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« La formation par la recherche est la meilleure préparation pour l'innovation »

La Tribune

Publié le 18 juin 2009 à 23:40 - Mis à jour le 18 juin 2009 à 23:40

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Quelle est votre analyse de la crise universitaire actuelle ? Une réforme aussi décisive que celle de l'autonomie universitaire devait, pour emporter l'adhésion des acteurs, être mise en ?uvre dans un climat de valorisation de la profession universitaire et assortie de moyens accrus. Les suppressions de postes annoncées en 2008 ont fait mauvais effet. Par ailleurs, les universitaires, auxquels on a reproché de refuser l'évaluation de leurs travaux, ont eu le sentiment d'être publiquement offensés. Ce malaise est entré en résonance avec le constat de la dégradation du statut social des universitaires ? un fait l'atteste : il y a quarante ans, le salaire d'un professeur d'université était à peu près le même que celui d'un conseiller d'État, ce n'est qu'un peu plus du tiers à présent ? et avec l'effritement du magistère intellectuel exercé par les universitaires. Pour présider une mission d'étude, pour inspirer des politiques nouvelles, pour être administrateur, on se tourne le plus souvent vers des journalistes ou des représentants de la haute administration. C'est navrant. Même aux États-Unis, les universitaires sont beaucoup plus sollicités qu'en France dans la vie sociale et politique. Peu de voix publiques défendent aujourd'hui les valeurs universitaires : valeur de la transmission, du savoir, de l'étude et du travail, de la créativité, de l'innovation ; ces valeurs sont pourtant le meilleur ferment d'avenir de notre société.Comment expliquez-vous les réactions provoquées par la réforme du statut des enseignants-chercheurs ?Ces réactions sont liées à la mise en ?uvre de l'autonomie universitaire. La loi d'autonomie tend à faire des universités des entités qui s'autogouvernent. Elle a suscité la crainte de nombreux universitaires, qui redoutent le despotisme ou le clientélisme des présidences d'université et souhaitent que leurs services d'enseignement et de recherche ainsi que leur promotion soient décidés par une instance nationale. Le meilleur moyen de répondre à cette crainte légitime est de définir, au sein des universités, de façon concertée, des procédures, des instances, des critères qui garantissent une bonne délibération et donnent lieu à des décisions bien argumentées et perçues comme légitimes par la communauté universitaire. La pratique de l'autogouvernement exige un apprentissage. Lorsque les universités autonomes auront prouvé leur capacité de prendre des décisions impartiales et de dégager un intérêt commun, dans le respect des valeurs de liberté des universitaires, le bien-fondé de cette manière de faire paraîtra clairement.La France se fait distancer par les pays d'Europe du Nord, anglo-saxons, asiatiques. N'est-ce pas un paradoxe ?C'est un paradoxe car la qualité de la formation intellectuelle et scientifique donnée en France, pour les meilleurs étudiants des universités et dans certaines grandes écoles, est exceptionnelle. On s'en rend bien compte lorsqu'on a l'occasion d'enseigner dans une université américaine. Mais cette formation d'excellence ne concerne pas assez d'étudiants (ils sont peut-être 30.000 à en bénéficier, alors qu'ils devraient être au moins 200.000). De plus, la plupart des grandes écoles ont trop tendance à former les étudiants de façon précocement spécialisée et sans véritable initiation à la recherche. Cela donne peut-être un avantage immédiat pour l'employeur, mais c'est en fait un handicap à long terme car la formation par la recherche est la meilleure préparation pour l'innovation. Sur les campus américains, les études sont très générales et orientées vers la recherche. La capacité d'innovation que concentrent les États-Unis, dans presque tous les domaines, vient de là. J'ajouterai qu'aux États-Unis et au Royaume-Uni, l'université se situe dans la société, elle est un acteur social riche et puissant qui a une force considérable pour défendre les valeurs universitaires, force qu'aucune université n'a en France. Dans notre pays, l'université n'est pas un acteur social, et la défense des valeurs universitaires est souvent atone, faute de relais dans la société.Les réformes en cours vont-elles y remédier ?C'était l'intention de la loi responsabilité des universités (LRU). Mais pour bien comprendre les difficultés actuelles, un peu d'histoire est nécessaire. Jusqu'au XVIIIe siècle, les universités en France se sont tenues en partie à l'écart du mouvement des idées et de la société. La résurgence de la philologie classique, les grandes découvertes scientifiques du XVIIe siècle et les lumières se sont produites à côté d'elle. En 1793, les universités françaises furent supprimées par la Convention et n'ont pour ainsi dire pas existé pendant un siècle. Parallèlement, en fait depuis le XVIe siècle, de grands établissements et de grandes écoles ont été créées et ils ont occupé une place réelle. Lorsque les universités sont rétablies à la fin du XIXe siècle, elles sont placées sous la tutelle de l'État. Ce n'est que depuis 1968 que les universitaires élisent le président de l'université. La loi d'autonomie, quarante ans après, est une étape décisive dans ce mouvement qui doit conforter la puissance des universités et leur capacité d'action. Des mutations aussi radicales exigent du temps pour mûrir et prendre corps.Qu'est-ce qui explique la fuite des cerveaux ?Le tableau est moins noir qu'il n'y paraît. D'excellents jeunes scientifiques restent en France, parce que l'environnement scientifique y est très correct, même si les moyens manquent. Le problème a trait plutôt à l'environnement matériel. S'il y avait des moyens accrus pour rénover les locaux de recherche, et pour renforcer l'encadrement en personnels, la recherche française serait encore plus attrayante pour les jeunes.Comment faites-vous, à l'ENS, pour maintenir cette attractivité ?Nous défendons un modèle de formation fondée sur la solidité des connaissances générales et l'initiation à la recherche, avec une forte attention portée à la qualité de l'expression et de l'argumentation. C'est, selon nous, la formation intellectuelle d'avenir, car le contact précoce avec la recherche est la meilleure formation à l'innovation et la conduite de projets. 80 % de nos étudiants font une thèse. Certains deviendront des chercheurs, d'autres iront, avec cette formation, irriguer toutes les sphères de la société, y compris l'entreprise. Leur présence dans nos laboratoires, l'interdisciplinarité des recherches, la réactivité et la synergie, ainsi que la qualité de l'entourage scientifique sont les principaux facteurs de notre attractivité.Comment percevez-vous la réforme en cours qui entend remettre la recherche au c?ur des universités ?Lorsqu'une université nourrit une prétention internationale, elle doit se définir comme une université de recherche. Le fait d'avoir mis en place, après la guerre, différents organismes (CNRS, Inserm, etc.), qui font de la recherche à côté des universités, crée une situation particulière. Cela dit, beaucoup d'unités du CNRS sont sous tutelle universitaire, et on devrait évoluer vers une plus grande synergie entre organismes de recherche et universités. Il y a des projets de très long cours, d'importants investissements que le CNRS devrait continuer à prendre en charge.La crise qui secoue l'université française coïncide avec la pire crise financière et économique depuis celle de 1929. En tant que spécialiste de philosophie éthique, que vous inspire le jeu dangereux joué par le monde financier ?Le fait que des êtres humains cherchent le plus grand profit ne m'étonne pas, il serait naïf de penser changer la nature de l'homme. En revanche, les règles qui encadrent les comportements, et les sanctions que leur violation entraîne, doivent être mieux définies. Car, quelle que soit l'activité, prendre des risques qu'on ne parvient plus à identifier, et qui affectent de façon dramatique de nombreuses personnes qui ignorent la nature de ces risques, est une attitude irresponsable à l'égard de la société.

La Tribune

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