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André Yché, le stratège du logement social

Photo de Mathias Thépot

Mathias Thépot

Publié le 10 mai 2016 à 05:00 - Mis à jour le 10 mai 2016 à 13:41

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Fin tacticien, André Yché, le patron de la SNI, le principal bailleur français, a su s'imposer comme l'un des personnages majeurs du secteur du logement social, faisant fi des critiques. Son mandat vient d'ailleurs d'être renouvelé à la tête de la filiale de la Caisse des dépôts.

« Tout problème est une opportunité ». La ligne directrice d'André Yché, le patron de la société nationale immobilière (SNI), filiale de la Caisse des dépôts (CDC), n'a peut-être jamais été autant d'actualité. Reconduit sans surprise début mai à la tête du principal bailleur français (345 000 logements sous gestion, dont 259 000 logements sociaux et très sociaux, et 86 000 logements intermédiaires et libres), cet ancien pilote militaire, contrôleur général des armées, a en effet su se rendre indispensable auprès des pouvoirs publics sur les sujets relatifs au logement, leur enlevant bien des épines du pied.

Posture d'entrepreneur

Sa stratégie : identifier les besoins non satisfaits par le système actuel, élaborer des mécanismes pour y répondre tout en dégageant des profits directs ou indirects, et proposer des solutions aux dirigeants politiques. En somme, André Yché adopte, comme il le dit, une « posture d'entrepreneur pour s'atteler à résoudre des problèmes d'intérêt général », ce qui correspond d'ailleurs très bien à la politique et l'idéologie du gouvernement actuel.

Il s'appuie pour ce faire sur trois personnages clés présents au directoire du groupe SNI. Un professionnel chevronné du logement social, Yves Chazelle, et deux énarques, le secrétaire général Vincent Mahé, un technicien plutôt discret, et Manuel Flam, un profil plus politique, ancien directeur de cabinet de Cécile Duflot au ministère du logement, qui a auparavant travaillé avec Michel Sapin et François Hollande.

Tirer les marrons du feu

Pour toujours garder un coup d'avance, André Yché fait travailler ses équipes dans l'ombre sur des sujets sensibles, les marronniers du logement, et s'applique ensuite à « tirer les marrons du feu », selon ses dires, le moment venu. Arrivé à la direction de la SNI en 1999, celui qui est surnommé « le Général » est concrètement à l'origine du retour des investisseurs institutionnels sur le marché de la construction de logements pour les classes moyennes, qui ont subi l'inflation immobilière non maîtrisée du début des années 2000. Les propositions fiscales des équipes d'André Yché pour l'investissement dans ces « logements intermédiaires » ont même été votées telles quelles par les députés dans la loi de finances 2014, la SNI obtenant le rôle d'intermédiaire commissionné dans cette affaire.

En matière de logements sociaux, la filiale de la CDC a aussi signé récemment un pacte avec l'État pour soutenir la production en Île-de-France où l'offre est largement insuffisante par rapport à la demande. Et en cette période où les subventions pour les logements conventionnés tendent à se réduire, la SNI a proposé aux pouvoirs publics, avec succès, de nouveaux montages financiers, en s'appuyant le plus souvent sur la garantie de la Caisse des dépôts, avec notamment des différés d'amortissement et des financements à taux bonifié à plus long terme. Le but est de produire autant, voire plus de logements sociaux, avec moins de subventions publiques. De quoi satisfaire pleinement l'État qui est contraint budgétairement.

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Pas épargné par les critiques

La SNI est même allée jusqu'à reprendre intégralement Adoma, un acteur majeur du logement très social en débandade financière il y a cinq ans. Mais cette opération fait polémique. On reproche à André Yché -c'est le cas de Mediapart- de vouloir profiter des plus-values latentes du patrimoine immobilier d'Adoma. Mais au regard de l'urgence de la situation, notamment avec l'afflux de demandeurs d'asile qu'Adoma est censée loger, le gouvernement a fermé les yeux.

Du reste, toutes ces actions tendent à imposer le patron de la SNI comme le professionnel du logement le plus influent du secteur. Il concède d'ailleurs avoir obtenu gain de cause sur la quasi totalité de ses demandes au gouvernement en matière de logements conventionnés, ces derniers mois.

Pour autant, André Yché est pourtant loin de faire l'unanimité. Sa personnalité détonne, que ce soit dans le monde du logement social, mais aussi dans le microcosme des hauts-fonctionnaires parisiens. Plusieurs personnages clés de la vieille dame de la rue de Lille ont déjà demandé sa tête ou ont voulu prendre sa place... sans succès. Yché sait au final obtenir les soutiens qui comptent réellement. Pierre-René Lemas, le directeur général de la CDC qui est très attaché aux questions de logement, est de ceux-là. Une fois son feu vert donné au renouvellement du mandat d'André Yché, la messe était dite, et le « Général » a pu souffler.

De puissants soutiens

Proche de l'institut Montaigne, il avait aussi l'oreille d'Emmanuel Macron lorsque celui-ci était secrétaire général adjoint de l'Elysée chargé de l'Economie. Mais il dit aussi bien s'entendre avec Marie Noëlle-Lienemann, sénatrice tendance frondeur PS, ancienne secrétaire d'Etat au logement sous Lionel Jospin, et toujours très active dans le monde du logement social. En revanche, les relations furent glaciales avec l'ancienne ministre du logement Cécile Duflot.

André Yché compte aussi de puissants soutiens dans l'entourage du chef de l'Etat François Hollande. Lorsque le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian lui a remis l'insigne de Commandeur dans l'ordre national du mérite à l'été 2013, le gratin de la « Hollandie » était présent dans la salle. Parmi eux l'ami du président, Jean-Pierre Jouyet, l'actuel secrétaire d'Etat chargé des relations avec le Parlement, Jean-Marie Le Guen, ou le désormais patron du groupe la Poste Philippe Wahl.

Pour l'anecdote, ce soir là, André Yché n'avait visiblement pas invité que des amis...  A la remise de son insigne à l'hôtel de Brienne, il n'a pas hésité à titiller le parterre d'énarques qui lui faisait face, dont certains hauts fonctionnaires de la CDC soupçonnés d'avoir tenté de lui savonner la planche à la SNI : « comme disait De Gaulle, le plus difficile n'est pas de sortir de polytechnique, mais de sortir de l'ordinaire. Et encore, à l'époque où il a écrit ces mots, l'ENA n'existait pas encore ! », lance-t-il, pas peu fier de son parcours professionnel original.

Contre une vision passéiste du logement

Ces derniers mois, André Yché a ainsi dû faire face aux critiques. Il faut dire qu'il a parfois côtoyé les limites de l'éthique, en nommant par exemple le fils de « son ami » Jean-Yves Le Drian à un poste important dans son groupe qui compte tout de même « 7.000 collaborateurs », alors que celui-ci n'avait que 29 ans et un CV encore peu garni. La nomination fait logiquement polémique. Sûr de son fait, André Yché maintient qu'il a embauché un profil à fort potentiel.

Mais les attaques les plus acerbes contre le patron de la SNI proviennent certainement des acteurs du logement social, qui fustigent sa vision du secteur, sur lequel il a écrit plusieurs ouvrages et livré sa pensée. Selon lui, il faut « sortir d'une vision administrative, passéiste, de la politique du logement pour une vision plus entrepreneuriale ». De quoi faire frémir ceux qui craignent les dérives de la recherche de rentabilité sur les logements des plus démunis.

S'adapter aux changements politiques

Dans ses notes blanches transmises en 2009 aux cabinets de Nicolas Sarkozy et de Benoist Apparu, alors secrétaire d'Etat au logement et révélées par Libération, le patron de la SNI est allé encore plus loin. En résumé, il y remettait en cause le statut d'occupation à vie d'un locataire d'un logement social afin que les bailleurs sociaux puissent vendre une plus grande part de leur patrimoine et constituer des fonds propres, ce qui in fine leur donnerait plus de moyens pour construire sans solliciter les deniers publics.

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Devant la levée de boucliers provoquée par cette démarche, André Yché a depuis réorienté sa position. Il propose donc des nouveaux montages financiers pour accroître la production de logements sociaux sans solliciter de subventions supplémentaires. C'est aussi cela la stratégie André Yché : s'adapter aux changements politiques, lui qui voit très bien à quel point « l'action publique, rythmée par le calendrier des élections, est loin d'être cohérente ».

Mathias Thépot

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