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Emmanuel Macron : le tournant girondin ?

Photo de Philippe Mabille

Philippe Mabille

Publié le 18 octobre 2018 à 16:34 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:24

Emmanuel Macron, République, politique, France

Emmanuel Macron, République, politique, France

Reuters

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[ÉDITO] En mettant l’accent sur la réconciliation avec les élus par la mise en œuvre d'un grand ministère des Territoires, le président de la République française veut trouver un second souffle et relancer les réformes à l’approche du rendez-vous décisif des élections européennes du printemps 2019. Un tournant, au moins sur la forme, qui en annonce peut-être d’autres… sur le fond ? Par Philippe Mabille, directeur de la Rédaction.

« Ni tournant, ni changement de cap et de politique ». Emmanuel Macron a martelé ce message mardi soir en assurant le service après-vente du premier vrai remaniement de son quinquennat. Bien sûr, le chef de l'État, en confirmant son Premier ministre, Édouard Philippe, demande au gouvernement de poursuivre les réformes engagées, qui ne sont que la mise en œuvre du programme du candidat à la présidentielle. Mais, à bien regarder la composition de la nouvelle équipe gouvernementale, on entre pourtant bel et bien dans une nouvelle étape du macronisme avec, en ligne de mire, les deux élections de mi-mandat, les européennes de mai  2019 et les municipales de 2020.

Mea culpa

Après la crise déclenchée en juillet avec l'affaire Benalla, Emmanuel Macron se devait de donner un nouvel élan et un second souffle à son action, incomprise d'une majorité de Français. « Parfois, par ma détermination et mon parler vrai, j'ai pu déranger ou choquer certains. J'entends les critiques », a reconnu le président dans une forme de mea culpa renforcé par la mise en scène de son intervention : un décor mal éclairé, un président la mine grave, presque contrite. L'Élysée a été jusqu'à afficher, avec quelques feuilles raturées bien en évidence devant lui, qu'il savait se « corriger », au sens propre comme au figuré, à défaut d'être « corrigé ».

S'il n'y a pas de changement de ligne politique sur le fond, il y a donc un vrai tournant sur la forme. Ce remaniement résonne comme un « Je vous ai compris ! » gaullien dont il reste à vérifier qu'il sera sincère, celui-là... À part la nomination, imposée à Édouard Philippe, d'un proche, Christophe Castaner, au Ministère de l'intérieur assorti d'un super-flic à ses côtés, aucun "poids lourd" ne fait son apparition dans la nouvelle équipe. Mais, en nommant huit nouveaux ministres, et en procédant à quelques changements majeurs, le président de la République espère répondre aux reproches qui lui ont été faits de gouverner sans se préoccuper des "corps intermédiaires" que sont les élus et les partenaires sociaux. C'est bien le tournant de la république des territoires et de la république contractuelle que prend Emmanuel Macron pour relancer son quinquennat.

Rassembler les forces

Le signe le plus fort de ce changement est la nomination de Jacqueline Gourault à la tête d'un grand ministère de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales, avec à ses côtés deux ministres "pleins", l'un chargé spécifiquement des élus locaux, le Normand Sébastien Lecornu (ex-LR, ex-secrétaire d'État à l'Écologie), l'autre de la ville et du logement, avec le "marcheur" Julien Denormandie. Si ce n'est pas un tournant, au moins dans l'affichage, cela y ressemble. Macron qui avait promis un « pacte girondin »(*), veut répondre à la colère et à la fronde des élus qui l'ont exprimée fortement ensemble dans leur "appel de Marseille" fin septembre.

Reste à donner corps à ce changement par des actes forts, ce qui ne sera pas simple, vu l'état des finances publiques. Entre la suppression non financée de la taxe d'habitation et la bataille menée par Bercy pour freiner la dépense locale par une contractualisation menée de façon assez « jacobine », le déficit de confiance est béant.

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Sur le plan des équilibres politiques, les grands principes du macronisme sont respectés. Trente-quatre ministres avec une stricte parité hommes-femmes maintenue, un gouvernement et-de-droite-et-de-gauche ouvert à la société civile, et avec une place plus forte aux proches de François Bayrou (le MoDem Marc Fesneau prend les relations avec le parlement, un poste clé), l'entrée de jeunes députés LRM, dont Gabriel Attal (Hauts-de-Seine, 29 ans) auprès de Jean-Michel Blanquer, ou Christelle Dubos (Gironde) auprès d'Agnès Buzyn pour mettre en œuvre le plan pauvreté, il y a une réelle volonté de mettre la majorité présidentielle en ordre de marche et de rassembler les forces pour préparer les prochaines batailles électorales.

Conscient des fractures qui divisent les Français, Emmanuel Macron, qui dit « entendre et partager les impatiences », sait que les résultats de ses réformes vont mettre du temps à être perçues. « Progressivement, votre quotidien va s'améliorer », a-t-il affirmé prudemment. Certes, Emmanuel Macron n'a jamais dit qu'il serait le président du pouvoir d'achat, mais la réalité vécue par les Français tranche avec un budget 2019 qui communique sur 6 milliards de baisses d'impôts alors que la balance des mesures pour les ménages est beaucoup plus contrastée, comme l'a révélée l'enquête de l'Institut des politiques publiques.

Attendu au tournant

Tournant girondin(*), politique plus contractuelle... Emmanuel Macron version 2.0 sera-t-il moins vertical et jupitérien ? Rattrapé par son impopularité, le chef de l'État tient un discours plus modeste, promet d'avoir plus régulièrement un « contact direct » avec les Français, et de travailler en concertation avec les corps intermédiaires. Mais « en même temps », il prévient que les mois à venir sont décisifs.

Sur la transition écologique, il promet des mesures « structurantes et historiques » alors que 14 personnes viennent de mourir à cause des inondations dans l'Aude. Problème, c'est un sujet où les décisions sont rarement populaires, comme on le voit avec les taxes sur l'essence, qui s'apparentent à une taxe carbone et pénalisent les habitants des zones rurales en pleine flambée des cours du pétrole.

Sur le front social, le président est attendu au tournant par les syndicats et, même si les partenaires sociaux ont plutôt salué la concertation menée sur les retraites, sachant que l'âge de départ à 62 ans n'est pas menacé, ils restent l'arme au pied sur la réforme de l'assurance-chômage et craignent une nationalisation par l'État ou des mesures de dégressivité imposées d'en haut.

Ce remaniement qui intervient six mois avant les élections européennes est aussi l'occasion pour Emmanuel Macron de préparer un rassemblement des "progressistes" face à la montée des populismes. « Ne nous trompons pas d'ennemis », a-t-il lancé mardi face à ce qu'il a appelé le retour des « mœurs anciennes » et le « poison des divisions » : « Le monde se fracture, de nouveaux désordres apparaissent et l'Europe bascule presque partout dans les extrêmes et cède à nouveau aux nationalismes. » Emmanuel Macron est bien placé pour savoir qu'il a gagné en 2017 contre cette montée des populismes une bataille, mais pas la guerre.

Avec ce remaniement, le président tente de « ranimer la flamme de la résistance » et de se placer à la tête du combat à venir contre le "Frexit", alors que partout, au Royaume-Uni, en Italie, le projet européen semble se fissurer. Fracture des territoires, fractures européennes, le défi des mois qui viennent nécessitera beaucoup de péda­gogie et de finesse, et beaucoup moins de petites phrases inutilement polémiques. Comme si Emmanuel Macron avait compris qu'il devait d'abord se remanier lui-même...

___

(*) "Pacte girondin" : parmi les principales mesures de la réforme constitutionnelle (entamée en juillet et mise en veilleuse à cause de l'affaire Benalla), le gouvernement a  proposé, le 4 octobre, notamment un "pacte girondin" aux collectivités locales de métropole et d'outre-mer. De quoi s'agit-il ? Cette notion de "girondin" est utilisée en référence à la période de la Révolution française, quand deux camps s'opposaient sur la conception du pouvoir exécutif : l'un prônant la centralisation des décisions prises par une autorité unique, le camp des Jacobins ; quand l'autre camp, celui des Girondins (appellation popularisée postérieurement) voulait un gouvernement fédéralisé avec des entités territoriales fortes. Dans sa réforme, Macron évoque un droit à la "différenciation territoriale". Selon l'article 72 actuel, les collectivités territoriales peuvent déroger, à titre expérimental et pour un objet et une durée limités, aux dispositions législatives ou réglementaires qui régissent l'exercice de leurs compétences. Dans le cadre de cette refonte, la spécificité de la Corse sera mentionnée dans la Constitution comme s'y est engagé le chef de l'État.

Philippe Mabille

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