OPINION. « Il faut en appeler au civisme fiscal des plus riches », par Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste
Face aux défis géopolitiques actuels, Olivier Faure appelle à un sursaut européen alliant défense et justice sociale. Il plaide pour une fiscalité plus juste, notamment envers les plus riches, afin de financer l’effort de guerre sans sacrifier les services publics ni la transition écologique.
Par Olivier Faure
Olivier Faure, le premier secrétaire du Parti socialiste, milite pour un « civisme fiscal des plus riches ».
Étymologiquement, « Europe » provient de deux mots grecs qui signifient « large », et « vue ». La réalité est plutôt celle d'un continent qui a avancé les yeux clos. Le réveil a été brutal. Le 24 février 2022, il a saisi l'Europe, ce continent de cocagne, prospère et sûr de ses valeurs démocratiques. Nul ne voulait imaginer qu'un tel défi soit lancé à la communauté internationale. Les agressions n'avaient pourtant pas manqué depuis 1994 : la Tchétchénie, la Géorgie, la Crimée, le Donbass, la Syrie...
Sans le courage d'un président qui n'a pas fui, Volodymyr Zelensky, sans le courage d'un peuple qui est entré en résistance, Kiev serait russe aujourd'hui. L'Ukraine a été le bouclier de l'Europe, en payant le prix fort, celui du sang. C'est son sacrifice qui nous protège d'un satrape despotique dont le maintien au pouvoir dépend d'une guerre perpétuelle contre les démocraties présentées comme décadentes.
Le deuxième choc a été tout aussi cruel : réaliser que notre allié historique, dont les enfants sont venus mourir sur les plages de Normandie, menace désormais d'abandonner l'Europe au profit de l'ennemi de la guerre froide. Trump a fait voler en éclat, par ses déclarations obscènes, l'équilibre sur lequel nous vivions depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Son premier mandat a été une alerte, mais le déni est un mécanisme puissant et les dirigeants européens ont refusé de penser une réalité inacceptable.
Il n'est plus temps de pleurer sur le lait versé. Il faut avancer. Nous sommes désormais à ce tournant vertigineux de l'Histoire ou nul ne sait de quel côté la pièce va tomber. L'Europe n'est pas la vassale des États-Unis. Le moment de nous-mêmes est arrivé, ce moment où nous devons transformer l'obstacle en opportunité.
À l'ouest, face à Trump, Musk et Vance, la nouvelle troïka qui s'appuie sur toutes les formations politiques d'extrême droite, nous devons défendre notre modèle démocratique, écologique, social et régulateur pour refuser la loi du plus fort. Ils cherchent à saper nos défenses morales et dénoncent tout ce qu'ils considèrent comme déviant et que nous appelons progrès : l'égalité des droits, la justice sociale, la préservation de l'environnement, la diversité, les droits des minorités, la primauté de la science...
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L'Europe n'est pas endettée et elle peut donc emprunter.
À l'est, nous devons montrer notre détermination à entrer dans une négociation de paix à l'unique condition de ne pas la mener aux dépens de l'Ukraine. Je partage la volonté exprimée par le chef de l'État de réarmer les pays européens par la relance de notre industrie de défense et de viser l'autonomie stratégique en y incluant le débat sur la dissuasion nucléaire. En revanche, cette contre--offensive ne peut se réaliser au détriment de ce que nous défendons : un modèle social, démocratique et écologique.
Ne nous trompons pas dans les décisions à prendre et les messages adressés au peuple français. La menace russe, le retournement des États-Unis ne peuvent servir de prétexte à une cure d'austérité. Il est absurde d'opposer le financement de nos hôpitaux à celui de nos canons. Le combat contre le populisme suppose pour commencer de ne pas lui offrir son carburant !
La décision de sortir de la règle des 3 % les dépenses militaires est un premier pas. Il n'est pas suffisant. Il faut de l'« argent frais » et refuser un financement qui sacrifie les services publics, les retraites, la transition écologique...
L'Europe n'est pas endettée et elle peut donc emprunter. Nous avons en réserve les avoirs russes, 200 milliards de fonds d'État. Les dirigeants européens ont décidé d'utiliser les intérêts générés par ces fonds. Il faut aller plus loin et les saisir et, au minimum, les utiliser pour garantir des emprunts. Il est temps de mettre au pas les paradis fiscaux au cœur de l'Europe, qui doivent cesser la quasi-non-fiscalisation des activités européennes des Gafam et autres multinationales américaines.
Il faut en appeler au civisme fiscal des plus riches. Roosevelt n'avait-il pas, pour financer l'effort de guerre, osé relever le taux marginal supérieur de l'impôt sur le revenu à 94 % (pour la seule part de revenus atteignant la dernière tranche) ? Nous menons une lutte existentielle que nous devons remporter. Nous avons longtemps remis au lendemain. Le lendemain, c'est maintenant.