliste connait-il les vraies conditions de travail à Canton? Nous attendons une enquête impartiale. Un "infarctus" sur les lieux de travail n'est en aucun cas une preuve valable. Des jeunes fumeurs peuvent avoir ce terrible problème n'importe où.
Réponse de le 13/10/2016 à 20:16 :
Soit vous ne savez pas lire, soit vous êtes de mauvaise foi: la mère du défunt explique que la production n'a pas été stoppée quand son fils a fait son malaise, probablement de peur que les objectifs ne soient pas atteints...

Un infarctus dans un environnement de travail mettant en danger la santé physique et morale des salariés peut être considéré comme un accident de travail!
a écrit le 13/10/2016 à 11:09 :
Pourquoi les syndicalistes de l'UAW ne demandent pas aux deux candidats US pourquoi les États-Unis n'ont pas signés la Convention sur les libertés syndicales et autres accords internationaux sur le travail? Et pourquoi les états du sud sont plus durs que ceux du nord envers les syndicats. Ces conventions non signées posent un gros problème sur l'immonde accord Tafta. Pourquoi ces candidats n'en parlent pas pendant leur campagne digne d'une poubelle mal odorante?
a écrit le 13/10/2016 à 9:25 :
Les politiciens ont donné bien trop de pouvoir aux multinationales qui se permettent quasiment tout et n'importe quoi actuellement.

Cette compromission entre décideurs privés et publics devrait être la priorité de la justice étant donné qu'à part elle personne ne peut plus rien contre leurs abus de toutes sortes.

Maintenant les politiciens ayant passé leurs vies à saquer la justice on se demande s'il n'y a pas plus que la révolte générale pour aussi nous sortir de cette dictature économique.
a écrit le 13/10/2016 à 8:38 :
Lorsque l'on sait à quel point les usines Francaises de Renault sont gangrénées par la CGT et la quasi impossibilité (jusqu'à il y a peu, sous très très forte contrainte) de discuter avec eux, je peux comprendre (même si c'est dommageable de ne pas pouvoir avoir un dialogue social compréhensif) l'envie de Nissan de reculer au maximum l'existance des syndicats. Une fois en place, c'est foutu, tu perds en productivité (parfois pour de bonnes raisons, il faut aussi le dire).

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