Il y a un an, Mario Draghi sauvait l'euro (si, si ! )

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C’était il y a un an. Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne s’exprime devant des investisseurs à Londres. L’ambiance est lourde. La veille, les taux des pays périphériques de la zone euro ont connu un nouveau coup de chaud. Le 10 ans espagnol est au plus haut depuis un an à 7,62 %, soit 638 points de base au-dessus du Bund allemand. Son équivalent italien ne se porte guère mieux à 6,597 %, 536 points de base au-dessus du taux allemand.Inquiétudes sur les marchésLes marchés s’inquiètent avec raison des effets de la récession induits par la consolidation. Surtout, après la restructuration de la dette grecque en mars, on doute de plus en plus de la solidarité au sein de la zone euro. La menace à peine voilée d’exclure la Grèce de l’union monétaire si le résultat des élections du 17 juin ne convenait pas à ses partenaires a renforcé cette crainte en multipliant les scénarii de « Grexit » (sortie de la Grèce de la zone euro). La situation des banques espagnoles inquiète et Madrid vient d’obtenir, le 20 juillet, l’aide du FESF (Fonds Européen de Stabilité Financière)  pour son secteur financier.Alors qu’on se demande si le FESF aura les moyens de soutenir l’ensemble des banques espagnoles, on craint que l’Italie, compte tenu du niveau de ses taux, ne doive à son tour réclamer l’aide européenne. Or, dans ce cas, les 500 milliards d’euros du FESF ne seront pas suffisants pour assurer le refinancement de la Péninsule. D’autant que l’action des gouvernements européens semblent peu rassurante. Depuis l’élection de François Hollande en mai, le couple franco-allemand bat de l’aile et Berlin donne surtout l’impression de vouloir payer le moins possible. Depuis le début de la crise grecque, on a surtout géré l’urgence. En bref, la monnaie unique semble en sursis.la BCE entre en liceJusqu’ici, la BCE s’est montré prudente. Elle a certes racheté de la dette grecque, irlandaise et portugaise et lancé un programme de refinancement à long terme (LTRO) qui a apaisé au printemps la crise. Le 5 juillet, le taux de refinancement a été réduit d’un quart de point, à 0,75 %. Mais vainement. Devant l’incapacité des politiques à maîtriser l’incendie, Mario Draghi, arrivé à la tête de l’institution de Francfort en novembre 2011, décide d’aller plus loin.En quelques mots, il va ouvrir une nouvelle phase de la crise européenne. « A l’intérieur de son mandat, la BCE est prête à faire toute ce qui est nécessaire pour sauver l’euro. Et croyez-moi, ce sera suffisant. » Les marchés retiennent cette expression : « whatever it takes… » et l’annonce fait l’effet d’une bombe. Les investisseurs comprennent vite le message : la BCE va agir massivement. Et elle a les moyens d’agir sur les marchés en rachetant des titres sans limites.Décrue des tauxRapidement, les taux entament leur décrue. Reste néanmoins une inconnue : l’Allemagne, si soucieuse de la « stabilité monétaire » va-t-elle accepter de laisser la BCE agiter la menace de la planche à billets? Mais en réalité, Mario Draghi n’a pu prononcer ce discours qu’avec le soutien de Berlin. Rapidement du reste, dans deux communiqués communs, signés avec François Hollande et Mario Monti, le premier ministre italien, la chancelière appuie la nouvelle position de la BCE.Mi-août, depuis ses vacances dans le Tyrol du sud, la seule région germanophone d’Italie, la chancelière se dit « absolument sur la même ligne » que Mario Draghi. Les marchés respirent encore un peu plus. Fin août, l’écart (« spread ») entre le 10 ans italien et le 10 ans allemand n’est plus que de 410 points de base. Le spread espagnol atteint 465 points de base.Les origines de l’accord allemandEn réalité, l’idée d’un « bouclier anti-spread » est largement répandue depuis plusieurs mois en Italie. Malgré ses mesures sévères qui commencent à irriter la population, Mario Monti ne voit pas réellement d’améliorations de la confiance des marchés. Ce ne peut donc être que le fruit d’un complot de spéculateurs qu’il faut briser en intervenant lsur les marchés. Longtemps, la chancelière ne veut pas en entendre parler. Elle craint que l’on utilise le contribuable allemand comme une « vache à lait », et qu’à l’abri de cette protection, les pays du sud refusent de « faire leurs devoirs. »Mais fin juin, lors du sommet de Bruxelles, Mario Monti et Mariano Rajoy, son homologue espagnol, décident de faire front. Le premier veut une union bancaire, le second la possibilité pour le MES (Mécanisme européen de stabilité) de racheter des obligations d’Etat sur le marché, le fameux « bouclier anti-spread. » Pour la première fois, Angela Merkel doit faire face à un vrai chantage : ou elle accorde ces concessions, ou le sommet s’achèvera sur un échec. La chancelière cède : elle est à un an des élections fédérales allemandes et elle a besoin de retrouver le calme dans la zone euro, dût-elle faire quelques concessions à priori inacceptables.Au même moment, en effet, l’Allemagne peine à ratifier le traité budgétaire qui est l’œuvre même d’Angela Merkel. Elle va devoir s’appuyer sur l’opposition de gauche pour assurer sa majorité. Elle doit se prémunir contre ce type de mésaventure avant le scrutin. Sa décision est prise : il faut à la fois apaiser la situation et réduire le risque d’un appel à la solidarité des contribuables allemands. D’où l’idée de recourir à la BCE pour organiser le « bouclier anti-spread », calmer les marchés et réduire le besoin d’un recours aux fonds du FESF. Mario Draghi a la voie libre.>> Lire aussi : La vraie nature du pacte budgétaire européenLa naissance de l’OMTLe 6 septembre, lors de la réunion mensuelle de la BCE, Mario Draghi dévoile son dispositif « anti-spread » baptisé dans un anglais plus francfortois que shakespearien Outright Monetary Transactions (Transactions monétaires complètes). L’histoire va en conserver l’acronyme OMT. Mario Draghi ne rentre guère dans le détail, mais il en dresse les principes : la BCE peut désormais, avec ce programme, racheter des obligations souveraines de pays de la zone euros de façon illimitée.Elle « stérilisera » ces achats et un cadre conditionnel est cependant dressé : les pays qui bénéficieraient de cette protection de la BCE devront adopter un programme « d’ajustement » dans le cadre d’une aide du MES et ils ne doivent pas encore avoir perdu l’accès au marché. Autrement dit, la BCE aidera certains pays, mais ces derniers devront mettre en place des programmes d’austérité sévères et ne pas dépendre que de la BCE pour se financer. L’équilibre est subtil pour satisfaire, grosso mode, Italiens et Allemands.Succès réelL’objectif de l’OMT est de ne surtout pas être activé. Nul ne sait du reste réellement comment il pourrait être mis en place concrètement. Mario Draghi avait promis la publication du cadre juridique de l’OMT, mais on l’attend toujours. Lors de sa dernière conférence de presse, en juillet 2013, il a indiqué que ce « n’était pas sa priorité. » Autrement dit, l’OMT reste un simple spectre, une menace. Mais une menace efficace.>> Lire aussi : Pourquoi la BCE ne va pas (encore) activer l\'OMT, son arme nucléaire? Jusqu’ici, Mario Draghi a gagné son pari. La menace a suffi à apaiser les marchés. La crainte d’une action de la BCE a mis fin aux poussées de fièvres sur les taux. Les spreads peuvent parfois remonter, mais jamais aux niveaux de 2011 et 2012. Un an plus tard, le 10 ans italien rapporte 4,41 %, l\'espagnol 4,61 %. La situation sur les marchés semble sous contrôle et Mario Draghi ne perd jamais une occasion de saluer ce succès.L’OMT ne peut pas toutMais l’OMT n’a pas tout réglé. Depuis septembre 2012, la zone euro est entrée dans une récession dont elle pourrait sortir péniblement, et sans élan, au second semestre 2013. Les tensions politiques sont encore présentes, les programmes « d’ajustement » sont toujours aussi inefficaces, le crédit est au point mort dans les pays périphériques. Un an plus tard, l’OMT a réussi, mais il ne suffit plus.Depuis mai dernier, la BCE tente de trouver d’autres leviers : elle a encore baissé ses taux et a assoupli sa politique de collatéral pour préparer une action sur les crédits aux PME. Surtout, début juillet, Mario Draghi a lancé une seconde bombe : il a rompu avec le « we never precommit » de Jean-Claude Trichet, son prédécesseur. Il s’est engagé à maintenir « durablement les taux bas actuels ou des taux plus bas. » Un engagement qui vise à donner de la visibilité aux agents économiques pour assurer la reprise. Encore une fois, devant l’incapacité des politiques à prendre la mesure de la situation et à agir concrètement, la BCE a amorcé une politique plus agressive. Elle est désormais en première ligne pour empêcher toute rechute, mais comme le dit souvent Mario Draghi, elle ne peut pas tout.>> Lire aussi : BCE : que peut encore faire Mario Draghi ? RisquesSi la sortie de la récession est plus faible qu’espérer, comme on le croit justement à la BCE ; si le problème de la restructuration des dettes portugaise, irlandaise et grecque n’est pas pris à bras le corps ; si enfin la Cour constitutionnelle allemande pose des limites implicites à l’action de la BCE, elle ne pourra plus agir seule. La crise de la zone euro pourrait y perdre alors la protection de sa seule vraie digue. 

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