"La convergence fiscale, c'est le chemin à suivre"

Alors que le leader mondial de la chimie va présenter des résultats records jeudi, Hans-Ulrich Engel, qui va prendre la direction financière du groupe en mai, aborde dans un grand entretien à La Tribune, les ambitions de son groupe. Il plaide également pour la convergence fiscale et la discipline budgétaire au sein de l'Union Européenne.
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Copyright Reuters (Crédits : BASF SE)

Vous dévoilerez les résultats 2010 de BASF le 24 février. Seront-ils conformes à vos dernières prévisions ?

Nous avons pour l'année 2010 annoncé des records, tant en chiffre d'affaires qu'en Ebit [résultat d'exploitation, Ndlr]. Je ne peux rien vous dire sur les chiffres définitifs mais nous n'aurions jamais fait une telle annonce si nous n'en étions pas vraiment sûrs. L'année 2010 a été globalement surprenante. Souvenons-nous de l'époque à laquelle nous avons établi nos budgets prévisionnels : nous avions été très prudents dans nos pronostics. Le développement favorable de l'économie mondiale a été bien plus important que nous le pensions. Naturellement, nous avons vu que l'Asie était sortie relativement vite de la crise ; dès 2009. Mais nous n'avions pas prévu que d'autres marchés importants se redresseraient aussi rapidement.

Et 2011 ?

Nous faisons face à tant d'incertitudes que tout pronostic chiffré me semble difficile. Si vous m'aviez demandé en 2006 ou en 2007 de me livrer au même exercice, j'aurais pu vous répondre de manière assez précise. Nous ne bénéficions plus d'une aussi grande visibilité qu'au cours des années passées. Cela tient aussi au fait que nos clients ont modifié leur comportement. Ils commandent plus souvent et par plus petites quantités. L'heure est au court terme. Cela ne nous permet pas de formuler des prévisions solides et fiables à long terme. Nous dévoilerons néanmoins nos pronostics pour l'année 2011, le 24 février.

Tensions dans le Golfe, forte croissance dans les pays émergents... Tout concourt à faire grimper les prix du pétrole. Travaillez-vous à des alternatives ?

Selon les prévisions de l'IEA (International Energy Agency), en 2035, les hydrocarbures satisferont encore plus de 70 % des consommations d'énergie dans le monde. Des alternatives au pétrole sont certes disponibles, mais on ne les utilise jusqu'à présent que de manière restreinte. Les besoins en matières premières sont satisfaits à environ 75% par le pétrole et le gaz. Les matières premières renouvelables n'y jouent pour le moment qu'un rôle très réduit, même si, par exemple, chez Cognis acquise fin 2010 par BASF, plus de 40% des matières premières proviennent de sources renouvelables.

Les équipes de R&D de BASF travaillent aujourd'hui sur les nouvelles matières premières renouvelables susceptibles d'être mises en ?uvre à l'échelle industrielle. Toutefois, d'ici à ce que l'on puisse les utiliser de manière substantielle, cela nécessitera, de mon point de vue, un travail de longue haleine et il faudra naturellement aussi en mesurer l'éco-efficience par rapport aux hydrocarbures.

Quelle est la nature de votre coopération avec Gazprom ? Quelle est la stratégie de BASF sur le marché russe ?

Notre coopération avec Gazprom implique toute la chaîne de création de valeur dans le gaz. Cela commence par la livraison de gaz destiné à Ludwigshafen, notre site industriel le plus important en Allemagne et dans le monde. Nous avons également crée une co-entreprise avec Gazprom dans la distribution de gaz, Wingas, dans laquelle BASF-Wintershall est majoritaire ainsi que deux joint-ventures qui exploitent le gaz en Sibérie. Autre projet commun : la construction du pipeline Nord Stream (ndrl. en mer Baltique), qui, outre Gazprom et BASF Winterhall, réunit E.ON Ruhrgas, le néerlandais Gasunie et Gaz de France Suez.

Ce projet va permettre d'acheminer du gaz russe vers l'Allemagne dès le début du mois d'octobre prochain. Sur le marché russe, la branche Chimie de BASF est active depuis de nombreuses années. Nous nous développons de manière conséquente sur ce marché. C'est la deuxième partie de nos activités russes, qui ne se résume pas à un partenariat avec Gazprom, mais qui concernent directement nos métiers dans la chimie. Au total, le marché russe représente actuellement entre 1 % et 2 % du chiffre d'affaires du groupe. Ce pourcentage est en augmentation constante. Sur ce marché, 2009 avait été difficile, mais en 2010, nous avons profité d'une croissance réjouissante.

 Parlons de votre croissance externe. Après la reprise de Cognis, votre appétit d'acquisitions reste-t-il entier ?

L'acquisition de Cognis a été bouclée le 9 décembre 2010. Et, puisque vous nous comparez à un industriel affamé, je vous répondrai qu'après une telle acquisition, nous sommes rassasiés. Notre priorité aujourd'hui, c'est d'intégrer cette entreprise dans BASF. Nous nous sommes fixé des objectifs très ambitieux en la matière. Nous nous donnons un an pour réussir l'intégration structurelle. Mais cela ne signifie pas que, si de vraies opportunités se présentaient sur le marché, nous les laisserions passer... Ce que je peux vous dire aujourd'hui, c'est qu'aucune autre grosse acquisition n'est prévue à court terme.

Une étude réalisée par Ernst & Young indique que les capitalisations boursières des grandes entreprises allemandes sont plutôt faibles. Parmi les 100 plus grandes, on ne recense même pas cinq allemands. Comment l'expliquez-vous ?

La capitalisation boursière est un bon critère de la taille d'une entreprise et de sa valeur. Mais je ne crois pas qu'on puisse utiliser ces chiffres pour évaluer la puissance de l'économie d'un pays. Je m'explique. BASF est le leader mondial de la chimie. Sa capitalisation boursière atteint environ 55 milliards d'euros et nous figurons au 84e rang mondial. La première entreprise allemande, Siemens, est au 44e rang de ce top 100 dans lequel figurent aussi Volkswagen et Daimler. La puissance de l'économie allemande ne repose pas sur ces quatre poids lourds, mais sur les interactions entre un tissu de grandes, de moyennes et de petites entreprises qui forment une chaîne complète de création de valeur, sur le plan industriel. Voilà pourquoi la puissance de l'économie allemande, tangible dans le panorama mondial, n'apparaît pas dans ce classement des capitalisations boursières.

Les entreprises allemandes sont de plus en plus nombreuses à offrir à leurs salariés des garanties quant à la pérennité de leur emploi. BASF mais aussi Audi ou MAN ont négocié cette garantie. Pourquoi ?

Fin 2009, nous avons signé un accord sur le site de Ludwigshafen, qui fait suite à celui de 2004. Il prévoit effectivement qu'il ne peut y avoir de licenciements économiques jusque fin 2015. Mais cet accord n'aborde pas seulement la question de la garantie de l'emploi. Il comprend des éléments significatifs en termes de flexibilité. Les dispositions de l'accord nous permettent de réagir aux changements sur les marchés internationaux. Cette capacité de réaction et cette flexibilité sont des atouts pour le plus grand site industriel de notre groupe.

Vous avez des filiales en France. Vos relations avec les syndicats y sont-elles aussi constructives qu'en Allemagne ?
En matière sociale, on peut bel et bien parler de modèle allemand. En particulier dans l'industrie de la chimie. Ce modèle repose sur le partenariat avec les organisations syndicales. Nos partenaires comprennent que notre secteur fait face à une concurrence mondiale. Et le syndicat de branche en tient compte lors de nos négociations. D'après notre expérience, cela n'existe pas en France. Le dialogue entre les entreprises et les syndicats y est, de ce fait, plus difficile qu'en Allemagne. Mais nous nous efforçons dans chaque pays, et en particulier en France, d'améliorer toujours d'avantage le dialogue social.

Mais si vous cherchez à fidéliser vos salariés, c'est aussi parce que l'Allemagne risque de manquer de main-d'oeuvre, non ? Les besoins sont tels qu'il va falloir faire venir 800 000 travailleurs immigrés chaque année jusqu'en 2040...

 De quoi l'économie allemande a-t-elle besoin ? L'exploitation du peu de matières premières dont nous disposons est coûteuse. C'est un inconvénient qu'il nous faut compenser par l'innovation. C'est pourquoi, nous avons besoin de ressources humaines et de savoir-faire. Les mutations démographiques, le taux de natalité relativement faible dans notre pays nous privent d'un avantage dont nous disposions par le passé. Pour maintenir notre niveau de compétitivité, il nous faut donc faire des offres attractives à des travailleurs issus de pays tiers. Regardez la capacité des États-Unis à innover. Si ce pays est devenu leader en la matière, c'est aussi pour beaucoup grâce à la diversité d'origines de ses habitants.

N'est-ce pas un problème pour les pays voisins de l'Allemagne, dont votre économie cherche à attirer la main-d'?uvre ? Si leurs meilleurs salariés s'en vont, que va-t-il advenir de ces pays ?

Ne limitons pas le débat à tel ou tel Etat membre de l'Union européenne. Il faut regarder les choses d'un point de vue plus large, à l'échelle du continent. Comme c'est le cas avec Etats-Unis, le Canada et le Mexique, le Mercosur en Amérique du sud ou l'espace économique Asie-Pacifique. Si nous voulons rester compétitifs, il faut penser différemment, ne pas tomber dans des particularismes qui nous forceraient à ne prendre en compte que les intérêts des Etats. La compétition est globale.

L'Allemagne cherche-t-elle également à attirer davantage de travailleurs français ?

La coopération entre la France et l'Allemagne, au sein de l'Union européenne, est un facteur essentiel de la compétitivité économique de l'Europe. Prenons l'exemple de ce que fait BASF en France, les échanges de main-d'?uvre entre nos deux pays constituent un bon exemple de la façon dont on peut croiser des compétences.

Le gouvernement français appelle de ses voeux une "convergence fiscale" entre la France et l'Allemagne. Paris et Berlin défendent ensemble une plus grande discipline budgétaire au sein de l'Union européenne. Qu'en pensez-vous ?

Je ne peux que les soutenir, c'est le chemin à suivre. C'est grâce à la discipline budgétaire que l'euro restera stable. De même que la convergence fiscale constitue un bon rempart contre les distorsions de compétitivité entre États. Elle force les entreprises à se concentrer sur ce qu'elles doivent faire : se renforcer par leurs propres moyens, sans compter sur un coup de pouce fiscal ou monétaire.

Un euro moins fort ne serait-il pas un avantage pour BASF ?

L'euro évolue autour de 1,35 dollar. Cet ordre de grandeur nous convient. Depuis son introduction, l'euro est monté à 1,59 et descendu à 0,82 et durant cette décennie BASF a connu une croissance profitable.

Sur le plan fiscal, pensez-vous que L'Allemagne est le modèle à suivre ?

Comparer le système fiscal allemand à ceux d'autres pays du monde, cela nous emmènerait trop loin. Mais la convergence au sein de l'U.E. est la bonne direction à suivre.

Au-delà des relations entre le patronat et les syndicats, que vous avez déjà évoquées, c'est quoi pour vous le modèle allemand ?

Poser la question du modèle allemand, c'est s'interroger sur sa reproductibilité. Je suis très prudent. N'attendez pas de moi que je tienne un discours du type : "Les autres n'ont qu'à nous suivre. " Mais je crois que la comparaison internationale permet de repérer facilement les piliers de la compétitivité allemande : une économie sociale, une base industrielle forte, qui représente 26% du PIB, une réelle capacité d'innovation, une vraie coopération entre les grandes, les moyennes et les petites entreprises dans la chaîne de création de valeur et un système éducatif dual.

L'Allemagne et la Chine se disputent le titre de première puissance exportatrice. Que vous inspire cette réémergence de l'ex-empire du Milieu ? Certains redoutent qu'elle finisse par une guerre ?

Je réfute l'expression de "guerre". Les centres de gravité de l'économie se sont décalés ces dernières années vers l'Asie, en particulier vers la Chine. Les pays qui détiennent les plus grandes quantités de ressources naturelles sont également en train d'émerger. Comment nos pays « mûrs » vont-ils intégrer cette nouvelle donne ? Nous n'avons ni les revenus des matières premières, ni la main-d'?uvre bon marché. Donc je n'ai qu'une réponse : l'innovation. C'est vrai que la crise économique mondiale a accéléré le développement économique de la Chine. Que ce pays a franchi un palier plus vite que prévu. On ne peut plus le considérer comme un atelier de production pour le reste du monde.

La Chine a aussi misé sur l'innovation. Les étudiants d'origine chinoise sont inscrits dans les meilleures universités au monde. La Chine a conscience de la valeur de ces formations, et de sa valeur dans la compétition internationale. Regardez ce que les Chinois proposent dans les technologies photovoltaïques, l'électromobilité. Il ne s'agit plus de technologies inventées ailleurs. Ce sont ses propres technologies qui lui permettent de se positionner parmi les leaders. Voilà ce qui devrait inquiéter les pays "mûrs".

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