De la "réalité politique" à la Realpolitik

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"Mais enfin, que fait l'Europe?", me demandait récemment un ami. Je ne sais combien de fois j'ai entendu cette question depuis le début de la crise. Et aussi ces remarques : "pas terrible, le plan de relance"; "pour les banques, Bruxelles ne fait pas grand chose". Et ainsi de suite. La crise n'est pas finie. Mais les opinions ont déjà rendu leur verdict : l' "Europe" - ce lieu où se réunissent quelques technocrates, une floppée d'élus et, de temps en temps, les dirigeants nationaux, n'a pas été à la hauteur. En fait d'indigence européenne, nous assistons simplement au retour du nationalisme économique et financier. L' "Europe", ce petit amas institutionnel toléré autant que souhaité par les gouvernements nationaux, semble bien démunie face à cette réalité politique nouvelle.

Jusqu'il y a quelques mois, cette idée était taboue. Je me souviens de m'être faite vertement rabrouée à l'automne dernier, en pleine euphorie de la présidence française de l'Union européenne, par quelques amis lobbyistes et économistes pour en avoir fait l'hypothèse. Depuis nous sommes passés du registre des spéculations à celui des faits. Cette semaine, dans un séminaire consacré à la régulation des banques européennes, le commissaire en charge des affaires économiques et monétaires Joachin Almunia, ancien ministre socialiste de l'économie espagnol admettait "la réémergence du nationalisme". "Depuis septembre 2008, nous ne souffrons plus seulement d'un protectionisme classique mais aussi d'un protectionisme financier. Nous n'y avons pas été assez attentif", disait-il.

La nationalisation de l'industrie bancaire européenne a certes permis son sauvetage. Mais elle aura d'autres conséquences. Croire que la stratégie et le business model des banques ne seront pas affectés serait une erreur. "Les politiciens entrent petit à petit dans les organes de gestion des banques. Ils ont leur propre priorité qui ne sont pas européennes. Leur problème, c'est le financement des PME de leur pays", m'expliquait cette semaine le chef économiste d'une grande banque française devenue récemment un peu belge. Les opposants au rachat de Fortis par BNP Paribas voulait "que l'épargne belge aille aux entreprises belges". Ils ont perdu la bataille du "stand alone" de Fortis Banque mais leur position est moins minoritaire qu'il n'y paraît. Partout des voix s'élèvent pour ramener le périmètre d'activité des banques à des limites plus étroites. La "banque de gros", par opposition aux activités de détail (celles que l'on connaît : la gestion des dépôts, le placement de l'épargne, les prêts aux particuliers ou aux entreprises), souffre du discrédit attaché aux activités qui ont gonflé cette bulle d'actifs toxiques qui a empoisonné toute la finance. L'utilité même d'une activité financière internationale est contestée. Or finance internationale et commerce international sont les deux faces d'une même médaille. C'est un vent puissant de réaction qui balaye le monde politique. Jusqu'où en arrière nous ramènera-t-il?

Cette semaine, le président de la Commission José Manuel Barroso a mis sur la table des propositions sur la surveillance des banques que l'on attendait depuis 10 ans. L'idée est que la autorités publiques s'organisent au niveau supranational pour contrôler des banques qui le sont déjà. A première vue c'est une simple question de bon sens. Les propositions de Barroso, toutefois, ne créent pas de pouvoir supranational. Elles rendent juste la coopération entre superviseurs nationaux un peu plus probables, sachant que tout dépendra in fine de la bonne volonté de ces derniers. Les Français, dans leur rôle habituel de rêveurs fédéralistes, les ont jugés timorés. Barroso, dans celui du pragmatique réaliste qui ne veut fâcher personne, a dit qu'il était aux limites du consensus possible. Les Britanniques entendent bien ne donner d'autre rôle que réglementaire ou de conseil aux futures "autorités" et autre "conseil" européens.

La raison de leur opposition est simplissime. C'est aussi celle qui a amené la chancelière allemande, Angela Merkel, a négocié seule dans le déni choquant des intérêts de ses "partenaires" européens, le sauvetage d'Opel. Elle est que le sauvetage des banques, comme celui d'Opel, passe par la mobilisation d'argent public... et que cet argent n'est pas européen, mais qu'il est allemand, belge, français ou britannique. En théorie, rien n'interdirait que ce soit Mme Merkel qui discute avec Barack Obama et les dirigeants de General Motors du sort des dizaines de milliers de salariés d'Opel Europe. Mais qui peut croire sérieusement qu'elle défend également les intérêts du personnel de Anvers avec autant de vigueur que celui de l'usine de Rüsselheim? La République fédérale a mis 1,5 milliard sur la table. Ce n'est pas pour soutenir l'emploi en Flandre. Sans compter que, si la logique politique de cette opération est assez claire, on peut s'interroger sur la rationnalité industrielle. Un éditorial du Financial Times de ce weekend estime que les emplois sauvés en Allemagne grâce à cet afflux massif d'argent public en détruirait d'autres dans des entreprises, plus affûtées, ailleurs en Europe. C'est une hypothèse vraisemblable. Sauf que chaque pays européen adoptant peu ou prou la logique de Mme Merkel, elle n'est plus guère formulée que par quelques "pinailleurs".

La Commission européenne, qui est précisément là pour rappeler cette évidence, à savoir que la course généralisée aux subventions et à la protection des industries nationales est mortifère, a de plus en plus de mal à se faire entendre. Dans le dossier Opel, elle a improvisé un groupe de travail au niveau ministériel qui s'est réuni pour la seconde fois vendredi à Bruxelles. Une sorte de contrepoids aux négociations qui se déroulaient à Berlin. Purement formel. Barroso a échoué à préserver l'intérêt européen. Il a cependant eu le mérite d'avoir fait un geste symbolique en indiquant ce qu'aurait du être la négociation : une alliance des pays européens où les opérations européennes de General Motors sont implantées pour parler avec GM et coordonner les mesures d'aide. Barroso a fait preuve de réalisme politique face à la Realpolitik allemande. Pouvait-il faire plus? Il est un peu facile de répondre que "oui".

Laissons le mot de la fin à l'une des figures les plus remarquables du parlement européen sortant : l'ancien ministre des finances roumain et professeur d'économie Daniel Daianu. Entré au Parlement en 2007 (suite à l'adhésion de la Roumanie), il le quitte sur ce constat lucide et amer. "Nous devons à présent faire face à la faiblesse structurelle de l'Europe. Si nous ne pouvons nous entendre sur un plus grand degré d'intégration économique et budgétaire, la fragmentation du marché intérieur sera inévitable. La crise fait apparaître cela très clairement. Si on ne veut pas résoudre cette faiblesse, le système se rééquilibre et nous serons obligés de vivre entre deux mondes. Mais à terme, la logique du marché unique n'est pas compatible avec la fragmentation politique de l'Europe".

F.A.

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