OPINION. « Face aux politiques impérialistes et au changement climatique, l'Europe doit s'adapter si elle ne veut pas disparaître »
Eric Muraille, Philippe Naccache et Julien Pillot
Eric Muraille, Philippe Naccache et Julien Pillot
Donald Trump s'est affranchi des politiques de lutte contre le changement climatique en annonçant la sortie des accords de Paris et l'intensification de l'extraction de pétrole et de gaz sur les terres fédérales. Sans exclure le recours à la force, il a affirmé son désir d'annexer le Canada et le Groenland, de prendre le contrôle du canal de Panama. Il a même conditionné le soutien militaire américain à l'Ukraine à la signature d'un accord-cadre sur l'exploitation des minerais ukrainiens, ce qui fragilise l'Europe face à la Russie.
N'en déplaise à l'économiste Thomas Piketty, les velléités impérialistes américaines ne sont en rien le signe d'un leadership menacé, mais l'expression cohérente d'une stratégie claire sur ses objectifs, et impitoyable quant à ses méthodes.
Comme le fait justement remarquer l'historienne Marlène Laruelle, le gouvernement Trump avance un projet politique « fondé sur un socle idéologique solide et cohérent ». Pour celui-ci, la souveraineté de l'État est primordiale et ne doit pas être limitée par des lois ou des institutions supranationales. Ainsi, un « nouvel ordre illibéral marqué par le retour de la puissance » s'impose afin de garantir la prospérité américaine. Une prospérité qui passe par la conquête des ressources les plus critiques à la croissance économique ... et à la prise en compte des effets du changement climatique. Car, aussi paradoxal que cela puisse paraître, l'administration Trump adopte une politique qui en intègre les conséquences sur le long terme.
Il faut admettre qu'en matière d'inflexion de la trajectoire du réchauffement climatique, l'heure est à la résignation. En témoignent les récents propos d'Éric Schmidt, l'ex-CEO de Google, rapportant que « nous n'atteindrons jamais nos objectifs climatiques » ou encore l'étude fraichement publiée de Hansen et ses collègues qui conclut que les accords de Paris sont désormais intenables. Il est donc très vraisemblable que nous franchirons la barre symbolique des +2°C de réchauffement climatique et que nous en subirons les conséquences.
À la manière de Shakespeare, les États-Unis semblent vouloir embrasser ce qu'ils ne peuvent empêcher. Plutôt que de chercher à s'aligner sur des politiques climatiques aux résultats plus qu'incertains, ils se préparent aux défis d'un monde à +2°C. Dans cette perspective, l'annexion du Canada n'a rien de délirante. La productivité agricole de ce territoire pourrait augmenter avec le réchauffement. Ces terres sont riches en pétrole, minerais critiques (nickel, lithium, uranium), eau douce, sans même évoquer le contrôle des voies maritimes que cela confèrerait aux États-Unis. Il en va de même pour le Groenland...
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La volonté de mieux contrôler les frontières et la politique ouvertement nationaliste de Trump pourrait préparer les USA à faire face aux afflux massifs de migrants en provenance des pays les plus impactés par le changement climatique. En effet, une étude publiée dans la revue Environmental Sciences anticipe 3.5 milliards de migrants d'ici 2070 provenant principalement d'Amérique du Sud, d'Afrique et d'Inde.
Ainsi, le changement climatique remet au premier plan le contrôle des territoires et de leurs ressources. Dans ce contexte de nationalisme exacerbé, l'Europe se retrouve extrêmement vulnérable et désemparée. Elle s'est mise en situation de forte dépendance technologique, militaire, et énergétique vis-à-vis des USA, de la Chine, de la Russie et de bon nombre de pays aux intérêts et valeurs peu compatibles avec les siennes. Fidèle à son dogme libre-échangiste, elle continue de penser le monde uniquement selon le sacro-saint principe du « doux commerce » de Montesquieu et échoue à se projeter dans un monde à +2*C. Le récent accord Mercosur en est un exemple. Comme nous l'avons montré, l'Europe semble aveugle au fait que cet accord entrainera sa dépendance alimentaire envers des régions qui seront durement frappées par le changement climatique.
On peut le déplorer, mais soyons réalistes. Un monde au climat fortement perturbé et parfois hostile aux activités humaines est synonyme de compétition accrue pour l'accès aux ressources. Nul besoin d'être grand sage ou historien pour savoir que ce contexte est le terreau des conflits les plus violents et est souvent dominé par la loi du plus fort. Le chantage de Trump concernant l'aide militaire à l'Ukraine, qui a atteint son apogée avec l'humiliation publique du président Zelensky à la maison blanche, n'est que les prémices d'un renversement des alliances dicté par cette nouvelle logique.
Les nations européennes peuvent-elles demeurer des herbivores, pétries de grands principes libéraux, dans un monde peuplé de prédateurs qui ne les partagent pas ou pire, qui y voient autant d'aveux de faiblesse ? À l'évidence, ce serait suicidaire. Les États européens doivent d'urgence s'entendre pour faire émerger une volonté de puissance commune, qui passe inéluctablement par une alliance technologique, industrielle et militaire du continent européen.
Cette nouvelle alliance se fera très certainement, et on peut dire heureusement, tant les règles de décisions au sein de l'Union européenne sont problématiques et les intérêts divergents, hors de l'édifice communautaire. Le fait que le sommet sur la défense européenne soit organisé par Keir Starmer à Londres est peut-être l'événement précurseur de cette salutaire évolution. Emmanuel Macron et Friedrich Merz appellent déjà à une défense autonome pour le continent européen. Et des pays qui y étaient jusque-là opposé, comme la Suède et le Danemark, participent à ce sommet.
Eric Muraille, Philippe Naccache et Julien Pillot