Fibre optique : qui va investir dans le très haut débit ?

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Par Gérard Pogorel, économiste, professeur à Télécom ParisTech.

Le déploiement des réseaux de fibres optiques à très haut débit, jugé, dans tous les pays industriels, indispensable au développement économique et social, s'opère dans un contexte à haute incertitude et à risque élevé. Pour en définir les conditions, plusieurs questions préalables ont reçu successivement une réponse, évoquant une course d'obstacles non encore achevée.

Il a d'abord fallu écarter la perspective de "vacance réglementaire", d'exemption des obligations réglementaires d'accès pour le réseau de nouvelle génération. L'argument de la "technologie innovante" n'a pas paru suffisamment convainquant aux régulateurs et aux gouvernements, en particulier au regard des conséquences en termes d'infrastructure essentielle.

Une fois réaffirmée par le régulateur la règle de l'accès, nous avons été confrontés au phénomène paradoxal de "concurrence inhibitrice". Alors que la concurrence est supposée favoriser l'investissement et l'innovation (c'est toute la logique de la "déréglementation"), les opérateurs étaient réticents à se lancer dans le déploiement d'un réseau multi milliardaires, assorti de l'obligation de l'ouvrir à leurs concurrents, tout en assumant la prise intégrale du risque mal reflété dans sa réalité par les calculs de tarifs d'interconnexion.

Face à cette concurrence inhibitrice, trois attitudes étaient dès lors possibles :
- le "laisser-faire", avec le risque de devoir attendre longtemps que les opérateurs se lancent dans le déploiement de la fibre.
- le retour à une notion de séparation de l'infrastructure et des services, par appel d'offres par exemple pour le déploiement d'un réseau à haut débit essentiellement unique, structurellement séparé, avec des conditions d'accès égales pour l'ensemble des opérateurs de services. C'est la solution débattue en Australie. Mais elle avait été écartée dans le passé en Europe lors de la mise en place du cadre réglementaire dans les années 1990, même si elle fait un retour remarqué dans les projets de la Commission européenne, suspendue comme une épée de Damoclès.
- enfin le recours à des formes de mutualisation, délicates à mettre en ?uvre car obligeant à faire preuve l'équilibrisme dans le fonctionnement d'un "club" des investisseurs, en évitant les laissés pour compte et les mises à l'écart, mais sans constituer un cartel : man?uvre délicate en termes de régulation. Cette solution est pourtant sinon la meilleure, du moins certainement la moins mauvaise, Elle se prête en particulier à une approche régionale, voire locale, tenant compte de situations concrètes autorisant un partage et une réciprocité. Cela permet aussi de procéder à un investissement graduel, relativisant l'argument massue des "300 milliards d'euros" à mettre sur la table en Europe. C'est cette orientation dans laquelle nous nous engageons heureusement aujourd'hui, et avec détermination, il faut l'espérer.

Autre paradoxe cependant, le "paradoxe de l'argent public". En France le réseau téléphonique a été installé en faisant appel à l'emprunt, sans financement budgétaire public. Or aujourd'hui, après dix ans d'ouverture à la concurrence et de privatisation, on dit qu'il faut de l'argent public... pour lancer le déploiement de la fibre et couvrir certaines zones du territoire. La formule "club" décrite ci-dessus devrait permettre de limiter le recours au budget de l'Etat et des collectivités locales, dans un contexte où le financement public est très sollicité par ailleurs.

Ce qui nous amène finalement au "vrai" risque, le risque industriel standard : le risque commercial. Quel marché pour les services très haut débit ? Et là, nouveau paradoxe! Alors que l'on attendrait l'interrogation entendue à chaque étape du déploiement des réseaux de communication - qui a vraiment besoin du très haut débit ? -, le contexte économique et financier mondial fait apparaître les investissements dans la communication comme des placements de père de famille (tout est relatif), et les dirigeants des télécoms comme des parangons de vertu, surtout comparés aux acrobates aux poches profondes et aux yeux bandés du secteur financier !
 

Gérard Pogorel est aussi le co-organisateur d'un séminaire-débat sur le thème : "FITH : La fibre optique jusqu'où ? Une nouvelle fracture numérique ?", le jeudi 3 décembre à Paris Télécom ParisTech.

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Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
la question de l'exploitation d'un réseau se pose pour les télécom comme pour l'eau, l'électricité, le train... et même demain les autoroutes.
Pour l'eau, en France, certains distributeurs privés ont laissé le réseau vieillir et n'ont pas investi dans la modernisation de ce réseau car ce n'était pas rentable. Résultat: le réseau devient alors vétuste et dans certains cas, il doit être "recollectivisé". Les entreprises privées n'ont pas été à la hauteur de ce qu'on espérait lors de la privatisation.
RFF n'est visiblement pas à la hauteur non plus...
La gestion privée d'un réseau a-t-elle déjà fait la preuve de son efficacité?
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Merci pour cette très légitime et intéressante interrogation dont il faut certainement tenir compte.

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