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De la nécessité d'une économie de la résilience

Propos recueillis par Dominique Pialot

Publié le 12 juin 2012 à 13:16 - Mis à jour le 12 juin 2012 à 13:25

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Dennis Meadows, l'un des auteurs du rapport Limits to growth, commandé par le Club de Rome au MIT en 1970, était à Paris fin mai pour la publication en français d'une nouvelle version, parue aux états-Unis en 2004. Pour lui, la situation n'a guère progressé en quarante ans.

LaTribune - Dans le rapport Limits to growth, à l'époque traduit en français par Halte à la croissance ?, Que vous aviez coordonné entre 1970 et 1972, vous annonciez qu'il nous restait quarante ans pour choisir comment ralentir la croissance. Où en sommes-nous en 2012 ?
Dennis Meadows - Je ne cautionne pas la première parution française, à laquelle je n'ai pas été associé [introduite par une longue préface de la traductrice, Janine Delaunay, ndlr]. Je n'ai d'ailleurs jamais été contacté par des lecteurs français suite à sa parution, alors que ça a été le cas dans tous les autres pays où le livre est paru.
Depuis quarante ans, j'essaie de démontrer de façon scientifique (en modélisant les conséquences de la croissance sur le long terme) qu'une croissance sans limite est impossible dans un monde fini. Je dois reconnaître que j'ai échoué à faire comprendre cela. Alors qu'en 1972, la question était « comment ralentir la croissance ? », aujourd'hui elle est « comment faire pour revenir dans les limites de la planète ? » Or, notre empreinte sur les ressources mondiales, de 85 % à l'époque, atteint maintenant 150 %. Il y a quarante ans, nous avions encore plusieurs choix possibles pour éviter l'emballement. Ce n'est plus le cas. Des événements vont se produire, face auxquels nous allons être contraints de réagir.

Vous semblez plutôt pessimiste sur les chances que nous avons de trouver ces moyens de revenir en deçà de ce que la planète peut supporter...
Il ne s'agit pas de pessimisme ni d'optimisme, mais de complexité. Les seules solutions possibles sont des solutions complexes et de long terme. Or, il semblerait que nous ayons du mal à réfléchir à long terme. Pourtant, à l'échelle de la famille, nous sommes capables de nous restreindre dans l'immédiat pour améliorer notre bien-être ou celui de nos enfants plus tard. C'est encore pire en période de crise, car cela pousse les hommes politiques à réagir dans l'urgence, avec une vision à court terme qui entretient à son tour la crise. Mais, raisonner à long terme n'est pas suffisant. Encore faut-il que les personnes aux responsabilités aient une compréhension claire du fonctionnement de tout cela [les interactions entre la planète et la croissance, ndlr], et se soucient réellement de la planète.

Vous prônez une réduction du nombre de naissances dans le monde. Vous ne pensez pas que la planète soit capable de nourrir les neuf milliards de Terriens attendus en 2050 ?
Je ne crois pas en effet que cela soit possible. Mais surtout, plus que l'alimentation, la question essentielle est celle de l'équité. Ce qui est certain, c'est que la planète ne peut pas supporter neuf milliards de personnes « riches », au sens où nous le sommes en Occident. Pensez seulement aux Chinois et aux Indiens qui aspirent à notre mode de vie ! À un moment, on a pu espérer que la Chine serait un exemple intéressant de gestion de la croissance dans les limites physiques. Mais la coexistence de personnes très riches et très pauvres démontre qu'ils n'ont pas trouvé les clés d'une croissance soutenable.

Vous ne pensez pas que la Chine a conscience des risques que les dégâts environnementaux causés par sa croissance effrénée font peser sur son développement économique, à plus ou moins long terme ?
Elle a en effet commencé à s'en préoccuper depuis le début des années 2000. Conformément à sa culture de méritocratie, la Chine s'est toujours choisi des dirigeants très brillants et l'influence de la science y est assez importante. C'est l'inverse aux États-Unis, où le Congrès compte 80 % de juristes pour à peine 3 % de scientifiques. Or, le principe de la loi, c'est de s'en référer au passé. Mais, ce n'est pas avec des solutions d'hier que l'on résout les problèmes d'aujourd'hui.
D'une façon générale, les Asiatiques sont, culturellement, nettement plus concernés par le long terme que les Occidentaux. J'ai remarqué que les cultures à idéogrammes sont plus aptes à penser de façon globale, holistique, que celles qui recourent à une écriture cursive.

Que pensez-vous du rôle que pourraient jouer de nouveaux indicateurs de mesure prenant en compte le bien-être et le progrès social, comme ceux récemment proposés par l'OCDE, qui mettraient fin à l'hégémonie du PIB ?
En théorie, c'est en effet très intéressant de développer des indicateurs alternatifs, qui expriment le bien-être, le niveau d'éducation, l'égalité hommes-femmes, etc. Mais, les pays puissants aujourd'hui n'ont aucun intérêt à l'abandon d'un système qui les place en tête du classement. Par exemple, à l'aune du PIB, les États-Unis sont en tête, et Cuba en queue de peloton. Pourtant, Cuba affiche un taux de contamination par le virus du sida limité, un taux de mortalité infantile très faible et un taux d'illettrisme très bas.

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On observe actuellement un regain d'intérêt pour la croissance. Prônez-vous pour votre part la décroissance ?
Un concept exprimé par un terme à connotation aussi négative que « décroissance », surtout en anglais (degrowth) n'a aucune chance d'être accepté. C'est d'ailleurs pourquoi j'ai toujours refusé de participer à des conférences sur le sujet.
À l'inverse, on assiste aujourd'hui à des tentatives destinées à nous faire croire que toute croissance ne serait pas incompatible avec les limites de notre planète. On parle de « développement durable », ou, plus récemment, de « croissance verte ». Ce n'est qu'une façon de rendre acceptables des choix que les entreprises auraient faits de toute façon. La croissance verte est d'ailleurs l'un des thèmes du sommet Rio +20 [organisé par l'ONU à Rio du 20 au 22 juin, ndlr]. Ce genre de réunions n'est qu'un vaste cirque. Les politiques et les entreprises qui y participent le font essentiellement pour s'assurer que rien ne s'y décidera qui puisse nuire à leurs intérêts.

Vous évoquez désormais la nécessité d'une société et d'une économie résilientes. Qu'entendez-vous par là ?
Ce qui est résilient est capable de survivre à des crises et de continuer à fonctionner. « Soutenable » [comme dans « sustainable development », pour « développement durable » en anglais, ndlr], personne ne comprend vraiment ce que ça signifie. Résilient, si. Et tout ce qui renforce sa résilience rend un système plus durable. Une société est d'autant plus résiliente que les réseaux et la solidarité y sont développés ; qu'elle dispose de stocks tampons pour supporter d'éventuelles pénuries ; qu'elle peut améliorer son efficacité, qui est le rapport entre les ressources consommées et la satisfaction retirée ; qu'elle pratique la redondance, qui consiste à disposer de plusieurs méthodes ou systèmes pour aboutir à un même résultat, ou encore qu'elle se protège par des barrières. Mais attention, comme on l'a constaté à Fukushima, les barrières seules sont inefficaces.

Propos recueillis par Dominique Pialot

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