Lorraine, la fin de l'histoire du fer

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La dernière mine de fer ferme en Lorraine. Les 140 derniers salariés du puits exploité par le sidérurgiste luxembourgeois Arbed remonteront du fond le 31 juillet prochain, au moment où, en surface, la mine marque sa présence comme rarement. Les affaissements d'Auboué et Moutiers, qui ont touché 250 foyers depuis octobre dernier, sont venus rappeler combien cette activité a dépassé le strict cadre économique pour imprégner le territoire qui l'a abritée depuis plus d'un siècle. Les 2.000 manifestants qui ont marché le 28 mai vers le siège de Lormines, l'ancien concessionnaire du groupe Usinor, ont symbolisé la mobilisation de tout un bassin. Cette réaction a fini par atteindre les pouvoirs publics : huit mois après les premiers affaissements, le gouvernement s'est engagé le 17 juin à indemniser les sinistrés. L'Etat mettra en place un premier fonds de 20 millions de francs, abondé à hauteur de 50 % par Lormines. La décision ne suffit pas à satisfaire les victimes, piégées par le code minier : une clause présume l'exonération de responsabilité du concessionnaire pour les dégâts affectant les immeubles qu'il a vendus. En 1994, une réforme a mis un terme à cette exonération pour les transactions intervenues depuis, mais seule une nouvelle loi pourrait étendre le dispositif aux propriétaires d'immeubles achetés avant 1994. Dans la gestion de l'héritage de l'exploitation minière, Arbed espère faire mieux. Il revient au groupe sidérurgique luxembourgeois d'écrire le mot « fin » de l'histoire commune du fer et de la Lorraine. Alors que Lormines, filiale d'Usinor-Sacilor issue du regroupement progressif des concessions cédées par les propriétaires privés, avait fermé son dernier puits en 1993 à Moyeuvre-Grande (Moselle), le septième producteur mondial d'acier avait maintenu l'exploitation des mines des Terres Rouges à Audun-le-Tiche (Moselle) du fait de la proximité immédiate de son débouché : le haut-fourneau luxembourgeois d'Esch-sur-Alzette, distant de seulement quelques centaines de mètres. Mais le passage de la sidérurgie luxembourgeoise à la filière électrique, décidé au début des années 90, rend inutile l'alimentation en minerai lorrain. La mine agonisante laisse un testament lourd à porter. Pour Jean Marcone, secrétaire de la fédération régionale CGT des mineurs de fer, tous ces dégâts doivent se ranger dans la case des coûts techniques et sociaux de la fermeture. « Doit-on occulter ces coûts au nom de la rentabilité économique ? Voilà bien un débat qui a été au coeur de la dernière campagne électorale. Si l'on raisonne prix, ratios, on trouvera toujours un autre endroit où produire un peu moins cher. L'abandon de la mine s'opère ici sans préoccupation d'aménagement du territoire. » Le bassin ferrifère de Lorraine-Nord a du mal à se remettre de l'extinction progressive de l'exploitation. Si les sous-bassins de Longwy et Thionville ont relativement tiré leur épingle du jeu grâce à la reconversion, la persistance de l'activité sidérurgique dans la vallée de la Fensch et la survie d'un pôle tertiaire, la zone centrale de Briey a perdu 25 % de sa population en trente ans. Dans cette zone dominée politiquement par le Parti communiste, les investisseurs ne se sont pas bousculés pour assurer la reconversion industrielle : celle-ci s'illustre essentiellement par la Sovab, société fondée en 1978 par Renault à Batilly (Meurthe-et-Moselle) pour fabriquer des véhicules utilitaires et dont les effectifs se montent aujourd'hui à 1.520 personnes. A ces chiffres s'ajoutent les données qui n'entrent pas dans les statistiques mais expriment également la réalité du bassin : disparition des associations, moral miné par le chômage et les préretraites. « Le gars de quarante-quatre ans qui s'arrête de travailler trouve cette situation très bien dans un premier temps. Mais quand il voit ensuite ses voisins faire leurs huit heures quotidiennes pour gagner péniblement 6.000 francs et quand il croise tous ceux qui n'ont pas de travail, surtout les jeunes, il se sent vite mal à l'aise », témoigne Gilbert Filippetti, ancien mineur et ex délégué du personnel à Audun-le-Tiche. Le scepticisme règne également quant au « plan d'accompagne- ment » élaboré en 1992 pour les 700 derniers salariés de Lormines. Officiellement, la reconversion de 250 mineurs - le solde étant obtenu par les départs en préretraite et les reclassements au sein d'Usinor-Sacilor - a débouché sur un licenciement. « Impossible de vérifier, nous ne disposons d'aucun suivi. Nous faisons le bilan au compte-gouttes, au hasard de la rencontre avec un ancien collègue dans la rue. Et plusieurs se retrouvent au chômage », constate Aimé Chéry, délégué du personnel à Lormines. L'histoire se répétera-t-elle avec Arbed ? Les mineurs d'Audun-le-Tiche ne le souhaitent pas. L'après-fermeture des Terres Rouges paraît présenter des perspectives plus encourageantes. Le groupe sidérurgique présente un plan social exempt de licenciements. Les 140 derniers mineurs bénéficient des mesures d'âge, d'une mutation dans le groupe (36 cas) ou d'un « portage » : 48 personnes disposant de plus de vingt-cinq ans d'ancienneté partent dans une autre société du groupe avec la garantie du maintien de leur régime de retraite spécifique de mineur. « Les mutations s'opèrent vers les sites luxembourgeois : or l'Arbed réduit les effectifs au grand-duché », s'inquiète Gérard Lefebvre, actuel délégué aux Terres Rouges. Ces mutations concernent les sites de Trefilarbed, l'usine de grillage métallique de Bissen (au nord du Luxembourg) et la Société du Train Universel, implantée côté lorrain à Longwy. « Autant de filiales qui ont besoin de personnel et qui ne licencient pas », tranche au contraire Hubert Soler, directeur des Terres Rouges. La reconversion industrielle, par ailleurs, peut reposer sur un atout dont ne disposait pas le territoire de Lormines : la coopération transfrontalière, induite par l'intégration géographique entre les hauts-fourneaux « Belval » d'Esch-sur-Alzette et la mine d'Audun. Lorrains et Luxembourgeois se dotent progressivement des moyens nécessaires pour attirer des investisseurs et modifier le visage de cette zone. Côté français, l'établissement public de la métropole lorraine a opéré la requalification de la friche de Micheville (350 hectares). Côté luxembourgeois, l'Arbed et le gouver- nement ont constitué cette année un groupement d'intérêt économique pour la reconversion du site de Belval. La volonté politique de coopé- ration se manifeste. Créé il y a dix ans par Angel Filippetti, maire communiste d'Audun, pour surmonter l'arrêt des dernières usines sidérurgiques, le Siafiva (Syndicat intercommunal pour l'aménagement des friches industrielles de la vallée de l'Alzette) a élargi en mars dernier ses compétences à la « participation aux actions transfrontalières ». Le 30 mai, un groupe de travail transfrontalier associant le bureau du Siafiva et les élus de quatre communes luxembourgeoises dont Esch-sur-Alzette a tenu sa première réunion et fixé son cadre d'action : la constitution d'un observatoire de l'urbanisme et de l'habitat, chargé de mettre en cohérence les documents d'urbanisme. Piloté par Gilbert Gilson, président PS du Siafiva, le groupe a confié cette mission aux équipes qui ont déjà travaillé sur le même sujet à Longwy, dans le cadre du Pôle européen de développement. Celui-ci est né d'une volonté conjointe de reconversion entre Lorraine, Luxembourg et Belgique. L'originalité du PED lui a valu d'obtenir un statut dérogatoire auprès de la Commission de Bruxelles pour l'aide aux investissements (qui peut monter jusqu'à 34 %). L'initiative a créé 5.500 emplois, dont 2.600 côté français, et dépasse aujourd'hui le cadre économique pour préparer la création d'une agglomération transfrontalière. Le bassin d'Esch-Audun-Villerupt, qui compte 70.000 habitants, s'engage sur une voie comparable. Du statut de dernier vestige d'une industrie qui évoque le passé, il pourrait alors arborer un nouveau visage : celui de laboratoire de l'intégration européenne. Laurent Miguet et Christian Robischon

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