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Jean-Claude Juncker, l'indéboulonnable caméléon politique

Photo de Romaric Godin

Romaric Godin

Publié le 28 novembre 2014 à 09:34 - Mis à jour le 28 novembre 2014 à 16:13

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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L'affaire "LuxLeaks" ne nuira guère au président de la Commission européenne. Mais sa crédibilité et celle du parlement pourraient en être écornées.

Il n'aura pas fallu un mois pour s'assurer de ce qui aurait dû paraître évident aux dirigeants du Parti populaire européen et aux membres du Conseil européen : le choix de Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission européenne est un mauvais choix. Durant ce mois de novembre 2014, l'ancien premier ministre luxembourgeois n'a pas, il est vrai, ménagé les efforts pour nous en convaincre. Le très nébuleux « plan d'investissement » de 315 milliards d'euros, qui devait relancer la croissance européenne mais qui ne sera en réalité qu'un hochet permettant aux opinions publiques de patienter en attendant une hypothétique reprise, en est une première preuve.

Le Luxembourg, Etat prédateur

Mais rien, en réalité, ne le prouve mieux que son comportement dans l'affaire baptisée « LuxLeaks. » Cette affaire commence par un réveil douloureux : celui d'une opinion publique européenne découvrant subitement que le Luxembourg, l'Etat le plus riche du vieux continent, a organisé l'évasion fiscale à grande échelle. Même si ces pratiques sont légales, c'est donc un Etat prédateur qui, pour s'enrichir, a appauvri ses voisins et « partenaires européens. » Et Jean-Claude Juncker, durant son long mandat de premier ministre du Grand-duché, a mis en place, défendu et couvert ce système. Face à ces accusations, le président de la Commission a d'abord nié. Puis, il s'est justifié. Ce revirement même justifierait qu'il démissionne de son mandat puisqu'il a reconnu lui-même implicitement qu'il a menti devant les Européens.

Tous les coups sont permis

Mais l'interview qu'il a accordée jeudi 27 novembre au Monde frise la provocation. L'ancien chef du gouvernement grand-ducal y a expliqué que son pays « n'avait pas le choix. » Après la restructuration du secteur de l'acier, poursuit-il, « il fallait se diversifier. » Etrange justification qui ressemble celui d'un cambrioleur expliquant que, pressé par des besoins d'argent, il n'avait d'autres choix que de piller une demeure. Cette justification est donc moins anodine qu'elle n'en a l'air, elle trahit une conception de l'Europe loin de l'union solidaire des peuples qu'elle devrait être. Car Jean-Claude Juncker explique en substance que, dans l'UE, tous les coups sont permis aux Etats pour s'enrichir aux dépens des autres.

Le choix du Luxembourg et celui des autres...

Mais cette justification est également fort étrange pour deux raisons. D'abord parce que cette activité financière n'est pas une diversification : le Luxembourg a développé une monoculture et sa richesse ne vient pas réellement de ses excellents vins blancs ou de sa puissante industrie. Mais surtout, lorsque l'on songe que Jean-Claude Juncker, en tant que président de l'Eurogroupe a, de 2010 à 2012, tenu la férule de la troïka contre les « mauvais élèves » de l'Europe, comme on les appelle en Allemagne et au Luxembourg. Mais ces mauvais élèves avaient-ils, eux, le « choix » que le Luxembourg n'a pas eu ? Lorsque les Etats « périphériques » sont entrés dans l'euro et ont vu leur compétitivité « gelée » par rapport à une Allemagne qui menait une politique de déflation salariale, que devaient-ils faire ? Ils n'avaient « pas le choix », ils sont allés chercher la croissance où ils le pouvaient : dans l'immobilier pour les Espagnols, dans les hausses de salaires pour les Italiens, dans les dépenses publiques pour les Grecs. Et Chypre, qui a suivi la même voie que le grand-duché et que l'on frappé pour faire un exemple sous prétexte que, à la différence du Luxembourg, ses clients n'étaient pas Allemands ou Français, mais Russes ? Jamais Jean-Claude Juncker, lorsque la crise est venue, n'a trouvé aucune justification à ces « excès » et il en a organisé la correction avec une telle violence que la zone euro lutte encore contre les effets d'une politique qu'il a défendu avec ardeur lors de la campagne des Européennes.

Caméléon politique

Mais comment en vouloir à Jean-Claude Juncker ? L'homme est un caméléon politique. Il n'a d'autres ambitions que de durer et il y a, jusqu'ici, réussi avec un indéniable succès. C'est dire s'il n'a pas peur des contradictions et s'il sait les assumer.  Il peut ainsi adopter à peu près toute les positions. On le voit à présent critiquer l'austérité pour s'attirer les grâces de la France et de l'Italie, alors qu'il s'en était jadis fait le champion pour obtenir l'onction d'Angela Merkel ; il promet la relance et refuse tout argent frais ; on le voit jurer qu'il s'engagera dans la lutte contre l'évasion fiscale, alors qu'il justifie les pratiques qu'il a encouragées au Luxembourg pendant des années... Mais rien ne lui fait peur : il a l'arrogance de ces ambitieux, sachant, lorsque tout semble perdu, dégainer l'argument d'autorité par une certaine outrance. Le « cessez de m'insulter ! » proclamé à la tribune du parlement européen mardi est de cette veine. Mais le problème, dans cette affaire, c'est moins Jean-Claude Juncker que le parlement européen qui l'a « élu » comme l'affirment  les traités européens.

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Le refus de la censure

Le président de la Commission n'a ainsi, malgré l'évidence de ses mensonges, eu aucune difficulté à survivre à une motion de défiance déposée par l'extrême-droite. Même l'extrême-gauche et les Verts ont refusé de voter contre lui, se contentant de s'abstenir. En rejetant cette motion, le parlement a donné un blanc-seing aux pratiques du Luxembourg. Il a permis la justification donnée dans le Monde par Jean-Claude Juncker. Les élus européens considèrent qu'avoir organisé l'évasion fiscale à l'intérieur de l'UE pendant des années n'est pas une indignité suffisante pour perdre la direction de l'exécutif européen.

L'état de la démocratie dans l'UE

Mais c'est bien plutôt la réalité crue de l'état de la démocratie européenne qui a été là révélée. La « grande coalition » entre socialistes et conservateurs ne peut renverser la Commission Juncker, sauf à scier une branche sur laquelle elle est assise. La nomination de l'ancien premier ministre luxembourgeois n'est pas le fruit d'élus qui, subitement, se trouveraient « trahis », c'est le fruit d'un compromis qui a permis à Martin Schulz, le concurrent social-démocrate de Jean-Claude Juncker durant la campagne, de bénéficier du très confortable (et inespéré compte tenu du résultat des élections) poste de président du parlement européen. C'est aussi le fruit d'un compromis entre chefs d'Etat qui, en retour, ont pu imposer leurs candidats à la commission.

Combinazioni

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La conclusion de cette affaire est donc simple et cruelle pour l'UE : le « choix démocratique » du président de la Commission par l'intermédiaire des Spitzenkandidaten (les têtes de listes au niveau européen) était bien un leurre. Le parlement n'a pas « élu » Jean-Claude Juncker, car, dans ce cas, il aurait les moyens politiques de s'en débarrasser lorsque l'on a la certitude non seulement que cet homme ne peut être crédible pour mener à bien la politique sur laquelle il s'est engagé , mais aussi qu'il a ouvertement menti aux peuples européens. Dans une démocratie parlementaire fonctionnant parfaitement, la motion de défiance aurait dû être déposée par des députés de la majorité. Mais dans l'UE, il n'en va pas ainsi. On ne renverse pas un président de Commission comme un vulgaire premier ministre. Jean-Claude Juncker pourra donc continuer à lutter au niveau européen contre une dérive fiscale qu'il a encouragée pendant 15 ans...

Romaric Godin

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