Avec un ADN moins cher, le géno-tsunami va déferler

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Par Laurent Alexandre, docteur en médecine.

La chute du coût du séquençage d?un ADN, de 100 millions de dollars en 2002 à 50 dollars estimés en 2020, va révolutionner la médecine et avoir de lourdes conséquences en termes éthiques, politiques, sociaux, industriels et géopolitiques. Il est nécessaire de les anticiper, en particulier en fournissant une information rigoureuse au grand public pour éviter la crainte d?un "Tchernobyl génétique".

Un gigantesque choc technologique est imminent : la baisse vertigineuse du coût du décryptage des deux molécules supports de l?hérédité, l?ADN et l?ARN, devrait se traduire par des progrès fulgurants en génomique. De même que le coût d?un circuit intégré baisse de 50% tous les dix-huit mois ? la célèbre loi de Moore ?, celui du séquençage intégral de l?ADN d?un individu est passé de 100 millions de dollars en 2002 (plus de 3 milliards de dollars avec les travaux préparatoires), à 1,5 million en 2006. En 2008, la barre des 100.000 dollars a été franchie à la baisse, et le prix devrait tomber à 1.000 dollars vers le milieu de la prochaine décennie. Avec les nanotechnologies, le coût du séquençage intégral pourrait s?établir autour de 50 dollars vers 2020.

Cet effondrement du coût du séquençage va bouleverser la médecine ? chaque maladie humaine a une composante génétique ? et, au-delà, la société. Les conséquences médicales, éthiques, politiques, sociales, industrielles et géopolitiques de ce choc technologique sont immenses. Il devient urgent de les anticiper.

Une médecine personnalisée va émerger. La connaissance des patrimoines génétiques individuels permettra d?évaluer la probabilité de chacun de développer différentes pathologies et de mettre en ?uvre une thérapeutique adaptée, idéalement de façon préventive. Dans un premier temps, la réponse restera basée sur les thérapeutiques traditionnelles (bien choisir les médicaments en fonction de son profil génétique pour maximiser l?efficacité et limiter les effets indésirables), mais les progrès de la "chirurgie des gènes" (méganucléases, PTC124?) permettront une réparation directe de nos anomalies génétiques. La génomique sera également une pièce essentielle de l?utilisation des cellules souches à des fins régénératives. Cette nouvelle médecine va radicalement modifier l?organisation du système de santé et exiger des compétences nouvelles. Comment faire évoluer la gouvernance du système de santé pour accompagner cette transformation et désamorcer les réactions corporatistes qu?elle ne manquera pas d?engendrer??

Contrairement aux idées reçues, les nouvelles technologies de santé ne génèrent pratiquement jamais d?économies, bien au contraire. La génomique peut faire exploser les dépenses de santé très au-delà de ce que nos nations à croissance faible pourront financer. Comment éviter un rationnement génétique, source d?une médecine à deux vitesses??

L?industrie du génome va devenir la première industrie mondiale au cours du xxie siècle. Elle se développe déjà très rapidement, depuis la fabrication des séquenceurs jusqu?aux biopuces, en passant par les techniques de réparation génique. Parallèlement, des sociétés destinées à commercialiser ces techniques auprès du grand public ont vu le jour aux Etats-Unis. A-t-on réalisé en France que le leader mondial de ces nouveaux métiers est un pseudopode de Google ("23andme")?? Le co-fondateur de Google, Sergey Brin, a ainsi découvert qu?il était porteur du gène de la forme familiale de la maladie de Parkinson ? gène qui entraîne une probabilité très forte de développer cette grave maladie. La France et l?Europe, malgré quelques succès d?estimes, sont pratiquement absentes du paysage. Plus que protéger des secteurs industriels en déclin, il faut maintenant favoriser les industries de la génomique.

Une orientation adéquate des travaux des instituts de recherche est cruciale. La recherche privée à but non lucratif (CEPH, Généthon, Association française des myopathies?) a jusqu?à présent permis à la France d?être présente dans ce secteur, mais un effort considérable doit être mené pour éviter la marginalisation de l?Europe. Cela suppose la création d?instituts multidisciplinaires, supprimant les rigidités verticales de nos organismes de recherche.

Des problèmes éthiques considérables sont à notre porte. Faut-il, par exemple, annoncer à un jeune adulte qu?il risque de perdre la vue à 65 ans du fait d?une prédisposition à la DMLA (dégénérescence maculaire liée à l?âge)?? Surtout, lorsqu?il n?existe pas de traitement préventif?? Inversement, est-il envisageable d?interdire aux citoyens de connaître leur destin génétique??

Quelles limites doit-on mettre à la modification de l?espèce humaine?? Faut-il une agence internationale ? sur le modèle de l?Agence de Vienne contre la prolifération nucléaire ? responsable du respect par tous les pays des limites à la transgression génétique??

La génomique met en évidence le rôle des acides nucléiques dans les capacités intellectuelles et cognitives. Cela n?émeut pas particulièrement dans la zone Asie-Pacifique?; ce sera en revanche un choc politique dans nos pays de culture égalitariste, où le sujet est tabou.

Ces technologies vont susciter des craintes immenses. Au regard des difficultés soulevées par les OGM ? technologie plutôt anodine ?, il est clair qu?il ne serait pas difficile de faire émerger la crainte d?un "Tchernobyl génétique" dans une population mal informée des enjeux. Comment éviter notre marginalisation technologique, tout en permettant au légitime débat démocratique de s?épanouir??

Le géno-tsunami va bientôt déferler sur nos sociétés, et un immense effort d?adaptation est nécessaire pour accompagner cette mutation radicale pour l?humanité. Sans oublier que la prochaine bulle boursière pourrait bien être une géno-bulle?

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a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Pourquoi ne se réjouirait on pas de cette nouvelle "connaissance" à la condition qu'elle soit accessible à tous. Que de soins remboursés inutilement avec des médicaments sans grande efficacité : c'est une source d'économie qui permettra peut être de payer pour le développement des soins préventifs lorsque c'est possible. Le fait de savoir que l'on est porteur d'une possible maladie, devrait nous encourager à faire au mieux pour la prévenir et si ce n'est pas possible de profiter au mieux du temps qui nous reste pour accomplir ce qui nous tient à coeur avant l'échéance fatale...
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Mon cher confrère,

Votre enthousiasme est rafraîchissant. Mais j'ai peur que cette bulle soit déjà crevée. La plus grande révélation du séquençage du génome humain a été... sa vacuité. Alors que l'on s'attendait à trouver un *programme* génétique, il ne s'agit que d'un code fait de messages rares, pauvres et redondants. Henri Atlan, dans la "La fin du tout génétique" expliquait très bien il y a déjà 10 ans la différence entre un programme et un code. La transmission et l'expression des caractères et des maladies utilise le code génétique, mais n'est pas programmée par lui. Ce code s'intègre dans un ensemble d'informations portées par de nombreux vecteurs biologiques.

Une médecine fondée sur le sequençage/décodage individuel paraît excitante sur le papier, mais elle n'a que très peu d'avenir. Elle sera réservée aux rares maladies monogéniques (mucoviscidose). Pour le reste, nous pourrons exprimer au mieux des probabilités.
Mais quel est l'intérêt (et vous le soulignez d'ailleurs) de savoir que l'on a 15% de "chances" de faire un Parkinson, 22% pour un Alzheimer et 35% pour une infarctus ? Surtout si l'on ne sait pas dire si ces maladies se déclareront à 65 ou 152 ans (c'est à dire jamais de notre vivant).

Nous retrouvons là une problématique que vous connaissez, qui est celle du dépistage et notamment celui du cancer de la prostate : la révélation d'un risque insoupçonné aboutit parfois à un effet globalement délétère ( http://www.atoute.org/n/article108.html ) . La mode des IRM "corps entier" chez les japonais aboutit également à la révélation de micro-tumeurs sans signification réelle, et à des interventions inutiles autant que dangereuses.

Le séquençage individuel du génome me paraît relever plus du gadget que du progrès, sauf à aboutir à une sélection de nos enfants dans une bibliothèque d'embryons, plutôt que de prendre le risque de faire nous-mêmes des êtres bourrés de risques. Je ne sais pas si cette éventualité me fait rêver ...

a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
"La politique de l'autruche est respectable: tout dépend de ce qu'il y a dans le sable" Didier Van Cauwelaert
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
GENIAL!!
On pourra créer une nouvelle catégorie..""les morts-nés""

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