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Nouvelle-Calédonie : la chute du prix du nickel exacerbe les enjeux politiques et économiques

Maxime Hanssen

Publié le 03 septembre 2015 à 04:59 - Mis à jour le 03 septembre 2015 à 05:06

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Photo d'illustration de l'article
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Les tensions sociales et politiques qui ont agité la Nouvelle-Calédonie au mois d'août rappellent l'enjeu majeur que représente le secteur du nickel pour le développement économique du territoire. L'effondrement du cours mondial de ce métal non ferreux exacerbe la compétition entre les acteurs et les revendications politiques pour le contrôle de cette manne, d'autant que se tiendra en 2018 le référendum sur l'indépendance.

Dimanche 23 août. La Nouvelle-Calédonie se réveille après une nuit meurtrière. Sur les barrages routiers érigés par les transporteurs de nickel en colère contre la politique d'exportation du gouvernement, un jeune homme a perdu la vie. Ce drame est le point culminant d'une crise majeure qui a duré 23 jours, et qui s'est terminée vendredi 28 août par un accord temporaire.

Ces tensions ont une nouvelle fois mis en lumière le rôle politique et économique majeur qu'occupe cette activité minière en Nouvelle-Calédonie, alors que se profile le référendum sur l'autodétermination prévu en 2018. A la cause récurrente de ces tensions - la lutte pour le contrôle de cette richesse-, il faut désormais ajouter une nouvelle donnée qui complique la situation présente : la chute du cours mondial du nickel.

Le marché mondial du nickel contracté

Le marché planétaire de ce métal non ferreux, dont le principal débouché est la production d'acier inoxydable, fait face à une situation extrêmement tendue. Depuis 14 mois, sa valeur a plongé d'environ 50% sur le London Metal Exchange (LME), la place d'échange de référence mondiale pour les métaux. En juillet 2014, une tonne de nickel s'achetait environ 19.600 dollars, contre 9.300 dollars mardi 25 août, au plus bas depuis 16 ans.

En cause notamment, une offre mondiale trop abondante alors que le ralentissement de l'économie chinoise, première consommatrice de ce minerai, n'assure plus les débouchés nécessaires pour les producteurs. Et l'arrivée de Cuba sur ce marché, bientôt libre d'exporter ses confortables réserves après la levée de l'embargo américain, risque de tendre davantage le secteur et de pénaliser les exportations calédoniennes.

Nouvelle-Calédonie
Photo d'illustration (Crédits : Wilfried Mai)

Ce minerai représente 25 % de l'emplois privés de l'île, 90 % des exportations

Ces variations pèsent directement sur l'équilibre du territoire. Riche d'environ 15% des réserves mondiales exploitables, 6e producteur mondial de minera, la Nouvelle-Calédonie dépend directement de son extraction en matière de marché de travail : environ 25 % des emplois privés, soit presque 18.000 salariés, selon l'étude 2015 des Comptes économiques rapides d'Outre-mer.

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Ainsi, même si l'industrie du nickel, ne représentait que 5 % de la valeur-ajoutée, elle est l'élément moteur de l'économie du "Caillou" . "Le nickel offre des débouchés au reste de l'économie, permettant à la Nouvelle-Calédonie de résister face aux vents contraires", détaillait l'Institut statistique de Nouvelle Calédonie dans sa note de conjoncture 2013. La montée en puissance du secteur a ainsi permis d'atténuer le ralentissement de l'économie (+1,9% en 2013, en deçà de la moyenne décennale (3,6%).

La forte dépendance de l'économie au secteur se traduit surtout dans la balance des paiements. Principale source de recettes à l'exportation (environ 90 %), ses fluctuations influent traditionnellement sur la balance commerciale calédonienne.

Mutation et guerre de compétitivité

Or, pour faire face aux variations du marché, les gros exploitants miniers ont entamé ces dernières années une mutation de leur modèle. Ils souhaitaient renforcer la transformation locale, plus génératrice de richesse par rapport à une exportation du minerai brut.

La "guerre de compétitivité du nickel" est alors lancée. Pendant plusieurs décennies, seule la vieille usine de l'opérateur majoritaire de l'île, la Société Le Nickel (SLN), filiale du groupe français Eramet, pouvait valoriser le minerai. Mais, en 2014, une nouvelle unité de pyrométallurgique à Koniambo, dans le nord, a vu le jour. Elle appartient à la Société minière du Sud Pacifique (SMSP), tenue par les indépendantistes de la Province Nord, en collaboration avec le suisse Glencore.

Des investissements insuffisants

Cette nouvelle unité affichait lors de ces premières semaines d'exploitation un coût de production d'environ 4 dollars la livre, contre 8 pour la veille installation de la SLN. Cependant, la nouvelle usine a rencontré de nombreuses difficultés techniques cette année et sa production devrait être ramenée à 15.000 tonnes en 2015, alors que sa capacité est de 60.000 tonnes.

Le brésilien Vale Inco a également accéléré ses investissements, d'un montant de 6 milliards de dollars, en construisant une unité d'enrichissement hydrométallurgique d'une capacité annuelle de 60.000 tonnes de nickel.

Cependant, les investissements des acteurs principaux ne permettent pas de compenser l'effondrement mondial. Aujourd'hui, le constat est sans appel : produire du nickel en Nouvelle-Calédonie s'est produire à perte : la SLN perd 1,5 milliard de francs cfp (1,2 million d'euros) par mois, tandis que le Brésilien Vale en perd trois (2,4 millions d'euros).

La conjoncture aiguisent les appétits

Ainsi, la tension sur le marché du nickel réveillent certains démons. Le gâteau se réduisant, les appétits s'aiguisent. Nicolas Mazzacchhi, chercheur à l'IRIS, résume la situation :

"La chute des cours réduit mécaniquement la richesse potentielle qui peut être dégagée de ce minerai. Ainsi, la contraction du marché réveille les tensions locales et les intérêts des différents groupes."

Et ces intérêts sont exacerbés par la perspective du référendum d'autodétermination. Pour Christine Demmer, chargée de recherche au CNRS et spécialiste de la Nouvelle-Calédonie:

"La crise qui a opposé les transporteurs et le gouvernement est avant tout politique, car la question de la maîtrise du nickel est incontournable pour l'indépendance. Il ne faut pas perdre de vue la mise en place du référendum sur l'indépendance en 2018."

Deux visions opposées

Dans cette course au contrôle de la richesse, deux visions antagonistes s'affrontent. D'un côté, les "petits mineurs" (des petites exploitations souvent familiales), ainsi que la Société le Nickel (SLN) filiale du groupe minier Eramet et plus gros exploitant de l'île (52%).

Pour eux, la prospérité de l'île passe par une utilisation de ce minerai. Ils demandent une plus grande libéralisation pour assurer leur survie dans ce contexte difficile. Ils souhaitent abolir la politique des "clients-traditionnels" qui imposerait, selon la lecture gouvernementale, une exportation exclusivement vers le Japon, l'Australie et la Corée du sud.

De l'autre côté, les indépendantistes. Ils plaident pour un contrôle strict des richesses. Dans le grand jeu minier calédonien, leur voix compte désormais. L'adoption du protocole de Bercy - avenant aux accords de Nouméa de 1998 mises en places après le traumatisme que fût la prise d'otages d'Ouvéa (1988) - leur accorde un accès à cette ressource primordiale. Surtout, ils avaient notamment obtenu le richissime gisement de Koniambo (Nord), jusqu'alors propriété de la SLN. C'est sur ce terrain que la SMSP et Glencore ont construit leur usine ultra-performante.

"On veut nous tuer pour récupérer nos titres miniers"

A la tête de la SMSP a été placé André Dang, homme d'affaires et d'influence qui murmure à l'oreille des décideurs politiques. Il veut assurer l'exploitation du nickel aux indépendantistes.

Pour cela, il s'appuie sur des joint-ventures avec des géants du secteur, un "modèle qui correspond le mieux à la stratégie de la Province Nord car il permet le retour de la valeur ajoutée au Pays", explique M. Dang à La Tribune. Parmi ces partenaires se trouvent des grands noms du secteur : Falconbridge puis Glencore pour la construction de l'usine du Nord, sur le gisement de Koniambo. En Corée du Sud, il s'associe avec le troisième sidérurgiste mondial, Posco. Récemment, il a créé une coentreprise avec le chinois Jinchuan Ressources, le troisième producteur mondial de nickel.

André Dang
Photo d'illustration (Crédits : NC copie d'écran)

Mais les opérations extérieures ne suffisent pas. M.Dang, qui négocie au "nom des indépendantistes", lorgnerait également sur les opérateurs calédoniens qui ne partagent pas leur vision.

D'abord, envers les "petits mineurs". Une source du premier cercle du syndicat des transporteurs routiers (Contrakmine) détaille dans nos colonnes :

" On nous refuse les exportations vers la Chine. On ne veut pas qu'on vende notre minerai. On veut donc nous tuer pour que ce soit plus simple pour la SMSP de récupérer nos titres".

Dans une interview accordée à La Tribune, le président de la SMSP réfute cette vision :

La SMSP ne veut étouffer personne et ne demande aucun titre minier mais compte simplement sur la solidarité de la profession pour permettre l'exploitation d'un outil calédonien avec du minerai calédonien.

| Lire notre interview: Nouvelle-Calédonie: "Monsieur nickel" se défend des accusations des petits producteurs

Les indépendantistes veulent mettre la main sur la SLN

Mais les indépendantistes souhaitent surtout mettre la main sur la SLN, et donc sur 52 % de l'exploitation minière du territoire. Dans un entretien aux Echos en 2014, le président de la SMSP ne cachait pas son objectif :

Je vais pousser en faveur de l'obtention de la majorité dans le capital de la SLN, c'est le désir de ceux qui m'ont mis en place" [...]Nous serons protégés contre les OPA et la Nouvelle-Calédonie ne pourra pas perdre son domaine minier."

Ainsi, M. Dang et les indépendantistes souhaitent s'appuyer sur une autre structure qu'il préside depuis 2014 : la Société Territoriale Calédonienne de Participation Industrielle (STCPI)... qui possède déjà 34 % du capital de la SLN.

L'opérateur majoritaire résistera-t-il à cet assaut ? D'autant plus que la maison-mère de la SLN, le Français Eramet, est en difficulté, notamment à cause de son activité liée au nickel. Sa cotation en Bourse est au plus bas depuis 2004.

répartition minier
Photo d'illustration (Crédits : DL)

Définir une nouvelle stratégie minière

Au moment où le secteur mondial du nickel vacille, cette guerre interne pourrait mettre encore davantage le pays en difficulté.

Didier Guenant-Jeanson, leader syndical de l'USOENC, qui représente les travailleurs ouvriers du secteur minier, analyse :

Au vue de la conjoncture, ce n'est pas le moment de se battre comme des chiffonniers et de diviser tout le pays. Le problème réside dans le fait qu'il y a une absence de stratégie nickel depuis 20 ans. Il est temps d'y réfléchir".

Un premier pas a été fait dans cette direction avec la signature du protocole d'accord, vendredi 28 août. Il permet au groupe de travail des présidents et signataires de l'accord de Nouméa (GPTS) de réexaminer la demande d'exportation vers la Chine. Puis le gouvernement calédonien devra se prononcer une nouvelle fois sur cette possibilité.

À lire également

  • Nouvelle-Calédonie: "Monsieur nickel" se défend des accusations des petits producteurs

Mais sur le long terme, l'intérêt de l'accord est ailleurs. Il ouvre la possibilité de définir précisément la stratégie minière du territoire en mettant tous les acteurs autour de la table. Au vu des forces en présence, les débats s'annoncent houleux. Mais comme on dit sur le "Caillou", "casse pas la tête, demain il fera beau".

Maxime Hanssen

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