Grèce : les données du marchandage

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(Crédits : CC Andrzej Barabasz)
Pour être en position de négocier avec le reste de l'Europe, le nouveau gouvernement grec doit pouvoir agiter la menace d'une sortie du pays de la zone euro. Mais serait-elle profitable à la Grèce ? Par Dani Rodrik, professeur en sciences sociales à l'Institute for Advanced Study, Princeton.

Le nouveau gouvernement grec, dirigé par le parti anti-austérité Syriza, présente à la zone euro un défi auquel elle n'a encore jamais fait face : traiter avec des dirigeants nationaux qui se situent en dehors du courant européen traditionnel. Syriza est à bien des égards un parti radical et ses vues sur la politique économique sont souvent décrites comme étant d'extrême gauche. Mais le point de vue de ce parti sur la dette et sur l'austérité a reçu le soutien de nombreux économistes parfaitement traditionnels en Europe et en Amérique. Quelle est donc la spécificité de Syriza ?

Varoufakis n'est pas prêt à des concessions

Toutes les négociations entre débiteurs et créanciers impliquent dans une certaine mesure du bluff et des paroles en l'air. Mais le ministre des Finances dissident de la Grèce Yanis Varoufakis a défendu sa cause hardiment devant les médias et l'opinion publique, d'une manière qui laisse peu de doute quant à sa volonté de ne faire aucune concession.

On pourrait s'attendre à ce que les négociations entre les Grecs et la « troïka » (la Commission européenne, la Banque Centrale Européenne et le Fonds Monétaire International) portent principalement sur un accord sur la situation économique. Mais ce serait un vœu pieux. Les Allemands, avec les pays créanciers plus petits, sont bien résolus à s'opposer à tout assouplissement de l'austérité et défendent mordicus « les réformes structurelles », qui  doivent rester une condition de financement supplémentaire. Tout assouplissement donnerait l'occasion aux Grecs de revenir à leurs mauvaises habitudes, estiment les Allemands.

Ce qui se déroule en fait sous nos yeux n'est pas une discussion rationnelle sur l'économie, mais du marchandage pur et simple. Et la seule monnaie d'échange de Varoufakis semble être la menace implicite que la Grèce puisse quitter l'euro (« Grexit »). La menace n'est qu'implicite : la plupart des Grecs ne veulent pas de Grexit et Varoufakis et le Premier ministre Alexis Tsipras ont répugné dernièrement à déclarer de telles intentions. Mais sans la menace, les allégations de Varoufakis sur la légitimité démocratique resteraient probablement lettre morte à Berlin, à Francfort et à Bruxelles. Syriza n'aurait pas d'autre choix que de poursuivre le programme économique qu'il a été élu pour révoquer.

Deux conditions pour rendre efficace la menace d'une sortie de l'euro

L'efficacité de la menace de Grexit dépend de deux conditions. Tout d'abord, l'Allemagne et d'autres membres de la zone euro doivent considérer Grexit comme un risque important pour eux-mêmes. Ensuite, un retour à la drachme doit offrir la perspective que l'économie grecque finisse par faire mieux seule qu'au sein de l'union monétaire (et le cadre du programme économique existant). En l'absence de la première condition, la zone euro répondra à la Grèce en disant: « Soyez notre hôte, partez. » En l'absence de la deuxième condition, la menace de la Grèce ne sera pas crédible.

Et c'est là que l'économie entre à nouveau en jeu. Considérons la première condition. Certains observateurs semblent s'être convaincus que les retombées de Grexit sont gérables. La Grèce est à la fois petite et dans une position unique désespérée. Il est donc possible que d'autres membres fragiles (Espagne, Portugal et Italie) soient épargnés par la contagion financière et que la viabilité de l'euro ne soit pas touchée de façon spectaculaire.

Mais les conséquences sont tellement imprévisibles et les coûts de tout effet domino potentiellement si exorbitants, que l'Allemagne et d'autres créanciers n'ont aucun intérêt à précipiter un scénario Grexit. Au contraire, présider à l'éclatement de la zone euro doit être l'un des pires cauchemars de la Chancelière allemande Angela Merkel. Et si ce n'est pas le cas, cela devrait l'être.

Certains pays ont réussi leur sortie d'une union monétaire...

La deuxième condition, concernant les effets sur l'économie grecque, est plus difficile à régler. Ici aussi, il y a beaucoup de scénarios catastrophes. Le Grexit exigerait des contrôles de capitaux et un isolement financier, au moins pendant un certain temps. L'incertitude qui en résulterait sur les politiques et les prix pourrait produire un choc indésirable grave sur l'économie réelle, qui propulserait le taux de chômage encore plus haut.

Mais il existe des exemples clairs de résultats économiques positifs résultant de la rupture similaire d'une union monétaire. La Grande-Bretagne a abandonné très tôt l'étalon-or en 1931, de manière à pouvoir assouplir les conditions monétaires et réduire les taux d'intérêt. Ce pays s'en est mieux sorti par rapport aux pays qui ont différé leur sortie. L'Argentine a abandonné son taux de change fixe par rapport au dollar américain en 2001 et a connu une reprise rapide après deux mauvais trimestres.

Dans les deux cas, retrouver la souveraineté monétaire a permis à la monnaie d'être plus concurrentielle, ce qui à son tour a augmenté la demande en exportations et a aidé la reprise économique. Sous Grexit, le meilleur espoir de la Grèce serait quelque chose de semblable : une forte poussée de la compétitivité extérieure. Le gouvernement grec a peu de place pour la relance budgétaire et il serait exclu des marchés financiers. Une monnaie moins chère pourrait, en principe, inverser les effets de l'austérité.

... mais la Grèce rencontre d'autres obstacles

La dévalorisation de la monnaie fonctionne en abaissant les coûts intérieurs en termes de devises étrangères. Un tel coût a déjà considérablement pénalisé la Grèce. Depuis le début de la crise, les salaires grecs ont chuté de plus de 15% : un processus appelé, comme il se doit, dévaluation interne. Pourtant la réponse en termes d'exportations a été décevante. Bien que l'énorme déficit du compte courant du pays ait disparu, cela traduit un effondrement des importations (en raison de l'austérité), plutôt que d'un boom des exportations.

Ce fait à lui seul suggère qu'un retour à la drachme risque de ne pas beaucoup aider la Grèce. Les exportations grecques semblent avoir été ralenties par d'autres facteurs. Une hausse des coûts de l'énergie (en raison de la hausse des droits d'accise et des tarifs de l'électricité), des goulets d'étranglement du crédit, une spécialisation dans les marchés d'exportation et une incertitude politique généralisée semblent toutes avoir joué un rôle. En conséquence, les tarifs des exportations grecques n'ont pas baissé autant que les salaires. Grexit pourrait en théorie aider certains de ces coûts, mais va en aggraver d'autres (comme l'incertitude politique).

À court et à moyen terme, accroître la compétitivité grecque exige des remèdes destinés aux contraintes de liaison spécifiques rencontrées par les exportateurs. Un programme grec capable d'identifier ces contraintes et de proposer des remèdes serait un bien meilleur remède économique, comparé à l'adhésion aveugle à la longue liste de réformes structurelles de la troïka. Il pourrait également proposer une autre possibilité crédible, plutôt que de rester dans la zone euro dans les conditions actuelles, en renforçant ainsi les atouts de la Grèce dans les négociations en vue d'un accord qui garantisse que le Grexit ne se produise finalement pas.

Dani Rodrik, professeur en sciences sociales à l'Institute for Advanced Study de Princeton, New Jersey, est l'auteur de The Globalization Paradox: Democracy and the Future of the World Economy.

© Project Syndicate 1995-2015

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Commentaires
a écrit le 20/02/2015 à 12:19 :
Les intermittents du spectacle politique grec vont tenter de manipuler les "partenaires" du Club med" ; la dernière fois ça a marché puisqu'ils sont rentrés dans l'euro.
On ne sait jamais...la théorie des jeux est incertaine
a écrit le 18/02/2015 à 19:22 :
il n'y a plus de rsique systemique, les dettes grecques sont detenues par les partenaires, directement ou indirectement
l' ak47 du preneur d'otage n'a plus de balles, ca va finir en bain de sang pour les grecs
Réponse de le 19/02/2015 à 3:56 :
qui êtes-vous pour avoir un tel raisonnement ?????
a écrit le 18/02/2015 à 18:04 :
Rodrick se trompe au moins sur 1 point majeur les derniers sondages donnaient 52% des Grecs en faveur de l'abandon de l'euro. Pour le reste il dit qu'il ne sait pas. C'est vrai, mais par contre les Grecs sont entrés dans la zone euro et on a vu le résultat.
a écrit le 18/02/2015 à 18:04 :
@ PatrickB - ok merci pour l angliscisme M. le Professeur de Francais - en revanche, vous n etes pas prof d eco... bien evidemment que les baisses de salaires ne sont pas repercutées sur les prix - c est justement pour cela que ca ne fait pas de sens de comparer "devaluation interne" et impact d une devaluation de la devise en comparant les volumes d exports - a bon entendeur
Réponse de le 18/02/2015 à 18:29 :
@Arouet: entre tes bouquins et la réalité, il y a une grosse crevasse. Tu n'as sans doute pas remarqué que, par exemple, les prix à la pompe montent très vite, mais ont beaucoup de mal à redescendre. Ta dévaluation de la monnaie, les acteurs du marché s'en tapent donc. Mon exemple n'est pas le meilleur dans la mesure où l'État se goinfre de taxes, mais il en va de même pour les autres produits :-)
a écrit le 18/02/2015 à 16:08 :
Erreur de logique? "Depuis le début de la crise, les salaires grecs ont chuté de plus de 15% : un processus appelé, comme il se doit, dévaluation interne. Pourtant la réponse en termes d'exportations a été décevante" - evidement puisque les produits sont tjrs denominés en EUR, il faudrait d abord savoir si les baisses de salaires ont ete repercutées sur les prix a l export pour comparer cela a une devaluation de la monnaie... drole d erreur pour un economiste
Réponse de le 18/02/2015 à 16:47 :
@Arouet: 10 on dit "libellés" et pas "dénominés". 2) le but de la délocalisation est de produire à bas prix pour vendre cher. On a jamais encore vu un producteur délocalisé faire profiter le consommateur de sa marge de bénéfice, faute de quoi sa délocalisation n'aurait plus de sens. Le but d'une entreprise, c'est de gagner de l'argent, pas de faire du social :-)
a écrit le 18/02/2015 à 13:49 :
J'aimne bien ces traductions mot à mot qui reflète bien la perte de vitesse de la langue française ! "Be my guest" aurait dû se traduire par "allez-y ou n'hésitez pas" et non pas "soyez mon hôte" monsieur le mauvais traducteur/mauvaise traductrice :-)
Réponse de le 18/02/2015 à 15:58 :
reflètent..... très forte perte de vitesse en effet!
Réponse de le 18/02/2015 à 16:48 :
je traduirais par "je vous en prie". Les articles de presse traduits , mais aussi les sous-titres sur certains DVD sont souvent très mauvais aussi, avec des traduction (google ?) de ce type, voire des contresens.
Réponse de le 18/02/2015 à 16:54 :
Dans l'article original c'est "be our guest, leave". Mais il y a bien d'autres approximations dans la traduction, qui auraient pu être levées à la relecture. Le temps c'est de l'argent, et le temps manque !
a écrit le 18/02/2015 à 13:30 :
Il ne faut pas oublier la réaction de l'opinion publique dans l'UE et non pas des gouvernements nationaux, l'incompréhension des élargissements sans qu'il y ai convergence et l’éternelle mise sous tutelle qui déresponsabilise de soi disant "États souverains"!
Réponse de le 18/02/2015 à 19:54 :
"l’éternelle mise sous tutelle qui déresponsabilise de soi disant "États souverains"!
Très vrai mais une tutelle adorée des politiciens nationaux qui mettent tout sur le dos de l'EU: "C'est pas nous, c'est Bruxelles.." par lâcheté bien sûr. Il faut être convaincu que les politiciens nationaux sont devenus des show-men, des raconteurs d'histoires et de bla bla dont le seul but sérieux est de se faire élire, ré-élire tout en se remplissant les poches et placer ses amis politiques aux bons postes (pour s'en faire de sérieux appuis pour le futur en cas de coup dur), RIEN d'autre. Quand à l'EU, ses hautes sphères sortent toutes de Goldman Sachs et autres banques pillant la planète: Ref: Le "Traité de commerce global" proposé par les US et en discussions (avec l'Europe) si secrètes que nul n'en sait rien. Le Japon l'a déjà refusé mais les vendus de Bruxelles le signeront sans rien nous dire, nous mettant devant le fait accompli, vive le pillage qui commence.

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