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Le château de Berlin ou comment rêver à des châteaux en Allemagne.

La Tribune

Publié le 11 juin 2010 à 22:18 - Mis à jour le 11 juin 2010 à 22:18

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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L'heure n'est plus en Allemagne aux projets pharaoniques. Le gouvernement fédéral a donc décidé lundi, dans le cadre de son plan de rigueur quadriennal, de « repousser » la reconstruction du château de la ville de Berlin, le Stadtschloss, à 2014 au lieu de 2011. La décision a permis d'ajouter les 440 millions d'euros que devaient verser l'Etat fédéral pour le projet aux calculs d'économies réalisées dans le cadre du plan d'austérité. Mais il stoppe net un des projets les plus symboliques de la nouvelle Allemagne réunifiée. Lieu de pouvoir des HohenzollernL'histoire du lieu se confond avec celui de la Prusse et de l'Allemagne. Au milieu du XVème siècle, l'électeur de Brandebourg fait construire un château fort dans sa capitale, Cölln, au bord de la Spree. Au cours des deux siècles suivants, le pouvoir de la famille de Hohenzollern ne cesse de croître. En 1675, l'Europe découvre la puissance prussienne à l'occasion de la victoire de l'électeur Frédéric-Guillaume à Fehrbellin sur les Suédois, qui dominaient alors le Nord de l'Europe, à Fehrbellin. Le fils du « Grand Electeur », Frédéric III n'a alors qu'une idée : devenir un égal des Grands d'Europe. Autrement dit, devenir roi et en avoir les attributs. En 1698, il entame la reconstruction du château dans le style baroque inspiré du Palazzo Madama romain. Trois ans plus tard, il se fait couronner roi en Prusse (et non de Prusse, car il n'est roi que sur ses possessions indépendantes du Saint Empire Romain Germanique) à Königsberg, aujourd'hui Kaliningrad, et devient Frédéric 1er. Mais ses difficultés financières ? déjà ? l'empêchent d'achever la construction de son palais. Il est d'ailleurs piquant de remarquer que c'est alors le fils de Frédéric, le « Roi Sergent », Frédéric-Guillaume 1er, qui fait achever l'édifice. Car ce dernier est reconnu pour sa parcimonie, sa gestion au cordeau des finances publiques. Il a rétabli le crédit de la Prusse que son fils, Frédéric II, le « Grand Frédéric » saura utiliser dans ses guerres victorieuses et dans son palais de Potsdam. Malgré cette « austérité », et à la différence d'Angela Merkel, Frédéric-Guillaume trouve les moyens de finir le château qui s'affiche désormais au centre de ce qui est devenue la ville royale de Berlin. Modifié plusieurs fois, le château reste le lieu de pouvoir des Hohenzollern, devenus rois de Prusse en 1806 et Empereurs d'Allemagne en 1871. Le 9 novembre 1918, l'empereur Guillaume II vient à peine de quitter le château où il a abdiqué que des soldats et des ouvriers envahissent le bâtiment. Karl Liebknecht, une des figures les plus écoutées de la gauche allemande d'alors monte au balcon du château et proclame, entourés de drapeaux rouges, la « République socialiste libre d'Allemagne ». Un peu plus tôt pourtant, le social-démocrate, Philipp Scheidemann, avait déjà proclamé depuis le Reichstag la République. Le wagon de Rethondes exposéLiebknecht est exécuté en janvier 1919 avec Rosa Luxembourg, son projet n'a pas vu le jour et la République de Weimar fait du château un lieu culturel, notamment un musée d'arts décoratifs. Plutôt dédaignée par les nazis, la place du Château voit cependant trôner le fameux « Wagon de Rethondes » à partir de 1940, ce wagon où fut signé l'armistice du 11 novembre 1918 et celui du 22 juin 1940, et qui fut pour Hitler le symbole de la revanche sur les Français et le « Diktat » de Versailles. En 1944 et 1945, le château est en grande partie détruit par les bombardements. En 1948, un projet de reconstruction est soumis aux autorités berlinoise, mais rejeté. Le château tombe en 1949 dans l'escarcelle de la RDA. L'accès est alors fermé et le 7 septembre 1950, les restes du bâtiment sont dynamités sur ordre de Walter Ulbricht, l'homme fort du régime. Pendant 26 ans, le lieu sera alors la place Marx et Engels, destinées aux grandes manifestations de la RDA. Jusqu'à ce qu'en 1976, le Palais de la République, un bâtiment assez banal et très « seventies soviétiques » soit construit pour héberger la « Volkskammer », le parlement de la république socialiste. Ce bâtiment est fermé en 1990 en raison de son haut degré de contamination à l'amiante. On commencera à le désamianter en 1997, mais déjà les discussions pour la reconstruction du château sont lancées. Une verrue au centre de BerlinLes débats vont être vifs. Beaucoup estiment que le Palais de la République est une verrue au centre de Berlin, nouvelle capitale de l'Allemagne. Le lieu rappelle trop la RDA. Mais que mettre à sa place ? Un bâtiment moderne ou une réplique du château des Hohenzollern ? Le choix de la réplique est très critiqué. Beaucoup, y compris alors une majorité de Berlinois, préfèreraient un ouvrage symbolique de notre temps, plutôt qu'un hommage à la gloire des anciens rois de Prusse. Parallèlement, des collectifs pour la défense du Palais se constituent afin de faire de ce lieu jadis symbole de l'oppression, un lieu de culture vivante. Beaucoup de Berlinois de l'Est soutiennent ces efforts, mais la pression en faveur du retour du château est trop forte. Malgré le coût, initialement estimé à 750 millions d'euros (corrigé ensuite à 552 millions d'euros), le projet de reconstruction est choisi et le Bundestag le valide le 4 juillet 2002. Seul le groupe PDS, héritier de l'ancien parti unique de la RDA, a voté contre. C'est le symbole d'une Allemagne réconciliée avec son histoire. Le symbole d'un mouvement qui traverse actuellement tout le pays. A Francfort, par exemple, le conseil municipal a également décidé de reconstruire des répliques de maisons du centre-ville d'avant la guerre à la place du hideux « Techniches Rathaus » des années 1960. Mais la reconstruction du château de Berlin devait aussi être la preuve que Berlin pouvait aussi porter des projets culturels grandioses, comme Londres ou Paris. Derrière la façade reconstituée du château devra se dresser le « Forum Humboldt », regroupant un musée des arts extra-européens, un musée des sciences, une bibliothèque et un lieu de rencontre culturelle, « l'Agora ». Un terrain vagueLe nouveau château doit affirmer la prétention culturelle internationale de Berlin. Un projet destiné à affirmé encore une fois la fierté nationale allemande. En 2008, le projet de l'architecte italien Franco Stella est choisi et le Palais de la République, qui servait depuis six ans de lieu d'exposition temporaire, est rasé. Le premier coup de pioche est alors prévu pour 2011. Le château doit alors être achevé trois ans plus tard et le Forum Humboldt ouvrir en 2017. Mais en attendant, sur Unter den Linden, face à la cathédrale, c'est un immense terrain vague qui accueillent touristes et berlinois. Un terrain vague qui pourrait s'inscrire dans la durée.L'heure du renoncementMais on ne saurait penser à tout, car la crise est passée par là. Angela Merkel est moins bonne gestionnaire que le Roi-Sergent. Elle doit surtout montrer aux marchés et à l'Europe que l'Allemagne est bien aussi vertueuse qu'elle le proclame. Le tout sans augmenter les impôts, car les Libéraux veillent. Alors tout est bon pour faire des économies, y compris ce grand projet. Les réactions ont été vives. Le maire de Berlin, le social-démocrate Klaus Wowereit a vu dans cette décision la preuve de « l'appauvrissement culturel » voulu par la coalition au pouvoir au niveau fédéral. L'affaire est en réalité très délicate pour Angela Merkel, car elle donne l'impression que l'Allemagne renonce à son ambition culturelle, ce qui déplaît beaucoup outre-Rhin. La décision donne également raison à ceux qui voyait dans le coût du projet une monstruosité irréalisable. Enfin, elle déçoit une partie de l'électorat conservateur qui se réjouissait de voir renaître le symbole de la puissance prussienne. Un choix repoussé après les électionsToute la semaine, le gouvernement a voulu rassurer. « Nous voulons le faire et nous le ferons », a ainsi proclamé le ministre de la culture Bernd Neumann. « Il ne doit pas y avoir une prairie ou une dent manquante au centre de la capitale allemande. Berlin est la vitrine de la nation culturelle allemande et le dernier mot sur ce lieu historique ne doit pas rester au barbare culturel Walter Ulbricht », s'est-il emporté, rappelant les arguments des partisans de la reconstruction. Le ministre des Transports et des bâtiments publics, Peter Ramsauer, a même laissé entendre que l'on pourrait finalement commencer la construction en 2013. Une promesse qui ne coûte pas chère, car il ne faut jurer de rien. La réalité reste que le projet a été repoussé à 2014, c'est-à-dire qu'il a été transmis au prochain gouvernement issu des élections fédérales de 2013. Autrement dit, tout est possible. Et si, pour l'instant, le projet lui-même semble encore faire l'unanimité au sein de la classe politique, qu'en sera-t-il dans trois ans ? La gauche ne sera-t-elle pas tentée de proposer un projet alternatif, plus consensuel ? Et les finances publiques allemandes permettront-elles dans quatre ans de mener le projet actuel, alors qu'il manque encore 20 milliards d'euros d'économies à faire pour rentrer dans les clous de l'obligation constitutionnelle. Fierté allemandeLes péripéties de la reconstruction du château de Berlin résument aussi le dilemme de l'Allemagne moderne qui veut rayonner en Europe et dans le monde, sans écorner sa vertu budgétaire. L'écho qu'a eu la victoire de la chanteuse Lena lors du concours Eurovision a été le symbole de ce que souhaite le peuple allemand : le triomphe continental de la sobriété et de la simplicité. Le Stadtschloss ne colle plus tout à fait à ce désir. Mais Berlin peut-il se passer d'un grand projet ? Tout ne se passe pas toujours comme dans le monde sucré et irréel du « Grand Prix ». La crise grecque a montré que la défense des intérêts des contribuables ne permettait pas toujours d'assurer le rayonnement et l'influence du pays. Le choix qui sera fait concernant le Stadtschloss sera donc symbolique des choix futurs de l'Allemagne. Encore une fois, l'avenir de l'Allemagne, et sans doute de l'Europe, passera par le destin de ce terrain vague berlinois.

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