Contagion libertaire et inertie de l'Occident

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De la place Tahrir, au Caire, à celle de la Perle, dans la capitale de l'émirat de Bahreïn, il y a bien sûr des différences. Le monde arabe contient plusieurs mondes. Il est fragmenté par des frontières politiques qui témoignent d'histoires nationales. Par les différences de régimes. Par les rivalités religieuses ou stratégiques. L'extraordinaire contagion du soulèvement démocratique qui a débuté en Tunisie au mois de décembre révèle pourtant une unité troublante, perçue non pas par les spécialistes de la géopolitique, mais par les peuples eux-mêmes. « Si nos voisins se révoltent, alors la liberté est à notre portée, parce que nous sommes comme eux. » Voilà ce que semblent dire les Libyens, les Bahreïniens ou les Yéménites, portant la contestation de place en place au Moyen-Orient.Le rôle des nouvelles technologies de l'information dans cette contagion libertaire a été maintes fois souligné. Il n'est pas neuf. Déjà en 1989, le mur de Berlin était tombé grâce à la télévision satellitaire, lointaine descendante du transistor, inventé juste après la guerre. À l'époque, l'information avait permis aux « Ossies » de se comparer à l'Ouest, de récuser leurs dirigeants et le système qu'ils avaient imposé. Sans doute la presse papier a-t-elle joué un rôle identique dans le déclenchement des révolutions d'indépendance nationale en Europe, au XIXe siècle : de tout temps, la circulation de l'information et du savoir a provoqué cette émulation libertaire. L'Internet est un changement de mesure, et non pas de nature, dans ce phénomène aussi vieux que la société des hommes elle-même.Le printemps arabe nous livre encore une vérité précieuse, qui avait été ensevelie par la crise : les régimes autoritaires ne sont pas aussi stables qu'ils en ont l'air. La crise a pu donner le sentiment que les démocraties occidentales étaient plus vulnérables, parce que les réformes y sont difficiles à conduire face à une opinion publique versatile et capricieuse, infantile même dans son déni des réalités. Parce que le corps social y préfère les illusions de l'endettement aux désagréments du déclassement. Les dictatures n'ont évidemment pas ces embarras : celui qui lève les sourcils est embastillé sans délai. Une efficacité de court terme, qui se paye pourtant d'une fragilité sans remède face au courage des manifestants. Qu'un vent de liberté se lève, et les remparts idéologiques s'envolent comme des fétus de paille.Aussi féconds qu'ils soient pour le monde de demain, ces événements adressent une question pressante à l'Occident : sommes-nous prêts pour cette avancée de la liberté, pour aider cette nouvelle étape de l'histoire ? En 1989, l'Amérique, requinquée par la cure reaganienne et confiante dans ses atouts, était le chef de file du monde libre, prête à accueillir les démocraties naissantes de l'ex-bloc soviétique. Elle est aujourd'hui en proie au doute, dirigée par un président affaibli, qui multiplie les volte-face diplomatiques et ne sait pas choisir ses alliés. Imagine-t-on ce qu'aurait été la chute du Mur si Jimmy Carter avait été encore au pouvoir ? Obama développe de préoccupantes similitudes avec son prédécesseur démocrate de la fin des années 1970. Idem pour l'Europe. Il y a vingt ans, sous l'impulsion d'hommes d'exception, Jacques Delors en tête, elle avait répondu aux circonstances en élargissant son périmètre à l'Est, au risque de compromettre son projet historique. Aujourd'hui, elle est enferrée dans un écheveau de dettes, peine à définir une stratégie pour aider ses riverains méridionaux, tout occupée qu'elle est par le coûteux sauvetage de ses propres membres. Inquiétant paradoxe : les valeurs du monde libre progressent, l'Occident reste entravé et silencieux.flenglet@latribune.frSommes-nous prêts pour cette avancée de la liberté ?L'Amérique est en proie au doute. Idem pour l'Europe.

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