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OpinionsGénération deuxième gauche

Croissance: l'omission de Michel Rocard

Photo de Pierre-Yves Cossé

Pierre-Yves Cossé

Publié le 01 juin 2015 à 08:27 - Mis à jour le 03 juin 2015 à 08:24

Le Quotidien Numérique

13 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Michel Rocard a raison d'appeler à un réengagement des pouvoirs publics dans l'économie. Mais, tout à sa volonté de relancer la demande, il oublie la question de la productivité, et plus généralement celle de l'offre. Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

L'entretien de Michel Rocard avec Ivan Best publié dans La Tribune exige de l'attention. Il est long, ce qui ne surprendra pas les familiers de l'ancien Premier Ministre et son approche des problèmes est multiforme.

Contrairement à la grande majorité des hommes politiques, le regard est distancié, il se situe dans le temps long, ce qui lui permet d'échapper à des contraintes immédiates, comme le poids de l'endettement. Autre originalité, l'importance qu'il porte à une réflexion interdisciplinaire mobilisant les « détenteurs du savoir économique, financier, écologique » et préalable à une réorientation de notre politique économique, bref à une planification stratégique à horizon de dix ans.

Le réalisme de l'ancien responsable politique le conduit à écarter les thèses écologiques sur la décroissance, source d'inégalités supplémentaires, qui aboutirait à une « catastrophe » sociale, voire à la guerre civile.

Une tonalité alarmiste

Mérite supplémentaire -ou audace-, il s'efforce de lier la théorie et la pratique en particulier la monnaie et l'économie réelle, alors qu'une théorie monétaire cohérente reste à écrire. Sait-on, par exemple, quels sont les effets à terme de l'explosion des liquidités émises par la FED ou la BCE ?

Insistant sur les phénomènes monétaires et financiers, il croit à la probabilité d'une "nouvelle explosion financière... qui pourrait avoir un effet aussi dévastateur que la crise des années 1930". Cela donne à l'entretien une tonalité alarmiste.

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Contrastant avec cette vision mondialiste et globale, le traitement qu'il propose est principalement national et keynésien, soit une augmentation de la demande à partir d'une "remontée de la masse salariale dans le PIB" et d'un effort massif d'investissement public en vue d'accélérer la transition énergétique. Keynésianisme, certes à l'échelle européenne. Le retournement de la politique européenne résulterait d'une sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne, pour laquelle il milite ardemment. Mais les monétaristes les plus intransigeants en Europe ne sont-ils pas les Allemands ?

Ne pas oublier que le monde a basculé...

La perspective rocardienne méconnaît une réalité qui pèse sur l'ensemble des économies depuis une vingtaine d'années. Le monde a basculé, et l'effet de bascule a été accéléré par la crise. De nouvelles puissances ont émergé, particulièrement en Asie (Chine, Corée, Inde) et, demain, en Afrique. Ces pays ne sont pas mentionnés dans l'entretien.

L'émergence de nouveaux pays industriels a entraîné des transferts massifs d'activité et de richesses, ainsi qu'un rattrapage spectaculaire au profit du Sud. Le socialiste internationaliste qu'est Michel Rocard doit se réjouir d'un phénomène qui a permis une réduction de plusieurs centaines de millions de pauvres à l'échelle de la planète, ce qu'il mentionne d'ailleurs. Le ralentissement de la croissance, voire la stagnation, dans le Nord, ne doit pas faire oublier la croissance qui persiste dans le Sud.

L'exemple des Etats- Unis illustre bien à quel point cet effet de bascule a eu des effets structurels et durables. La pression concurrentielle s'étant accrue, des millions d'emplois industriels ont disparu et les délocalisations se sont multipliées au profit de pays à bas coût de main d'œuvre. La classe ouvrière et les syndicats ont été affaiblis.

Michel Rocard, si bon lecteur de Marx, connaît le rôle des rapports de force et des luttes sociales comme facteurs explicatifs du développement économique. Cette inflexion du rapport de forces est l'explication principale de la compression des salaires. Les employeurs ont été aidés par le triomphe du néolibéralisme, concrétisé par l'avènement du couple Reagan-Thatcher.

Le poids de de la finance, une réalité persistante aux Etats-Unis

L'affaiblissement de l'économie réelle s'est accompagné d'une montée de l'économie financière. Les banquiers n'ont pas comploté pour baisser les salaires mais ils ont profité du contexte pour augmenter leur prélèvement sur l'économie et les rémunérations dans les banques, créant de fortes inégalités entre les secteurs productifs et le secteur financier.

Cet enrichissement spectaculaire a été d'autant plus accepté, que ces mêmes banquiers contribuaient au soutien de la croissance par des prêts massifs aux particuliers sous des formes variées (consommation, logement, études). Le crédit bancaire a partiellement comblé l'insuffisance des revenus salariaux à la grande satisfaction des pouvoirs publics soucieux d'éviter un ralentissement de la croissance engendrant une montée du chômage. Cela a duré jusqu'au krach bancaire.

Cette situation est-elle révolue suite à un choc pétrolier favorable et à une politique monétaire expansionniste ? Non, les bas et moyens salaires n'ont pas sensiblement remonté et une grande partie des classes moyennes ne considère pas que leur sort se soit amélioré avec la reprise. Le rendement du capital investi dans la production reste faible, au point que des capitalistes préfèrent les rachats d'actions suivis d'une augmentation des dividendes à l'investissement productif.

L'Europe applique le catéchisme monétariste

La plupart des pays européens ont connu une évolution comparable. L'industrie s'est contractée, le chômage a crû, les salaires ont stagné ou baissé. Compte tenu de différences de comportement et de règles, l'endettement privé supplémentaire a été plus modéré. Mais la sortie de crise est plus lente et incertaine, du fait du "policy mix" bruxellois, qui a donné la priorité à la réduction des déficits publics, sans obtenir de résultats globalement convaincants.

L'hégémonie néolibérale l'a emporté à Bruxelles au point que le catéchisme monétariste a été appliqué avec plus de rigueur qu'à Washington. L'investissement n'est pas vraiment reparti et la productivité ne progresse que lentement.

Ne pas oublier la question de l'offre

Ce mot productivité, on aurait aimé lire dans les réponses de Michel Rocard. C'est elle qui est la clé d'une augmentation soutenable des salaires. Elle est évidemment liée à une augmentation des investissements et à une modernisation de l'appareil de production.
S'en tenir à l'augmentation de la masse salariale comme levier de sortie de crise, c'est croire que la crise est seulement une crise de la demande et que l'économie française est une économie fermée.

Or nous avons à traiter simultanément une crise de l'offre et une crise de la demande.
Dans le traitement, le « volet revenus » a toute sa place. Une politique des revenus, qui ne serait pas seulement fiscale et qui aurait une dimension contractuelle, diminuerait les rentes et les rémunérations excessives, réduisant des inégalités qui freinent la croissance. Elle faciliterait les hausses de salaires partout où l'augmentation de la productivité donne des marges de manœuvre, ce qui implique un système productif plus souple, organisation du travail incluse.

Une remontée de la masse salariale dans le PIB obtenue par une hausse généralisée des salaires se traduirait, dans le contexte actuel, par une dégradation supplémentaire de la situation financière des entreprises, des réductions d'activités et un déséquilibre accru de notre balance commerciale et des comptes, donc par un surcroit d'endettement.

Les pouvoirs publics doivent d'abord pousser à l'investissement

Un traitement équilibré implique un « volet offre » particulièrement offensif. Le réengagement des pouvoirs publics dans l'économie réclamé avec raison par Michel Rocard doit porter en priorité sur l'investissement sous toutes ses formes, condition d'une hausse de la productivité.

L'investissement ne repartira pas tout seul compte tenu des perspectives d'un faible retour sur investissement, de l'insuffisance des fonds propres et des contraintes supplémentaires pesant sur les banques. Ces handicaps doivent être compensés par des dispositifs novateurs, financiers et fiscaux, accélérant une transition énergétique, souhaitée par Michel Rocard : prix élevé du carbone, fonds d'investissements associant capitaux publics et privés, incitations données aux économies d'énergie dans le bâtiment, à la recherche et à l'innovation dans le secteur de l'énergie. La plupart de ces dispositions n'ont de sens qu'à l'échelle européenne.

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Au moment où le policy mix européen s'assouplit, une porte semble s'entrouvrir à Bruxelles. Toutes les forces politiques, dont Michel Rocard, doivent pousser dans ce sens.
Puisse Michel Rocard élargir sa réflexion à la crise de l'accumulation capitaliste qui frappe les économies développées. Il est parmi les rares hommes politiques s'intéressant à l'économie un de ceux capables d'aborder ce redoutable problème dans toutes ses dimensions.

Pierre-Yves Cossé
1 Juin 2015

Pierre-Yves Cossé

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