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Pourquoi il faut avant tout nous vacciner contre les idées reçues

Photo de Abdelmalek Alaoui

Abdelmalek Alaoui

Publié le 07 décembre 2020 à 06:52 - Mis à jour le 07 décembre 2020 à 06:52

Alaoui 2020

Abdelmalek Alaoui, Editorialiste (Crédits Guepard/LTA)

Guepard/LTA

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Rupture(s). En toute vraisemblance, la fin de la pandémie est proche. Partout ou presque, les nations se préparent à lancer des campagnes de vaccination massives afin d’atteindre la fameuse « immunité collective », clé de voute d’un monde enfin débarrassé du virus. Pour autant, la grande épreuve que l’humanité s’apprête à dépasser avec impatience ne nous aura pas permis de nous vacciner contre un fléau autrement plus dangereux et pernicieux : la formidable capacité infectieuse des idées reçues. Celles-ci ont trouvé dans le nouveau paysage informationnel mondial, miné par les fake-news et...

... pinions péremptoires, un terreau fertile pour circuler et prospérer. Sommes-nous condamnés à entrer de plein pied dans l’ère des « faits alternatifs permanents », ou bien existe-t-il encore une possibilité que la pensée exacte revienne au centre du jeu ?

L'histoire est souvent un phare pour examiner l'avenir. Dans un article passionnant publié récemment intitulé « Deep Thought in Dark Times » (Pensées profondes pour des temps obscurs) , la philosophe de l'université de Toronto Cheryl Misak  nous replonge dans une expérience inédite qui s'est déroulée il y a tout juste un siècle : le cercle de Vienne. De 1923 jusqu'en 1936, un ensemble de scientifiques, de penseurs et d'intellectuels de premier plan ont mis ensemble leurs efforts pour promouvoir un mouvement de « Positivisme Logique », basé sur le rationalisme et l'empirisme. Leur production prolifique deviendra pour la postérité l' « école de Vienne », une tentative de baser l'action publique sur la raison et les faits, ambitionnant de faire émerger une « conception scientifique du monde ». Largement inspirés par la théorie de la relativité d'Albert Einstein, ou encore influencés par les rencontres organisées par un certain Sigmund Freud au café Landtmann, de jeunes scientifiques ont construit un nouveau pont entre la science et la politique. Les controverses qui ont suivi cette école de pensée sont connues : désincarnation du corps de doctrine, principe de précaution excessif, prééminence de la science « exacte », etc.

Toutefois, cette expérience qui s'est tenue dans une ville aux prises avec une situation économique, sociale et sanitaire catastrophique n'est pas dénuée d'intérêt lorsque l'on vient examiner la situation actuelle du monde. Dans cette Vienne des années 1920 vivant une crise profonde, des réformes novatrices ont vu le jour sous l'effet du « Cercle de Vienne ». Comme l'écrit Cheryl Misak dans un raccourci saisissant : « Dans cette « Vienne rouge », la municipalité a commencé à taxer, à dépenser, et à mettre en place des réformes radicales et démocratiques comme la protection sociale de l'enfance, l'éducation pour tous, la protection sociale, le contrôle des loyers et la protection des travailleurs ». Combattue par la droite et la montée des extrêmes, cette municipalité devant gérer une ville sous extrême pression a réussi à garder le cap, bénéficiant de l'apport intellectuel et de l'aura immense des membres de cette plateforme. Malheureusement, l'irrésistible montée des nationalismes et du nazisme, combinée aux tribus insupportables imposés aux perdants de la grande guerre aura rapidement raison de cette tentative de fonder l'action publique sur une conception rationnelle du monde. En bref, les passions ont vaincu la raison. En moins d'une décennie.

Giscard, emblématique de la rationalité au pouvoir mais mal-aimé

A l'heure où la France pleure la disparition de Valéry Giscard D'Estaing et où l'Hexagone ne sait pas encore quel chemin emprunter pour sa relance économique, jamais le titre du livre emblématique de Karl Sigmund « Pensée Exacte au Bord du Précipice » n'a autant résonné dans nos consciences. Malgré les réformes essentielles qu'il a mises en œuvre qui auront indéniablement contribué à moderniser la société française, Valéry Giscard D'Estaing quittera le pouvoir en étant mal aimé, portant jusqu'à la fin de ses jours cette image d'une personnalité dotée d'une intelligence hors du commun, mais à la posture « hors sol ». Cassant, voire dédaigneux envers ceux qu'il pensait lui être inférieurs intellectuellement - c'est-à-dire à peu près tout le monde-, Giscard est un exemple emblématique de ce paradoxe d'une actualité brûlante qui relègue au second plan la rationalité et la compétence technique au profit d'une pensée apparemment juste mais souvent erronée.

Des solutions prêt-à-penser sacrifiées sur l'autel de la « Fast Politik »

Et c'est précisément là que le bât blesse. Avec la pandémie, l'on assiste à une accélération phénoménale de discours mâtinés d'idées reçues, souvent jetés en pâture à l'opinion comme autant de solutions prêt-à-penser sacrifiées sur l'autel de la « Fast Politik». Partout, l'on annonce que la reprise économique sera « verte, décarbonée, inclusive, solidaire et digitale », sans jamais prendre la peine d'en expliquer les soubassements et ses implications. On omet ainsi de dire qu'aucune solution durable n'a encore été trouvée pour recycler les éoliennes usagées ou les panneaux solaires vieillissant. On oublie également de rappeler qu'il n'existe à date aucune étude ayant suffisamment de recul sur les effets négatifs de la multiplication des antennes de télécoms. On oblitère également le nécessaire sacrifice à consentir dans le champ des libertés pour atteindre la société du tout-numérique. Enfin, personne ou presque ne s'intéresse au sort de ceux qui ne s'adapteront pas au monde post-virus, aux cols bleus notamment, qui ne pourront pas être « agiles » ou « résilients ». A cet égard, dès 2003, le psychiatre Serge Tisseron mettait en garde dans les colonnes du Monde Diplomatique contre les manipulations qui se cachent derrière le langage : « Le but n'est plus d'apporter à chacun l'eau courante, des logements salubres, la démocratie et un travail digne, mais... la « résilience » ! A la limite, la pression sociale n'a plus d'importance : ceux qui sont « résilients » rebondiront, les autres pourront toujours avoir affaire au psychologue, au psychiatre ou à un « tuteur » éventuellement bénévole.

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Une inconnue supplémentaire à l'équation

Or, l'avènement d'internet a ajouté une inconnue à cette équation. Dans une société d'abondance informationnelle, où les médias traditionnels ne trouvent pas de modèle économique viable et où le lecteur est devenu auteur et commentateur, la prolifération des opinions fausses constitue une menace prégnante pour les démocraties. Désormais, il importe peu que la vérité soit à la base d'une information, pourvu que cette dernière soit plausible, voire aie un vague lien avec la réalité. Le pouvoir de massification d'Internet, combiné à la « pensée en silos » des réseaux sociaux, achèvera le travail de crédibilisation des idées reçues et des fake news. Ceux qui tenteront de s'opposer aux nouvelles réalités façonnées au mieux par la bêtise, au pire par des agendas politiques, prêcheront bientôt dans le désert. Ce n'est donc pas la multiplication des rubriques d'identification des « Infox » qui suffira à guérir le mal. Seul un vaccin global et radical, s'appuyant à la fois sur des garde-fous réglementaires forts et une opération massive d'éducation des jeunes générations, permettrait d'endiguer la marée montante des idées fausses. Reste à trouver la volonté politique coordonnée de s'attaquer à un tel défi...

Abdelmalek Alaoui

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