"Depuis la bombe atomique, l'éthique s'impose à tous les chercheurs" déclare Cédric Villani à la 24e Université Hommes-Entreprises

Jean-Philippe Déjean

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J. Philippe Déjean

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Lors de sa deuxième journée, la 24e édition de l'Université Hommes - Entreprises organisée par le Ceca, au château Smith-Haut-Lafitte, à Martillac (Gironde), a notamment accueilli le mathématicien Cédric Villani, qui a donné une conférence intitulée "L'intelligence artificielle est-elle au service de l'humain ?". A la fin du XIXe siècle, le poète Gérard de Nerval se promenait avec un homard en laisse au Palais Royal, Cédric Villani épingle quant à lui chaque jour une broche en forme d'araignée au revers de sa veste, porte une Lavallière et vérifie l'heure sur une montre à gousset, ressuscitant à sa façon le style romantique de l'époque de Victor Hugo.
Ce mathématicien né à Brive-la-Gaillarde (Corrèze), qui a notamment dirigé l'Institut Henri-Poincaré (université Pierre-et-Marie-Curie) pendant près de dix ans avant d'être élu député LREM en 2017, appartient à l'élite de sa discipline puisqu'il s'est vu décerner en 2010 la médaille Fields, l'équivalent du prix Nobel en mathématiques.Cette médaille Fields, Cédric Villani la différencie du prix Nobel, en particulier parce qu'elle implique que son bénéficiaire accepte de représenter et faire la promotion des mathématiques : un vrai sacerdoce. Cédric Villani donne de nombreuses conférences, en particulier dans les lycées, et un jour, rincé par l'exercice, il a demandé à avoir un sujet original à traiter. La responsable du lycée avec laquelle il était en contact lui a alors proposé la chauve-souris. Et c'est ainsi que Cédric Villani a donné une conférence intitulée « Les mathématiques de la chauve-souris ». Un petit animal gothique qui se marie très bien avec ses araignées.
Pour ce mathématicien, l'histoire de l'intelligence artificielle est liée à celle de la bombe atomique.
Ce que l'orateur a principalement mis en scène pendant sa conférence, c'est l'éclosion de l'éthique contemporaine. Une intervention qui a semble-t-il largement puisé dans la bande dessinée "Les rêveurs lunaires - Quatre génies qui ont changé l'histoire", dont Cédric Villani est le scénariste et Edmond Baudouin le dessinateur (Gallimard/ Grasset - 180 pages - 22,00 €). Cédric Villani explique qu'il a ainsi travaillé sur un document historique pour écrire le premier chapitre de "Rêveurs lunaires" : la transcription en anglais de l'enregistrement secret des conversations d'une dizaine de scientifiques allemands détenus en 1945 pendant près de six mois à Farm Hall, près de Cambridge. Parmi ces prisonniers, Werner Heisenberg, théoricien du principe d'incertitude, prix Nobel de physique 1932, Otto Hahn, prix Nobel de chimie 1944 et Max von Laue, le seul anti nazi du groupe, prix Nobel de physique 1914.
Comme l'a mis en lumière un film biographique, Werner Heisenberg était un patriote allemand décidé à participer au redressement de son pays, y compris par la guerre. Un patriote pourtant vite attaqué par le parti Nazi, dont il n'était pas membre, parce qu'il pratiquait "de la physique juive" et osait prononcer le nom d'Albert Einstein ! Il sera sauvé par sa mère, amie proche de celle d'Heinrich Himmler, le chef de la SS. Malgré tout Heisenberg a suivi la folie nazie qui a pourtant décapité en la poussant à l'exil, essentiellement aux Etats-Unis, la fine fleur de l'avant-garde scientifique allemande et centre-européenne, pour cause de guerre de religion, et enclenché un monstrueux processus d'extermination dont personne n'aurait pu prédire in fine la véritable dimension.
Dans ce contexte Cédric Villani revient sur la trajectoire d'un autre homme clé, un physicien flamboyant, "le génie dans l'ombre" comme l'a surnommé l'orateur : Leo Szilard, Hongrois de confession juive réfugié aux Etats-Unis, qui va jouer un rôle clé dans le lancement du projet Manhattan. Tout ça parce qu'il est persuadé que l'Allemagne nazie va la première mettre au point la bombe atomique et conquérir le monde.
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Ceci avant de dresser un parallèle entre l'activiste Leo Szilard, sans lequel la bombe atomique américaine n'aurait peut-être pas vu le jour, et celui qui est considéré comme le prophète de l'intelligence artificielle, l'inventeur de l'informatique : Alan Turing, l'Anglais qui a brisé la machine de cryptage allemande Enigma.
Avec l'irruption des technologies de l'information, après-guerre, les Etats ont développé une planification de leur stratégie scientifique, a souligné l'orateur.
Cédric Villani se félicite ainsi qu'aient été créés le Comité d'éthique et l'Office français d'intégrité scientifique. Une fois toute cette architecture intellectuelle bien installée, l'orateur en est venu à l'intelligence artificielle, après avoir précisé, juste avant le début de son intervention que dans cette expression il n'y a qu'un mot de vrai, celui d'artificiel.
Pour lui l'intelligence artificielle n'a rien d'intelligent. Et c'est avec une certaine délectation qu'il explique que les algorithmes qui ont successivement écrasé les meilleurs joueurs humains d'échecs puis de go n'étaient "que des bourrins", des calculateurs dopés aux stéroïdes, des caricatures de force mathématique brute sans aucun cerveau. Soit une forme particulière de puissance abstraite sans lien avec la vie et la capacité instinctive des être humains à se repérer dans l'espace.
Les risques d'accaparement de ces technologies existent, et l'on peut dire sans risque d'erreur que sur ce terrain l'Europe ne fait pas la course en tête.
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Jugeant que le modèle gaullien de développement de l'innovation est derrière nous, Cédric Villani en appelle à une politique éclairée de coopération entre public et privé. D'autant que pour lui la révolution de l'intelligence artificielle fonctionne quasiment à l'inverse de celle de la bombe atomique. Alors que dans le second cas il s'agissait d'une découverte fondamentale, de l'histoire d'une poignée de physiciens puis de l'affaire top secrète d'un gouvernement, l'intelligence artificielle porte sur les usages et se développe au contact du plus grand nombre.
Jean-Philippe Déjean