Guy Stéphan, entraîneur adjoint des Bleus : « La France n’est jamais bonne dans le confort »
ENTRETIEN – Avant le match contre le Sénégal, qu’il a entraîné, le numéro 2 de Didier Deschamps raconte leurs quatorze années communes à la tête des Bleus.
Il n’y a pas meilleur témoin que Guy Stéphan, 69 ans, dont seize dans le staff de l’équipe de France A (de 2000 à 2002, et depuis 2012), pour disséquer le mandat de Didier Deschamps, qui est aussi le sien, et présenter le premier match de ce Mondial, contre le Sénégal, dont il a été le sélectionneur entre 2003 et 2005. La preuve, bons mots à l’appui…
LA TRIBUNE DIMANCHE – Le Sénégal, c’est un match particulier pour vous ? GUY STÉPHAN – Oui, car ce passage a compté dans ma carrière. Mais ça date, il s’est passé tellement de choses depuis. Le Sénégal était déjà une place forte du football à l’époque, il l’est encore plus aujourd’hui. De toute façon, on est tombés dans le groupe le plus difficile avec la Norvège et l’Irak, qui a tenu l’Espagne en échec en match de préparation.
Au Mondial 2002, vous étiez adjoint de Roger Lemerre. Que retenez-vous de la défaite contre les Sénégalais lors du match d’ouverture ? Une grande leçon : la France n’est jamais bonne dans le confort. Il faut un défi. Lorsqu’on croit être meilleur que les autres, c’est la chute. C’est ce contre quoi on lutte aujourd’hui. Tous les jours [entretien réalisé le 6 juin], des gens me disent : « Alors, vous allez la ramener! » Sans point d’interrogation. Je suppose que c’est pareil pour les joueurs. Donc ça infuse. Mais c’est dur d’aller au bout. Très dur. Même si on est sur le podium du classement Fifa depuis huit ans. Il faut être au top.
Le staff de l’équipe de France, c’est plus de seize ans de votre vie… Oui. Je ne pouvais pas imaginer que moi, le petit garçon de Ploumilliau, un village d’alors 1735 habitants dans les Côtes-d’Armor, j’allais vivre tout ça. Je n’avais pas de réseau, j’étais très loin du football professionnel. Quand j’avais 16 ans, j’étais en équipe de France juniors mais je n’étais pas pro. Pour ma famille, ce n’était pas un métier. Donc je me suis orienté vers des études de prof de gym. J’étais étudiant au Creps à Dinard et je jouais à Guingamp en deuxième division.
À deux minutes de la fin, je me retourne vers Didier et je lui dis « c’est bon ».
Une fois mon diplôme obtenu, je me suis mis en disponibilité et je suis passé pro. Mais ma carrière a été courte, elle s’est terminée dans un virage à 29 ans. Je partais à l’entraînement à Caen, deux jours avant le début du championnat, en juillet 1986. Un mec roulait à gauche… Boum ! Jambe ouverte, fracture du bras, du coude, de la mâchoire, traumatisme crânien, coma.
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Et la conscience que la carrière s’arrête là ? Oui. Je me vois encore dans la voiture en train de lever ma jambe droite, mais mon pied ne continue pas. Il reste au sol. Je me suis évanoui. Des joueurs sont venus me voir quelques jours plus tard à l’hôpital. Il y en a un qui est entré, m’a vu et m’a dit : « Ah, excusez-moi, je me suis trompé de chambre. » J’étais tellement amoché qu’il ne m’a pas reconnu. J’étais parti pour être entraîneur, ça s’est juste fait plus vite que prévu. Je pense que j’avais une vocation d’enseignant. Tout ce que j’ai pu apprendre en pédagogie, en anatomie ou en physiologie pendant mes études m’a servi après.
Si je vous demande une image de vos quatorze années passés avec Didier Deschamps, je suis sûr que vous allez dire « Moscou 2018 ». Parce que la victoire est au-dessus de tout ? C’est l’Everest. Il faut se souvenir qu’on n’est pas favoris au début du Mondial… Et ça se termine à 4-2 [contre la Croatie], avec un peu de marge. On sent qu’on va gagner, on a le temps d’apprécier. À deux minutes de la fin, je me retourne vers Didier et je lui dis « c’est bon ». Lui a eu du mal à le formuler.
Un mot pour définir votre relation ? Complicité. Elle s’est nouée au fil du temps et des épreuves. Il y en a eu à Marseille avant [2009-2012] et au début, avec la sélection. Parce qu’on évoque toutes les victoires, mais la mise en route a été compliquée – on se rappelle ce barrage du -Mondial 2014 contre l’Ukraine.
Le plus important, c’est d’avoir un groupe qui a faim du début à la fin.
Qu’est-ce qui vous impressionne encore chez lui ? Sa capacité à se réinventer. Il est très fort dans l’échange avec les joueurs. Collectif mais beaucoup individuel. J’ai assisté, en retrait, à quelques-unes de ces discussions. Il arrive à entrer dans la tête des joueurs. Ça, c’est la force d’un manager et c’est ce qui fait que ses différents groupes fonctionnent. Parfois un peu moins bien, comme à l’Euro en 2021, mais sur la durée…
Vous attaquez votre septième tournoi ensemble. Avec le recul, avez-vous commis des erreurs ? Sincèrement, je ne pense pas. Le plus important, c’est d’avoir un groupe qui a faim du début à la fin, qu’on ne perde personne en route. Que le groupe reste uni, quels que soient les choix effectués. Cette difficulté s’amplifie au fil des années puisqu’on est désormais 26. Mais déjà à 23, il y en a deux ou trois qui ne jouent pas, d’autres très peu. L’histoire de l’extincteur avec Adil Rami en 2018, on en rigole bien. Mais si on perd le match d’après, ce n’est plus la même. Je ne dis pas que c’est Knysna, mais ce n’est pas pareil. Tous les détails sont importants dans un tournoi, la vie de groupe est primordiale. C’est ce qui te fait gagner. Aujourd’hui, la moitié de l’équipe n’a pas fait de Coupe du monde. Donc il faut s’adapter, trouver des solutions.
S’il y avait un match à rejouer, lequel choisiriez-vous ? La finale de l’Euro 2016 contre le -Portugal [0-1]. D’autant que Pierluigi Collina [responsable de l’arbitrage et président de la commission des arbitres à la Fifa] a confié à Didier que le but d’Eder n’aurait pas dû être validé s’il y avait eu la VAR, parce qu’il y a une faute en amont. Il lui a dit ça comme ça, j’étais à côté. Mais c’est surtout un regret car on a joué la finale avant, à Marseille contre l’Allemagne [2-0 en demi-finale].
En quoi Didier et vous avez le plus changé en quatorze ans ? Didier a évolué dans son rapport aux médias depuis 2016, qui a été un tournant pour lui [le mot « raciste » avait été tagué sur une de ses résidences]. Il a pris beaucoup plus de recul, est moins impacté. Sinon, il est peut-être encore plus dans le souci du détail. Une phrase résume ça : il faut tout prévoir, même l’imprévisible. Sans que ça tourne à l’excès. Moi ? À part les cheveux ? On évolue dans le rapport aux joueurs. Quatorze ans après, on ne s’exprime pas de la même façon. On étudie, on fait en sorte d’être « djeuns ». Sans forcer, sinon ça ne passe pas. Je ne vais pas me mettre à chanter du rap – j’essaye de comprendre, déjà.