La France de 2012 aux mains du pouvoir gris

Un bouleversement démographique sans précédent est en train de transformer l'équilibre politique en France. D'accord, le vieillissement des Français n'est pas un scoop. Mais l'issue des élections étant affaire de nombres, sa mesure permet d'apprécier l'ampleur de la bascule. Si les listes électorales, gérées par les communes, ne sont pas centralisées au ministère de l'Intérieur, les données de population de l'Insee et celles relatives au fichier national des électeurs, que gère aussi l'Insee, permettent de reconstituer le portrait actuel de l'électeur. Il en ressort un visage du corps électoral plus inquiétant que ce que l'on pressentait.Car pour la première fois en 2012, un président de la République pourrait être élu avec les seules voix des seniors de plus de 50 ans. Pourquoi avoir choisi ce seuil ? C'est, peu ou prou, l'âge à partir duquel chacun commence à préparer activement la troisième partie de sa vie : celle où il cessera de travailler et sera à la charge de la société. Un âge, donc, où ce que l'on attend de la collectivité, donc de l'État et de la machine productive, devient structurant dans les choix politiques, même s'ils ne sauraient être les seuls déterminants.Or les électeurs de plus de 50 ans seront majoritaires en voix exprimées. Et ce, pour trois raisons. Démographiques d'abord : sur l'ensemble du territoire, ils représentent en 2011, selon les estimations de l'Insee, 46,4 % des 47,7 millions de Français en âge de voter. Leur poids grimpe d'année en année puisque, en 2007, ils pesaient 44,6 %, 42,3 % en 2002, et 38,8 % en 1995. Avec près de 22,5 millions d'électeurs potentiels, ils pèsent donc aujourd'hui 7,6 points de plus qu'en 1995. Quant aux moins de 30 ans, ils ne sont plus que 19,3 % des Français en âge de voter, contre 22,7 % en 1995, et 24,3 % il y a vingt ans.Mais pour mesurer la réalité du pouvoir gris dans les urnes, il faut aussi tenir compte de l'exercice du droit de vote par les différentes tranches d'âge. À partir du fichier national des électeurs, le chercheur Stéphane Jugnot a agrégé les résultats du premier tour des présidentielles de 1995 et 2002 et du premier tour des législatives de 1997 (1). Ces résultats montrent des écarts considérables dans la propension à s'inscrire sur les listes électorales : 95 % des plus de 50 ans le sont, contre 80 % des moins de 26 ans. Ce qui signifie que les seniors représenteraient près de 49 % des inscrits, contre pas plus de 17 % pour les jeunes.Enfin, les écarts de participation déclarée sont encore plus spectaculaires : chez les seniors, 90 % des inscrits disent avoir voté, contre 73 % seulement chez les jeunes ! Il résulte, de ces deux différences de comportement, un écart considérable du taux de participation réelle au scrutin des deux classes d'âge : 86 % des plus de 50 ans expriment leur voix, contre 59 % chez les moins de 26 ans. Et Stéphane Jugnot d'en conclure que « la voix des jeunes ne vaut que 80 % de leurs poids démographique, quand celle des plus de 50 ans en pèse 110 % ! »Lorsque l'on retraite le poids démographique de chaque classe d'âge de la valeur relative de ses voix, on mesure leur poids effectif dans les bulletins exprimés. Si le prochain scrutin présidentiel se déroule dans les mêmes conditions que la moyenne de ceux de 1995, 1997 et 2002, les seniors pèseront 51 % des voix exprimées, et les jeunes 15,4 % seulement. Soit plus de trois fois plus ! Les seniors ne sont pas seulement très influents : ils ont désormais la majorité effective des voix.Certes, les taux d'inscription et de participation peuvent varier d'un scrutin à l'autre : en 2007, les jeunes se sont davantage inscrits et ont plus voté que lors des scrutins précédents. Mais rien ne permet d'affirmer que cette poussée de civisme de la jeunesse sera durable.En tout cas, l'ampleur du pouvoir gris explique pourquoi, depuis plusieurs mois, les initiatives gouvernementales tournent en boucle autour de la retraite, la dépendance, l'emploi des seniors, la pénibilité, la sécurité... avec quelques rares incursions sur le sujet de la formation des jeunes. Pour les candidats qui ciblent un électorat comme une entreprise un segment de marché, c'est simple : le rendement électoral des seniors qui votent est plus de trois fois plus élevé que celui des jeunes. Une mécanique des chiffres implacable : on ne peut plus gagner les élections en France en défendant d'abord ceux qui feront l'avenir du pays. Sauf à considérer que les seniors sont aussi des parents préoccupés par le sort de leur progéniture et qu'ils ont compris que leur niveau de vie aussi en dépendra. Mais cela n'est qu'une conjecture, comme l'ont montré les bataillons de têtes grises qui manifestaient contre la réforme des retraites.(1) France Portrait social 2010.L'analyse

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