« Les algues sont la plus grande pompe à carbone existant sur terre » (Vincent Doumeizel)

Conseiller pour les océans au Pacte mondial des Nations unies et directeur des programmes agroalimentaires à la Fondation Lloyd’s Register de Londres, Vincent Doumeizel publie « La Révolution des Algues »(éd. Équateurs), un essai passionnant dans lequel il fait de cette ressource une clé pour construire un monde plus vertueux. Entretien. (Cet article est issu de T La Revue n°10 - « Pourquoi faut-il sauver l'eau ? », actuellement en kiosque).
(Crédits : DR)

Vous êtes actuellement au nord de la Norvège, dans le cercle polaire, pour assister à la récolte des algues brunes. Racontez-nous...

Vincent Doumeizel J'étais à Oslo pour rencontrer des ministres norvégiens dans le cadre de mon travail avec l'ONU et je suis passé voir mes amis algoculteurs dans le cercle polaire, au nord du pays. Le gouvernement local a compris depuis longtemps que la manne financière venant du pétrole allait se tarir et investit beaucoup dans tout ce qui a trait à l'océan, notamment les algues. Ce pays est déjà largement tourné vers l'océan. Un saumon sur deux mangé sur cette planète provient de Norvège ! La filière aquacole est déjà une filière déterminante et très lucrative pour eux mais aussi très polluante pour l'instant. Il faut créer un système circulaire, plus régénératif, une permaculture des océans qui ne reproduise pas les erreurs commises sur terre. L'un des enjeux pour le pays est donc de maîtriser les premiers maillons de la chaîne de la vie dans l'océan que sont les algues ! Ainsi, le gouvernement avec quelques pionniers du secteur des algues et les grands de la filière du saumon avancent rapidement pour produire une ressource bénéfique pour leur population, leur environnement et apporteront des revenus aux populations côtières. La Norvège est déjà le plus gros producteur européen même si l'essentiel reste de la cueillette d'algues sauvages. Le pays possède la deuxième plus grande ligne de côte au monde et bénéficie donc d'immenses espaces pour cultiver les algues. Les grandes laminaires apprécient l'eau froide, l'Arctique est donc l'endroit idéal. La récolte des algues au milieu de ces paysages fantastiques est toujours une expérience incroyable.

Dans votre livre, vous racontez que depuis l'Antiquité, dans nos représentations occidentales, les algues sont perçues comme une pollution qui prolifère. Et pourtant, écrivez-vous, elles représentent surtout un « pilier du vivant » doublé d'un « trésor oublié »...

Le décrochage a clairement eu lieu à l'époque gréco-romaine. Avant cela, nous avions largement bénéficié de leurs bienfaits. Des études prouvent que les acides gras polyinsaturés qu'on ne trouve que dans les algues et les poissons ont été essentiels à la mutation du cerveau de Sapiens pour lui permettre de devenir si gros et si efficace. La vie est née dans la mer et nos ancêtres ont mangé des algues pendant des dizaines de milliers d'années avant que la culture méditerranéenne ne décide de les faire sortir de l'histoire. Les raisons de ce choix sont historiquement encore peu claires. Mais déjà, l'invention de l'agriculture en Mésopotamie a rendu leur nécessité moindre. Par ailleurs, la mer Méditerranée n'est pas une bonne mer pour les algues. Elle est chaude, polluée et peu brassée. Au cours de l'histoire, on remarque qu'à mesure que les populations gréco-romaines, puis européennes colonisent des régions, l'importance des algues va s'éteindre. Les Vikings, les Premières Nations américaines, les Aborigènes d'Australie et les Maoris, tous mangeaient des algues avant d'être conquis par les Européens. De constater que le Japon, seul pays où les algues représentent plus de 10 % de l'alimentation, est aussi le seul à ne pas avoir été colonisé au XIXe siècle est révélateur. Notre civilisation a choisi la terre et l'agriculture. Mais aujourd'hui, l'urgence écologique, démographique et sociale nous force à nous tourner de nouveau vers cette ressource miracle. Il faudra apprendre de notre expérience passée dans les océans si nous voulons bâtir un avenir possible sur terre.

L'urgence climatique est d'ores et déjà une réalité et l'on cherche partout des solutions pour soigner les écosystèmes dans le but d'assurer notre survie. Pour faire face à ces dangers, les algues seraient-elles la solution ?

Les éléments sur terre tels que l'eau, le carbone, le phosphate sont tous liés à des cycles. C'est la destruction de ces cycles et la mauvaise répartition de ces éléments qui posent des problèmes. Il n'y a pas plus de carbone ou moins d'eau sur terre aujourd'hui qu'auparavant. Mais, ils ne sont pas au bon endroit. Les algues en général sont des éléments déterminants dans ces cycles. Elles ont largement contribué à séquestrer le carbone de l'atmosphère pour l'envoyer au fond des océans et l'emprisonner pendant des millions d'années. Ce faisant, l'océan produit 50 % de l'oxygène que nous respirons. Les algues poussent très vite, jusqu'à 40 cm par jour et certaines peuvent atteindre 60 m de haut. Elles sont la plus grande pompe à carbone existant sur terre. Selon des études récentes, les algues sauvages sur la planète absorbent déjà autant de carbone que toute l'Amazonie. Hélas, elles sont tout autant en danger car elles disparaissent à cause du désordre écologique résultant d'activités anthropogènes. Il faut absolument les cultiver et les préserver pour maintenir, voire augmenter cette capacité à absorber le carbone et à le renvoyer au fond des océans d'où nous l'avons sorti depuis 70 ans. Par ailleurs, les algues représentent un potentiel pour décarboner fortement notre économie en remplaçant des produits tels que le plastique et les fertilisants. Il est urgent de quantifier, reconnaître et valoriser les services écosystémiques liés aux algues, notamment dans le cadre du changement climatique.

« Chaque jour, il faut nourrir 250 000 bouches supplémentaires et nous serons 10 milliards d'êtres humains en 2050 », écrivez-vous dans votre livre. On sait que les protéines animales polluent bien trop pour devenir la solution à cette quête effrénée de nourriture et il se pourrait dès lors que les algues, dans leur grande diversité, fassent office de solution miracle. Mais comment précisément ?

Les algues sont des bombes nutritionnelles qui renferment de nombreux nutriments essentiels à notre santé. Elles contiennent notamment beaucoup de protéines. Le nori qui entoure nos sushis, la dulse que l'on trouve dans tout l'Atlantique, voire l'algue verte ulva que nous laissons pourrir sur les côtes bretonnes peuvent contenir entre 30 % et 40 % de protéines, lorsque le soja, sur lequel reposent nos élevages, n'en contient que 25 %. Au passage, ce dernier est essentiellement un OGM, contribue à la déforestation et son transport induit beaucoup d'émissions de carbone. L'université de Wageningen avait calculé en 2016 que 2 % des océans bien cultivés seraient suffisants à nourrir 12 milliards de personnes sans aucun besoin de protéines animales ou végétales. Il nous reste encore à convaincre les populations de manger des algues et les éleveurs de les utiliser pour nourrir leurs bêtes. C'est un fort changement de culture qui doit être accompagné par une communication efficace, des innovations de rupture dans les technologies relatives à la production, mais aussi par un arsenal règlementaire adapté et international qui permettra à ces nouveaux marchés de se développer. C'est un vrai défi pour la prochaine génération, mais il en vaut la peine !

En Asie, cela fait longtemps qu'on inclut l'algue dans l'alimentation au point que l'on souligne ses bienfaits sur la santé des autochtones. Au point aussi que le nom « Kim », qui est le plus courant en Corée, signifie « algues »...

En effet, en Asie du Nord, on retrouve les traces des algues partout, y compris dans les noms de famille. Plusieurs raisons expliquent cette popularité. Déjà la médecine traditionnelle chinoise établit un lien très fort entre alimentation et médecine, tandis que notre civilisation voit l'alimentation plus comme un carburant pour fournir de l'énergie. Nous avons tendance à considérer devoir faire le « plein de nourriture » comme on doit faire le plein d'essence. L'Asie voit la nourriture comme son premier médicament et une quête d'équilibre. Les algues sont l'aliment santé par excellence et ont donc gardé une place de choix dans cette culture. Par ailleurs, l'explosion récente de la population, notamment en Chine, a contraint les Asiatiques bien plus tôt à se tourner vers la culture d'algues et à fournir de gros efforts en la matière. Mais cette révolution est récente. La culture des algues n'existait quasiment pas avant les années 1960. Aujourd'hui, ce secteur produit 35 millions de tonnes, génère 15 milliards d'euros de revenus et emploie 8 millions de personnes. Le tout avec une croissance de 10 % par an !

Vous consacrez un chapitre fascinant aux moutons de Ronaldsay, dans les Orcades écossaises. Une petite histoire qui confirme tout le potentiel des algues quand elles sont utilisées dans l'élevage et l'agriculture...

L'algue a toujours été présente dans les élevages et toute l'Europe du Nord les utilise depuis des générations. Les effets positifs sur les animaux sont nombreux. En France, une filière (« Merci les algues ») a démontré leur potentiel à supprimer le recours aux antibiotiques. Les animaux, comme les hommes, nourris partiellement aux algues, auront tendance à grandir plus vite et en meilleure santé. Les algues permettent aussi aux ruminants de mieux digérer ce qui contribue à diminuer très largement les émissions de méthane. Ces dernières contribuent justement de façon dramatique au réchauffement climatique. Les algues pourront aussi être utilisées pour enrichir le sol de façon naturelle et permettront de renforcer la capacité des plantes à résister au froid ou à la sécheresse. Elles remplaceront ainsi des fertilisants chimiques. Ces usages sont très anciens, mais ils ne sont pas encore assez connus !

On présente souvent l'algue comme un superaliment capable, entre autres (mais vous pouvez en dresser une liste plus précise si vous le souhaitez...) de diminuer les risques cardiovasculaires et la survenue de cancer. On évoque aussi un potentiel largement inexploré concernant le microbiote intestinal. Et pourtant, l'iode que contiennent les algues et leur mauvaise réputation continuent d'inquiéter certains scientifiques. Comment l'expliquer ?

C'est avant tout une méconnaissance du sujet. La règlementation très drastique sur l'iode, propre à nos pays, tente apparemment de protéger ceux qui souffrent de dérèglement de la thyroïde. C'est un peu comme si nous interdisions le sucre pour protéger les diabétiques... C'est d'autant plus dommage qu'une grande partie de la population souffre de manque d'iode ce qui a de sérieuses conséquences sur la santé. Les algues sont reconnues pour leurs propriétés antibactériennes, antivirales, antifongiques, analgésiques, anti-inflammatoires et ce sont les prébiotiques naturels très bénéfiques pour nos microbiotes. Les algues ont 2 milliards d'années d'existence, ce sont les plus anciens organismes vivant sur terre. Elles ont développé au fil des temps d'immenses capacités à se défendre contre leur environnement pour survivre. Nous n'avons que quelques centaines de milliers d'années d'expérience en la matière. Il nous reste tant à apprendre d'elles !

Les algues pâtissent encore et toujours d'une mauvaise image. Si l'approche frontale ne fonctionne pas auprès du grand public, la bonne méthode ne serait-elle pas de « passer sous le radar » et de travailler à l'essor des phycocolloïdes ?

Sûrement pas. Dans l'alimentation, les algues ont des bénéfices santé en tant que tels. Une algue ce n'est pas une agrégation de nutriments mais un ensemble de composés qui interagissent pour démultiplier leurs effets bénéfiques. Décomposer les algues en sous-composés d'intérêt, comme les phycocolloïdes (des texturants extraits des algues utilisés dans la plupart de la nourriture transformée, N.D.L.R), pourrait avoir un intérêt, notamment économique. Mais avant cela, il nous faut apprendre à utiliser les algues dans leur ensemble pour mieux tirer profit de cette complexité biologique qu'elles ont su développer. La nourriture est une mode ! Regardez l'essor de la cuisine depuis 30 ans. Comme pour les autres aliments, il faudra apprendre à cuisiner les algues. Si vous mangez une pomme de terre crue, vous ne risquez pas de l'apprécier... Mais les grands chefs sont de plus en plus passionnés par ce nouveau territoire gustatif aux saveurs nouvelles que sont les algues. Rapidement, les populations de nos pays vont comprendre que les algues ont des goûts aussi divers que délicieux et sont des aliments bons pour notre santé et pour notre planète !

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Article issu de T La Revue n°10 spécial "eau" actuellement en kiosque et disponible sur notre boutique en ligne

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Commentaires 5
à écrit le 17/07/2022 à 11:42
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"Un monde plus vertueux" ?? Malheureusemet, les algues ne poussent pas sur le sol. la terre... Les algues appauvrissent les eaux en Oxygene, tuent les poissons et la vie ambiante, Les algues sur les plages de Bretagne sont toxiques, tuent, Qui ...

le 17/07/2022 à 12:05
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Vous devez lire l'article et vous documenter : les algues PRODUISENT de l'oxygène et consomment du CO2. Elles sont indispensables aux poissons, le pb des lagues sur les plages bretonnes vient d'une mauvaise gestion des intrants en agriculture.

à écrit le 17/07/2022 à 9:58
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Il faut être complétement con pour ne pas avoir envie de sauver l'eau mais vous avez raison, visiblement nombreux de ceux qui possèdent et détruisent le monde en ronflant sont complètement cons. Par contre ne pas omettre que les algues ne sont pas qu...

à écrit le 16/07/2022 à 19:14
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Les lapins plussoient grave. Vous oubliez juste de rappeler quelques évidences, les surfaces existent déjà et ne sont pas à prendre sur des cultures existantes, ça pousse toute l'année, ça ne craint ni la sécheresse, ni les inondations, ni les incend...

à écrit le 16/07/2022 à 14:53
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Article passionnant qui donne envie de manger plus d'algues et de les utiliser pour pleins de choses.

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