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La France, une singularité irréformable ?

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Publié le 05 décembre 2010 à 22:24 - Mis à jour le 05 décembre 2010 à 22:24

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Le récent débat sur la réforme des retraites a été l'occasion pour un certain nombre de commentateurs et d'experts de s'interroger sur la capacité de la société française à pouvoir accepter le changement. Sans prendre parti sur la pertinence de la réforme, constatons qu'elle a suscité à bien des niveaux de fortes contestations alors que, au même moment, dans différents États européens, des mesures du même ordre (et parfois plus rigoureuses) étaient en voie d'être mises en place sans susciter des réactions aussi virulentes.La France serait-elle ingouvernable, maladivement rétive au changement ? Y aurait-il une singularité française qui en ferait la seule à ne pas pouvoir appréhender avec lucidité et clairvoyance la réalité des faits ? On peut légitimement poser la question tant nous cultivons en France ce fâcheux penchant qui consiste à préférer l'idée que l'on peut se faire des choses plutôt que leur réalité. En ce sens, nous sommes les dignes fils de Descartes, nous pratiquons le doute avec constance. Reconnaissons sans excès d'immodestie une certaine forme de subtilité à l'esprit français : une capacité au raisonnement, une aisance créative... Reconnaissons aussi avec lucidité à l'esprit français une arrogance qui se veut généreuse. Porteurs des lumières, nous savons ce qui est bon pour nous et même pour les autres, ce qui nous offre le droit de donner des leçons et de supporter difficilement les critiques et les commentaires. Cette singulière sensibilité du peuple français amène à pratiquer en toute chose le doute méthodique qui, en fonction des circonstances, peut intellectuellement se transformer en « théorie du complot » : il y a quelque chose que l'on nous cache ! On ne nous dit pas tout ! Ils se sont ligués contre nous... Cette subtile posture nous pousse à nous méfier de tout ce qui pourrait modifier ce que nous connaissons, ce que nous avons (« les avantages acquis »), à refuser tout simplement de « lâcher la proie pour l'ombre ».La France serait-elle donc sociologiquement un pays impossible à réformer ? La réponse est clairement non. Le Français n'est ni fondamentalement ni instinctivement hostile aux changements. Il l'a manifesté à différentes périodes de son histoire. Sa forme de sensibilité, sa culture le portent sans aucun doute à ne pouvoir accepter une réforme que si elle s'élabore, se pratique dans le respect de cette singularité. L'erreur bien souvent commise est de concevoir un projet et de le proposer selon des méthodes standardisées.On ne saurait pratiquer la réforme de la même manière au Japon, en Allemagne, en Belgique et en France. Réformer en France, et il faut le connaître, est un art subtil qui nécessite un certain nombre d'ingrédients connus mais assez faiblement pris en compte. Plus qu'ailleurs cela impose :- une très grande pédagogie de la clarté visant à désamorcer le poids extrêmement important des non-dits (pourquoi réformer, avec quelles conséquences, qu'apporte-t-on de concret ?) ;- un sens aigu du respect des individualités (associer le plus possible les acteurs concernés, les représentants : faire en sorte d'aboutir à une véritable appropriation du projet) ;- un profond sens politique, en l'occurrence celui de savoir dimensionner la réforme proposée, de l'inscrire dans une démarche de société, en démontrant son caractère indispensable et créateur de valeur collective.À ce titre, il convient d'écarter deux dangers majeurs qui menacent toute réforme engagée. Le premier de ces écueils est la réforme par le lissage : faire du modèle majoritaire un modèle unique, ne souffrant aucun écart de la part d'aucun groupe. Les ultramarins, les riches, les malades chroniques, les familles nombreuses, les fonctionnaires, les pauvres, les régimes spéciaux, les immigrés, les agriculteurs, etc. sont autant de catégories, officielles ou non, qui bénéficient, par définition, d'un traitement différent de celui de la majorité. Lorsque la réforme tend à faire de toute spécificité un crime en pointant une minorité, elle met en danger le lien social. Des traitements différenciés doivent être défendus comme acceptables, faute de quoi la réforme consistera à exclure toujours davantage et à faire des Français un peuple socialement homogène mais recroquevillé.Le second écueil est celui de la gestion. Les réformes actuelles se limitent à « faire pareil avec moins ». La gestion est devenue un horizon indépassable. Or aussi saine et efficace soit-elle, la gestion ne suffira jamais à cimenter une démocratie, qui se nourrit de sens.Par Loïc Tribot La Spière, délégué général du Centre d'étude et de prospective stratégique et Pierre-Yves Bing, responsable du développement

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