Dans les coulisses du hub d'Air France à Roissy, la mécanique invisible du voyage aérien

Au centre des opérations, Air France surveille en temps réel l'état de sa flotte en exploitation.
© KIM RASMUSSEN / AIR FRANCE

Au centre des opérations, Air France surveille en temps réel l'état de sa flotte en exploitation.
© KIM RASMUSSEN / AIR FRANCE
Il faut vite réagir. Des bagages arrivant d’un vol en provenance de Toronto risquent de ne pas être embarqués à temps pour un vol en partance vers Abidjan. « Je viens de demander un délai supplémentaire de 15 minutes sur l'horaire de départ », glisse la cheffe de permanence. Une initiative courante au sein de la salle de supervision du hub d’Air France à l’aéroport Roissy-CDG, chargée de gérer – avec des experts du groupe ADP – jusqu’à 9 000 flux différents dans une journée.
Dans cette petite pièce, vingt-cinq personnes s’ingénient en permanence à optimiser les parcours des bagages, les yeux rivés sur des dizaines d’écrans donnant à voir les opérations de chargement et déchargement de chaque avion, l’état des carrousels à bagages ainsi que les flux physiques des bagages. « Depuis deux ans, l’intelligence artificielle nous prête main-forte, notamment pour prédire l'heure exacte d'arrivée d'un bagage sous l'avion et alerter les équipes en cas de retard probable », précise Grégoire Devulder, responsable des opérations.
C’est une gageure quotidienne dont les voyageurs ne soupçonnent ni l’ampleur, ni même l’existence : le hub d’Air France à Roissy absorbe 800 vols par jour, accueille quelque 100 000 clients, dont la moitié en correspondance, et assure le suivi de leurs 90 000 bagages. En coulisses s’active une équipe de l’ombre comptant 5 300 personnes (sur un total de 44 000 salariés) et un arsenal technologique de pointe afin de limiter le temps de transit. Une mécanique de précision méconnue, dévoilée à l’occasion des 30 ans de la création de ce hub par la compagnie tricolore, un anniversaire officialisé lundi 6 juillet.
En 1996, Air France initie une organisation des vols dite « en plage », soit un ballet synchronisé entre les départs et les arrivées des avions, les vols moyen-courriers alimentant les vols long-courriers. Durant les six premiers mois, le trafic bondit de 20 %. Aujourd’hui, la compagnie tricolore transporte environ 40 millions de voyageurs de et vers Roissy-CDG : elle représente ainsi à elle seule plus de 50 % de l’activité de l’aéroport. Et ne cherche rien tant qu’à éviter le fléau des bagages perdus, comme au début de l’été 2022.
Le cœur du réacteur : les sept trieurs de bagages, et en particulier celui situé sous le hall L en service depuis 2022. C’est la plus grande installation de ce type en France, nichée dans un bâtiment en sous-sol de 300 mètres de long, de 60 mètres de large et de 17 mètres de haut. Là, un enchevêtrement monumental de rails et de systèmes automatisés, semblable à des montagnes russes, s’évertue à convoyer les bagages au bon endroit, dans un ronron métallique permanent. Et sans la moindre présence humaine.
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Au début du processus, les bagages tout juste enregistrés et ceux en correspondance sont placés automatiquement dans des bacs équipés de puces RFID pour les suivre en temps réel. « Chacun d’entre eux passe dans une machine à rayons X pour mettre à nu ce qu’il contient », précise Grégoire Devulder. Pour lever le doute, un chien peut être mis à contribution. Une fois sécurisés, les bagages sont remontés par ascenseur sur un étourdissant anneau de tri qui les envoie – via des conteneurs – filant à bonne allure vers la bonne « éjection », soit le carrousel de son vol.
Durant ce parcours frénétique, valises et sacs sont dûment scannés (jusqu’à 100 fois) et photographiés. « Si une étiquette est arrachée, l'IA compare la photo du bagage sans étiquette avec la base de données et parvient à l'identifier dans 95 % des cas », assure Grégoire Devulder. Lors d’une correspondance de plusieurs heures, les bagages peuvent être mis de côté au niveau de trois gigantesques stockeurs automatisés, offrant une aire de repos temporaire de 5 000 places.
Cette machinerie souterraine n’a qu’un but : livrer les bagages au bon endroit, au bon moment. Et faciliter ainsi la « touchée » de l’avion, soit l'ensemble des opérations au sol entre l'arrivée d'un vol et son départ suivant. Sur le tarmac de l’aéroport, on aperçoit – quelque peu aveuglé par le soleil au sortir du trieur – une équipe en train de charger un A350. Une étape critique soumise à des règles de sécurité et de poids très strictes.

« Pour les gros porteurs comme celui-là, les bagages sont mis dans des conteneurs tracés et pesés individuellement », affirme Henri Moger, responsable support opérationnel. La répartition des bagages et du fret est calculée pour répartir au mieux la masse de toute cette charge au sein de l'avion. Quant aux animaux, ils font l’objet d’un signalement spécifique de sorte qu’ils embarquent en dernier pour ne pas souffrir de la chaleur sur la piste et à ce que la température soit modifiée en conséquence.
À la tête de la coordination du hub d’Air France à Roissy-CDG : le Centre de Contrôle du Hub (CCH), qui assure la coordination de toutes les activités de la compagnie tricolore au niveau de l’aéroport. « On y analyse les flux de passagers pour s’assurer qu’ils ne rateront pas leurs correspondances, on procède si nécessaire à la réservation d’un autre vol et on organise aussi les touchées », liste Sophie Pierson, adjointe à la direction des opérations.
Autre mission, essentielle : maximiser le « taux de contact », consistant à relier directement les avions à l’aérogare, de sorte à faciliter les correspondances. Un véritable jeu de Tetris quotidien, dans la mesure où le nombre d’appareils présents au niveau de l’aéroport est supérieur aux 168 points de contact accordés à Air France. Ce qui oblige à déporter certains appareils à l'autre bout du site.
Une fois les appareils en vol, Air France garde plus que jamais un œil sur ses passagers. Une mission critique qui repose sur les épaules d’une entité rarement dévoilée : le centre de contrôle des opérations (CCO). Là, quelque 500 experts supervisent 24h/24 et 7j/7 sur tous les fuseaux horaires l’état de la flotte de la compagnie aérienne comprenant plus de 200 appareils. Trône en hauteur dans cette vaste pièce, située au niveau du siège de l’opérateur, un immense écran : chaque avion en vol est représenté sur la carte du monde.
L’équipe la plus étoffée : celle chargée du dispatch, qui élabore les plans de vol de chaque appareil, suivant la météo et les zones de survol autorisées. « C’est le premier point de contact des pilotes en vol via la messagerie dite ACARS ou le téléphone », glisse un responsable. Une cellule gère spécifiquement la congestion des espaces aériens pour minimiser les retards. Une autre équipe pilote la sûreté opérationnelle, qui veille à la situation sécuritaire des escales et évalue les risques de survol des zones de conflit.
Le hub d'Air France devrait encore se moderniser et prendre du poids dans les prochaines années. D'abord à travers une connectivité accrue, avec l'arrivée du CDG Express attendue en 2027 avec quatre ans de retard, mais aussi le développement de la ligne 17 et le TER Picardie. Un autre projet pourrait faire décoller le nombre de passagers accueilli par la compagnie à Roissy-CDG : le contrat de régulation économique (CRE) porté par le groupe ADP, d'un montant de 8,4 milliards d'euros. En attente de validation par l'Autorité de régulation des transports (ART), il pourrait entrer en vigueur début 2027.