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Giscard d'Estaing, l'homme de deux époques

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Publié le 29 juillet 2010 à 19:25 - Mis à jour le 29 juillet 2010 à 19:25

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Septembre 1961. Face caméra, le secrétaire d'État aux Finances Valéry Giscard d'Estaing présente aux téléspectateurs le projet de budget pour 1962. Derrière ce jeune homme déjà dégarni, au sérieux étudié, on aperçoit par la fenêtre les autos stationnées dans la cour Napoléon du Louvre, siège de l'administration de l'Économie et des Finances. Clin d'oeil à la modernité. « C'est un budget en équilibre, explique-t-il d'un ton de pédagogue. Pour la cinquième année consécutive, 1958, 59, 60, 61 et, je l'espère, 62, le budget de l'État sera maintenu dans les limites compatibles avec nos recettes, soit fiscales, soit de trésorerie. » Heureuse France, où l'expansion se conjugue avec la stabilité?: des dépenses d'équipement en hausse de 12 à 15 %, des dépenses sociales augmentées (allocations familiales, retraites), mais une pression fiscale qui diminue « de 19,30 % en 1959 à 18,40 % en 1962 », précise celui qui, dans quelques mois, sera promu ministre de plein exercice dans le gouvernement de Michel Debré.La Ve République débutante a, financièrement, fière allure. Alors que la IVe avait dévalué le franc huit fois en quatorze ans d'existence, le « franc lourd », né le 1er janvier 1959, ne fond pas. Le plan Pinay-Rueff de décembre 1958 a produit ses effets. À vrai dire, Antoine Pinay a été placé aux Finances par le général de Gaulle comme symbole, pour rassurer les épargnants. La « rente Pinay » de 1952 reste dans la mémoire collective le pinacle des placements : d'un rendement certes modéré (3 %), elle est indexée sur l'or et entièrement exemptée d'impôts et droits de succession. « Mettre en Pinay avant de mettre en bière » est devenu un dicton des familles ayant du bien. Mais c'est Jacques Rueff qui a conçu le plan, fait de lutte contre l'inflation, de rigueur budgétaire et de libre-échange. « On a démontré en France que la stabilité était possible, et compatible avec le plein emploi, qu'il n'y avait pas de raison de sacrifier le travail des uns et des autres à je ne sais quelle idole monétaire mais qu'on pouvait, au contraire, garder la valeur de la monnaie et assurer le travail de tous », se rengorge le jeune Giscard d'Estaing. Il est loin de se douter des tours que l'histoire lui réserve. Un an après, les rapatriés d'Algérie arrivent en masse. Ils doivent se loger, s'équiper, travailler. L'économie tourne en surrégime, les prix s'envolent. Le ministre des Finances donne en 1963 un vigoureux tour de vis budgétaire pour retrouver la fameuse « stabilité dans l'expansion ». Dur, trop dur, le plan Giscard provoque un sourd mécontentement qui irrite le général de Gaulle. Évincé du gouvernement en 1966, « VGE » fonde la Fédération nationale des républicains indépendants et s'installe dans une posture de plus en plus critique. De retour aux Finances après l'élection de Georges Pompidou en 1969, l'ambitieux a-t-il compris que la stabilité, c'était du passé?? Ce qui est sûr, c'est qu'il a renoncé à soutenir la candidature à l'Élysée d'Antoine Pinay, mais pas à récupérer son héritage de saint patron des épargnants?: lui aussi lancera un grand emprunt indexé sur l'or, avec un alléchant taux d'intérêt à 7 %. Nous sommes à la fin de 1973. En réaction à la guerre du Kippour, les pays producteurs d'or noir ont coupé un moment le robinet du pétrole, et les prix de l'énergie ont quadruplé en quelques semaines. Pour le grand public français, le premier choc pétrolier est l'élément déclencheur de la crise, dont on ignore alors qu'elle est en réalité un changement d'époque. L'aspect monétaire est moins connu?: l'Amérique de Nixon, en août 1971, a mis fin à l'étalon de change or sur lequel reposait le système de Bretton Woods. Le flottement des monnaies est devenu la règle, instaurant une sournoise guerre de tous contre tous. L'inflation généralisée va progressivement cesser d'aller de pair avec le dynamisme. Valéry Giscard d'Estaing ne le sait pas encore, mais son ultime budget de grand argentier est aussi le dernier à être excédentaire... pour au moins quatre décennies. La dette, cette vieille compagne dont on s'était empressé d'oublier l'existence, reprend en tapinois sa marche en avant, bras dessus, bras dessous avec un nouveau compère, le chômage. Après la mort brutale de Pompidou, VGE a été élu président de la République, le 19 mai 1974, battant d'une courte tête le candidat de la gauche François Mitterrand. La modernisation de l'économie française se poursuit, vaille que vaille, avec le programme nucléaire, la construction du TGV, le téléphone pour tous. Pas mal d'affairisme aussi, pour parachever le tableau de cet orléanisme version XXe siècle. Quelque chose pourtant le distingue de son modèle?: il n'est plus question d'écraser les révoltes ouvrières dans le sang pour restaurer le crédit de l'État. Tout juste récupère-t-on par l'inflation les augmentations de salaires et les prestations sociales distribuées avec largesse, quelle que soit la conjoncture. Raymond Barre, économiste sérieux devenu Premier ministre, cherchera bien à faire coller les dépenses de l'État et ses recettes, mais en vain. Si le bel équilibre des débuts de la Ve est loin, mai 68 est tout proche, et la violence affleure dans les luttes sociales. À l'époque, tous les politiques sont persuadés que les Français ne toléreront jamais la stagnation de leur pouvoir d'achat. La gauche a le vent en poupe et l'opinion donne tous les torts à VGE. Pour la stagflation, les restructurations industrielles, les diamants de Bokassa et même la hausse de l'or qui rend l'emprunt Giscard ruineux pour le Trésor public?: les 7,5 milliards de francs empruntés à 15 ans coûteront au final 90 milliards de francs courants à rembourser. Le 10 mai 1981, François Mitterrand est élu. Dans l'euphorie du « changer la vie », l'ancien ministre de la IVe République apparaît comme un homme tout neuf. D'ailleurs, il tient toutes ses promesses, à rebours de la vague néolibérale qui s'est levée dans le monde anglo-saxon avec Margaret Thatcher et Ronald Reagan. L'âge de la retraite est abaissé de 65 à 60 ans, la semaine de travail passe de 40 à 39 heures, une cinquième semaine de congés payés est accordée, les banques et les géants de l'industrie sont nationalisés à grands frais. Un souffle de Front populaire chargé de flonflons passe sur le pays, pour bien peu de temps hélas. Dès 1982, la balance commerciale française se dégrade, le déficit budgétaire se creuse, le franc est attaqué, les réserves de la Banque de France s'amenuisent.En avril 1983, le « tournant de la rigueur », qui ramène la France dans les clous allemands - plus tard, elle imitera plutôt le modèle financier américain - sonne comme une fin de récréation. La dette, elle, ne cessera plus de croître. Non pour payer des guerres, comme par le passé, mais pour financer le bien-être. L'homme de la reconstruction, Jean Monnet, rappelait en 1952 « un principe élémentaire de bonne gestion des finances publiques » : les sommes empruntées ne peuvent être affectées qu'à des dépenses d'investissement. Ses lointains successeurs d'aujourd'hui invoquent à l'envi ce sain principe. Quant à l'appliquer... Sophie Gherard

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