Le stoïcisme, une philosophie par temps de crise (2/5) : gagner en pouvoir d'action

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Pour Epictète, ce qui dépend de l'archer, c'est son intention (la finalité qu'il vise), sa préparation, sa concentration au moment de tirer. L'archer stoïcien désire tout autant remporter la victoire qu'un autre. Il mettra donc toute son énergie dans ce qui dépend de lui mais ne s'attachera pas plus que cela au résultat qui ne dépend pas de lui - une bourrasque de vent pourrait détourner la trajectoire de sa flèche.
Pour Epictète, ce qui dépend de l'archer, c'est son intention (la finalité qu'il vise), sa préparation, sa concentration au moment de tirer. L'archer stoïcien désire tout autant remporter la victoire qu'un autre. Il mettra donc toute son énergie dans ce qui dépend de lui mais ne s'attachera pas plus que cela au résultat qui ne dépend pas de lui - une bourrasque de vent pourrait détourner la trajectoire de sa flèche. (Crédits : Reuters)
CHRONIQUE. La philosophie stoïcienne, née au IVe siècle avant JC en Grèce, exerça une influence importante jusqu'au IIIe siècle après JC. Elle fut d'un grand secours à l'Empereur Marc Aurèle et inspira de nombreux philosophes par la suite, de Montaigne à Spinoza. Comme ses enseignements sont particulièrement précieux en temps de crise, comme celle que nous traversons en raison de la pandémie, nous proposons dans cette série d'en explorer cinq pour déconstruire les idées reçues. Aujourd'hui, enseignement n°2 : gagner en pouvoir d'action. Par Flora Bernard (*).

Mars... avril... le confinement s'installe. Nous voici donc chacun chez nous, derrière nos écrans, apprenant à nous servir des outils à notre disposition pour organiser et réaliser notre travail. Certains sont désœuvrés, hésitant encore entre angoisse et hédonisme, d'autres s'affairent en se demandant si leur travail a vraiment du sens, d'autres encore sont au cœur d'une véritable mission de société. Dans l'incertitude de la durée du confinement, la question de l'action se pose, son sens, son efficacité, les moyens que nous déployons pour qu'elle ait des chances d'aboutir aux résultats escomptés. L'action est l'un des sujets sur lesquels il existe le plus de malentendus quand on pense au stoïcisme. Le stoïcien serait ce sage passif et fataliste s'en remettant au destin sans s'acharner sur le sort (lui, c'est le stoïque, non le stoïcien !). Mais la philosophie stoïcienne est avant tout une philosophie de l'action.

Comme le dit Sénèque, « la Nature nous a fait naître pour ces deux fins : la contemplation des réalités et l'action »[1], l'une ne pouvant aller sans l'autre. Mais notre culture s'est focalisée essentiellement sur l'une (l'action), au détriment de l'autre (la contemplation), qu'elle a notamment laissée aux philosophes. Ce confinement a été pour nombre d'entre nous une occasion de réarticuler contemplation (réflexion, retour à soi...) et action. Pour d'autres, ce rééquilibrage commence maintenant avec le déconfinement, avec le risque de se jeter à nouveau dans l'action à corps perdu. Mais comme nous l'avons vu hier avec l'enseignement n°1, nos actions dépendent de nous - c'est ainsi que commence le Manuel d'Epictète. Reste à savoir ce que nous voulons dire exactement par « action ». Deux points doivent être considérés ici.

Distinguer deux temps

Il faut d'abord bien distinguer dans l'action deux temps que nous confondons souvent : l'impulsion à agir - ce qu'Epictète appelle les élans de notre volonté, qui dépendent de nous -, et le résultat de nos actions, qui ne dépend pas de nous. Epictète prend l'exemple de l'archer pour illustrer son propos : ce qui dépend de lui, c'est son intention (la finalité qu'il vise), sa préparation, sa concentration au moment de tirer. L'archer stoïcien désire tout autant remporter la victoire qu'un autre. Il mettra donc toute son énergie dans ce qui dépend de lui et se réjouira de la victoire, mais il n'en fera pas dépendre sa joie intérieure, il ne s'attachera pas plus que cela au résultat car il sait que celui-ci ne dépend pas de lui - une bourrasque de vent pourrait détourner la trajectoire de sa flèche.

Un deuxième point important concerne les vertus qui guident nos actions. Car s'il n'y a pas de bonne manière d'agir en soi, il y a néanmoins quatre vertus, que l'on retrouve dans toutes les écoles de philosophie antique. L'empereur Marc Aurèle les mentionne dans ses Pensées, ce journal intime qu'il rédige pour se fortifier de l'intérieur : le courage (ou la force d'âme), la prudence (la sagesse pratique), la tempérance (la modération) et la justice (la manière dont nous agissons en société, envers les autres êtres humains). Nous pouvons donc préférer la richesse (les stoïciens reconnaissent que c'est là un penchant naturel de l'être humain), mais nous pouvons vouloir la refuser si elle va à l'encontre de la justice, par exemple. Ces quatre vertus sont toutes liées : mon courage, s'il ne vise pas la justice, n'en est pas. La justice, sans tempérance et prudence, n'en est pas. Et tout se joue en situation.

Trois guides

Face au dilemme de savoir, par exemple, s'il demande l'aide de l'Etat pour financer le chômage technique alors que son entreprise va bien, ou s'il verse des bonus ou des dividendes à ses dirigeants et actionnaires alors que son entreprise va mal, le dirigeant stoïcien (et son comité exécutif) prendra le temps de contempler son action éventuelle à la lumière de trois guides. La finalité visée par les différentes possibilités d'action et les valeurs associées (ex : assurer la pérennité de mon entreprise, être solidaire de l'état par temps de crise, maximiser mes revenus...) ; la distinction entre les faits et les évaluations (une entreprise qui va « bien » ou « mal » n'est pas un fait, c'est un jugement, qui donc se discute) ; enfin, le sens des actions envisagées à l'aune des quatre vertus. Il faut se souvenir - comme Jean-Paul Sartre nous le rappellera - que toute action modélise le type de monde dans lequel nous voulons vivre. Par cette décision, par cette action et son résultat escompté, quelle société et quel type de gouvernement d'entreprise le dirigeant et son équipe veulent-ils modéliser ? Autrement dit, si tous les dirigeants agissaient de même, le monde serait-il juste et vivable pour tous ?

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[1] Sénèque, Le temps à soi, ed. Payot Petite Bibliothèque, 2004

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(*)  Flora Bernard est co-fondatrice de l'agence de philosophie Thaé, qui accompagne les organisations à redonner du sens à qui elles sont et ce qu'elles font. Elle est l'auteure de "Manager avec les Philosophes", (éd. Dunod, 2016). Avec son associée Marion Genaivre, elles ont publié en 2020, "Un Mois, Un Mot", recueil de textes philosophiques sur douze concepts du monde du travail, disponible sur www.thae.fr

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Lire l'épisode n°1 : exercer notre discernement

Prochains épisodes :

-  Enseignement n°3 : maîtriser nos désirs

-  Enseignement n°4 : gagner en liberté / placer sa liberté au bon endroit

-  Enseignement n°5 : faire bon usage de nos émotions

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Commentaires
a écrit le 16/06/2020 à 20:14 :
[...Sur le plan intérieur, il accomplit une œuvre législative importante. Sous son règne les chrétiens subirent d'importantes persécutions. Ainsi en 165, Justin mourut martyr à Rome et en 177 une persécution eut lieu à Lugdunum (les martyrs de Lyon, dont Blandine)...]

Vous êtes sur que c’était «  un philosophe plein de sagesse « ?
a écrit le 16/06/2020 à 13:56 :
"le courage (ou la force d'âme), la prudence (la sagesse pratique), la tempérance (la modération) et la justice (la manière dont nous agissons en société, envers les autres êtres humains)"

Bravo pour les précisions qu'il vaut mieux écrire au 21 ème, société dont le langage a été anéanti par la classe dirigeante mais surtout leurs médias de masse. Ils sont devenus tellement impuissants tous qu'ayant été obligés de tordre les mots à les en casser. Éloignant encore plus la classe dirigeante du langage pratique que la classe productrice est bien obligée de tenir elle si elle veut poursuivre son rôle et elle continue malgré tout de le tenir ce rôle, malgré la bêtise totale d'une oligarchie dégénérée par sa cupidité.

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