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De quoi l'économie verte est-elle le nom ?

Dominique Pialot

Publié le 22 juin 2012 à 14:06 - Mis à jour le 22 juin 2012 à 14:15

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Depuis que l'ONU l'a placé en tête de l'agenda du Sommet Rio +20, le concept d'économie verte n'en finit pas de faire débat. Derrière la multiplicité des définitions s'affrontent des visions divergentes quant à la meilleure façon d'enrayer la dégradation de la planète, tout en favorisant un développement économique permettant d'éradiquer la pauvreté.

Il règne autour des termes « écologie verte » une véritable confusion sémantique, chacun y voyant ce qui l'arrange ou lui fait le plus horreur. Au centre des débats du sommet organisé par l'ONU cette semaine à Rio, l'expression semble vouée à remplacer celle de « développement durable ».

Apparu en 1987 dans Our Common Future du Premier ministre norvégien Mme Brundtland, ce dernier avait acquis ses lettres de noblesse lors du Sommet de la Terre de Rio en 1992. Son objectif : concilier les aspects économique, environnemental et social d'un développement conjuguant respect de l'environnement et croissance économique.

Vingt ans plus tard, l'échec de sa mise en ?uvre est patent. Explosion des émissions de gaz à effet de serre, effondrement de la biodiversité, stress hydrique... l'état de la planète ne cesse de se dégrader. La pauvreté recule, mais les inégalités continuent de se creuser et des millions de personnes ne mangent toujours pas à leur faim, sans parler d'accès à l'eau potable, à l'assainissement ou à l'énergie.

Du neuf avec du vieux

Place, donc, à l'économie verte. « Il est de bonne guerre de rebaptiser ce qui existe de longue date pour relancer une idée dans l'impasse, observe Guillaume Sainteny, ancien directeur des études économiques et de l'évaluation environnementale au sein du ministère de l'Écologie. Il s'agit toujours de favoriser la production de biens et services socialement utiles, en ponctionnant moins les ressources naturelles. »

Évoquée dès 1989 dans "Blueprint for a Green Economy" de David Pearce, l'expression a gagné en popularité grâce au programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE). Ses publications "The Green Economy Report" de 2010 et "Towards a Green Economy" de 2011, démontrent qu'investir dans quelques secteurs clés (agriculture, bâtiment, énergie, eau, transports...) permettrait de faire progresser la croissance économique tout en réduisant les émissions de CO2 et autres risques environnementaux en faisant reculer la pauvreté.

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Chaque semaine, les enjeux clés de la transition écologique.

Illustration de la newsletter Climat & environnement

« Sans associer les entreprises et le consommateur, le développement durable ne fonctionne pas », affirme Arab Hoballah, chef du service consommation et production durable du PNUE. Mais nombre de pays du Sud se sont opposés à ce concept qui favoriserait trop le secteur privé et délaisserait le volet social du développement. « Les pays émergents ont l'impression que les entreprises du Nord veulent s'emparer de leurs marchés et exigent des transferts de technologie, mais certains possèdent déjà sur leur propre sol des pans entiers d'économie verte », ajoute Arab Hoballah.

L'économie verte privilégie le travail décent

Le PNUE cherche-t-il vraiment à faire passer le développement et le secteur privé devant les enjeux sociaux et sociétaux ? « C'est l'une des organisations les plus progressistes de l'ONU et probablement de toutes les organisations gouvernementales », dément Eloi Laurent, économiste senior au département des études de l'OFCE, le centre de recherche en économie de Sciences Po. « Sa définition de l'économie verte est depuis le début connectée à la question sociale et au travail décent. »

Dans une tribune publiée dans le quotidien Libération du 11 juin dernier, Eloi Laurent et d'autres économistes incitent à « relever enfin le défi de l'économie verte, à utiliser la contrainte environnementale comme levier pour le développement, en favorisant l'activité économique et l'emploi, en améliorant le bien-être et en réduisant les inégalités sociales ». Ce qui, affirment les auteurs, « permettrait de faire de la mondialisation un jeu à somme positive ».

Privatisation des biens communs

Geneviève Azam, maître de conférences en économie et chercheuse à l'université Toulouse II, militante écologiste et altermondialiste membre d'Attac France, reconnaît le rôle clé des entreprises dans la transition écologique. Mais elle dénonce l'économie de marché et la financiarisation que poursuivraient le PNUE, mais aussi l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et la Banque mondiale.

« Le secteur privé peut être mobilisé, mais la privatisation à tout va de certains biens communs nuit à la souveraineté des États et des communautés de base », ajoute-t-elle. L'idée selon laquelle le gaspillage des ressources naturelles serait dû à la gratuité des services rendus par la nature a donné lieu à plusieurs travaux visant à leur attribuer un prix.

La financiarisation de la nature dénoncée par les ONG

En 2010, "The Economics of Ecosystems and Biodiversity" évaluait à 153 milliards d'euros par an la contribution à la production agricole des insectes pollinisateurs. En France, Guillaume Sainteny rappelle que le rapport Chevassus-au-Louis sur la valeur de cette biodiversité s'inscrivait dans le Grenelle de l'environnement, qui avait pour ambition d'évaluer chaque décision publique à l'aune de son impact sur la biodiversité. « Il me semble aussi très bénéfique de rappeler, par exemple, le poids en chiffre d'affaires et en emplois des substances médicamenteuses issues de plantes. »

Mais certains, comme l'ONG Les amis de la Terre, dénoncent une financiarisation de la nature favorisant la spéculation et la volatilité des cours des matières premières, incitant les compagnies pétrolières et minières à pousser toujours plus loin l'exploration pour accroître leurs réserves et leur valorisation boursière, et concentrant les profits entre quelques mains.

L'ONG fustige aussi la création de nouveaux marchés dont le premier est l'ETS (European Trading Scheme), qui repose sur un volume plafonné d'émissions de dioxyde de carbone réparti en quotas échangeables alloués aux États membres. Entaché par plusieurs fraudes et un cours de la tonne trop bas pour justifier des investissements de la part des entreprises assujetties, le marché européen du carbone n'a pas (encore??) fait la preuve de son efficacité environnementale et économique.

La compensation montrée du doigt

Surtout, il est assorti de mécanismes permettant de « compenser » des émissions survenues dans les pays développés par un volume équivalent d'émissions évitées dans les pays du Sud (dont le mode de calcul fait débat...). Ce qui contribue, selon les écologistes, à la violation des droits des communautés locales et à l'accaparement de terres par les multinationales.

Or ce principe de compensation existe désormais pour la biodiversité. Une entreprise sera autorisée à endommager un écosystème dans une région donnée à condition de contribuer à la restauration d'un autre écosystème ailleurs. C'est ce que propose la CDC biodiversité, filiale de la Caisse des dépôts, qui a acheté 357 hectares en bordure de Camargue pour y restaurer le Cossoul, un écosystème abritant des espèces menacées.

Mais, pour Geneviève Azam, « on ne peut séparer les services rendus par les écosystèmes les uns des autres ». C'est la chaîne tout entière et les interactions entre les différentes fonctions qui est précieuse. Les écosystèmes sont d'autant moins interchangeables qu'ils remplissent également des fonctions sociales. « La compensation est plus acceptable pour les espèces que pour les espaces », reconnaît Guillaume Sainteny.

Des mécanismes de marché nécessaires

« Face à l'échec de la réglementation autoritaire, des mécanismes économiques, tels que le prix du carbone instauré par le protocole de Kyoto, sont nécessaires », affirme Eloi Laurent. « Le risque protectionniste existe et c'est très bien », assume-t-il, rappelant au passage que l'Europe le pratique déjà, en conformité avec les règles de l'OMC, dans le cadre de la directive Reach sur l'enregistrement, l'évaluation et l'autorisation des substances chimiques.

« Derrière tous ces débats autour de l'économie verte, se pose en fait la question de savoir qui va payer, résume-t-il. La responsabilité historique de la dette écologique est un sujet géopolitique complexe et dynamique ; à la fois inter et intra générationnel, et qui implique d'autres espèces que la nôtre et même la planète tout entière. »

L'échec du découplage entre croissance et consommation de ressources

« Le sujet de l'économie verte cache celui de l'intégration commerciale », reconnaît pour sa part Laurence Tubiana, présidente de l'Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI). Que cette économie verte soit ou non le faux nez inventé par l'Europe pour faire barrière aux importations chinoises ou américaines et mieux résister à la crise, pour elle, l'essentiel est ailleurs.

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« L'illusion du "découplage" entre croissance économique et consommation de ressources a échoué. Face à la nécessité de changer complètement de modèle, l'économie verte, formule sans doute trop eurocentrée qui ne semble pas la mieux choisie pour entraîner l'adhésion du Sud, propose surtout une solution trop limitée et tardive. »

Dominique Pialot

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