Du Yukon à Terre-Neuve, 8.298 km de francophonie : Saint-Jean, en quête d'une nouvelle identité

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L'énorme barge, dans le port de Saint-Jean, à Terre-Neuve, ne va pas à la pêche. Pas plus que les petits bateaux qui y mouillent. La pêche à la morue, gagne-pain des marins bretons, anglais, portugais, bref, de tous les terre-neuvas pendant près de quatre siècles, est interdite sur ces côtes depuis le 2 juillet 1992. Les choses avaient déjà changé à cette époque et le temps où le homard était boulotté en douce - il abondait, au point d'être considéré comme un met de basse catégorie - tenait de la légende. La surpêche avait fait le reste. Le souvenir de la pêche ancestrale à la morue ne revient que deux fois par an, quand le gouvernement autorise une flottille de petits bateaux à partir, pour une semaine seulement, vers les Grands Bancs. Les travailleurs de la mer ont dû se reconvertir, et surtout, partir. Au Québec, en Ontario, mais principalement en Alberta, pour turbiner dans le pétrole. Puis, certains sont revenus : on avait découvert de l'or noir au large des côtes de Terre-Neuve. La barge qui sort du port va ravitailler les plates-formes. Les temps changent, mais l'esprit du lieu est resté. À Saint-Jean, on parle de « minute » de pointe, tant la circulation y est fluide. Les habitants ne prennent pas la peine de « barrer » leur porte. L'hospitalité est de mise, comme lorsque des milliers de voyageurs se sont retrouvés coincés dans la région après l'arrêt du trafic aérien, conséquence des attentats du 11 Septembre. « Quand je suis arrivée ici, on m'a dit : ?Welcome to Canada. We are happy to have you here?. J'ai mis trois jours à m'en remettre ! » se souvient Dounia Hamoutene, une océanographe du Centre de recherche sur le pétrole, le gaz et autres sources d'énergie extracôtières (CRPGEE), à Saint-Jean. Sans doute le contraste avec son expérience des douanes françaises lors de son arrivée en France pour finir ses études à Aix-Marseille : « Ici, il n'y a pas de préjugés négatifs sur le fait que je sois algérienne, remarque-t-elle, seulement un peu d'ignorance. » S'installer, acheter une maison et travailler, tout a été facile - surtout avec un doctorat en poche. Devenue canadienne il y a sept ans, elle revendique sa double identité (ou plutôt, sa triple identité, puisqu'elle est mariée à un Allemand). Elle donne même des cours de danse algérienne plusieurs fois par semaine... La ville, d'ailleurs, est de plus en plus cosmopolite, principalement en raison de l'afflux de spécialistes du pétrole, qui ont travaillé les uns en Norvège ou au Brésil, les autres au Nigeria ou dans les pays du Golfe. Antoine Forcinal est l'un de ces ingénieurs mondialisés. L'Afrique, la mer du Nord, l'Alberta, et maintenant, Saint-Jean de Terre-Neuve. « Ici, c'est le nouvel eldorado », dit-il, avec une pointe de regret. Certes, il a été ravi de rencontrer l'autre jour un confrère qu'il avait déjà connu en Afrique, et se sent partie prenante de la nouvelle aventure. Mais avec l'arrivée des rois du pétrole, les prix dans l'immobilier et les supermarchés ne cessent de grimper. Ce qui ne l'empêche pas de vouloir, cette fois-ci, se poser. « Je ne suis pas fan de culture américaine, et ici, il y en a deux, en français et en anglais. » Il se verrait bien fonder une famille à Saint-Jean, et avoir des enfants qui seraient également francophones, mais sans être trop « hexagonaux ». Et pour les nostalgiques de la France profonde, il y a toujours Saint-Pierre-et-Miquelon, à quarante minutes d'avion...

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