Aux sources de l'ordolibéralisme allemand

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Les traumatismes de l'hyperinflation ne suffisent pas, à eux seuls, à expliquer l'attitude intraitable des allemands comme les expéditions punitives contre des pays comme la Grèce dans le cadre de la longue crise européenne. Il faut remonter aux sources de l'ordolibéralisme. Par Michel Santi, économiste

Hans Tietmeyer nous a quitté le 27 décembre dernier. Président de la Bundesbank lors de l'introduction de l'euro, il vantait -avec raison- l'indépendance de sa banque centrale qui faisait toute la solidité de la politique monétaire allemande. A l'occasion d'un discours au F.M.I. en juin 1990, il invoquait des raisons historiques pour expliquer l'hyper sensibilité allemande à l'inflation. La stabilité monétaire est effectivement cruciale aux yeux d'un peuple ayant dû subir deux épisodes d'hyperinflation durant la première moitié du XXème siècle, et qui exigerait logiquement de la part de la Banque Centrale Européenne -qui remplacerait la Bundesbank- la même détermination sur le front de la lutte pour la stabilité des prix. A cet égard, le Traité de Maastricht serait d'une part à même de garantir que la nouvelle monnaie unique bénéficierait des mêmes exigences qualitatives que le deutschemark, tout en permettant d'autre part de filtrer les nouveaux adhérents en fonction de leurs dettes et déficits.

Discipline budgétaire non négociable

Pour les allemands, l'euro devait impérativement être une monnaie caractérisée par une inflation et par des déficits inexistants, émis par une BCE qui n'aurait qu'un seul et unique mandat, à savoir la stabilité des prix. Contrairement à la Réserve fédérale américaine qui, en vertu du fameux «dual mandate» se doit en outre de promouvoir la croissance et l'emploi aux Etats-Unis. Cette discipline fiscale et budgétaire non négociable des nations membres de l'euro devait par la suite, comme on ne le sait que trop bien, largement attiser l'incendie européen ayant fait suite à la crise des subprimes.

Pour autant, les traumatismes de l'hyperinflation ne suffiraient, à eux seuls, à expliquer l'attitude intraitable des allemands comme les expéditions punitives contre des pays comme la Grèce dans le cadre de la longue crise européenne. Il serait en effet hautement instructif de s'intéresser à la période ayant immédiatement succédé à la Seconde guerre mondiale qui a vu l'émergence de la doctrine «ordrolibérale» caractérisant si bien la politique et le comportement allemands de ces dernières années. Notons d'abord que le keynésianisme n'a jamais vraiment eu prise en Allemagne, hormis deux courts interludes que furent la Grande Coalition entre 1966 et 1969 et le gouvernement Willy Brandt entre 1969 et 1974.

 Constitutionnaliser l'économie

Vu d'Allemagne, le miracle économique de l'après-guerre, le « Wirtschaftswunder », est redevable à cet ordrolibéralisme développé par des économistes ouest allemands comme Walter Eucken, Franz Böhm, Leonhard Miksch et Hans Großmann-Doerth. Doctrine qui vit le jour après la fin de la guerre en réaction à l'interventionnisme nazi et qui rejetait l'ingérence et la planification de l'Etat dans l'économie. A l'instar de leurs cousins autrichiens de l'école économique libertarienne, les ordrolibéraux allemands récusaient en bloc à la fois la tyrannie national-socialiste de planification économique en même temps que les expérimentations hasardeuses de l'ère Weimar. A cet effet, les ordolibéralistes optèrent pour carrément constitutionnaliser l'économie afin que toute dérogation aux principes et que toute tentative hétérodoxe soient corrigées par devant les tribunaux.

Pour les Allemands, l'économie était donc quasiment devenu une émanation de la philosophie, voire de la théologie! En effet, tandis que le néolibéralisme britannique rejette toute intrusion de la morale et des sciences sociales dans le jeu économique, l'ordolibéralisme allemand -qui considère que la loi, que la norme sociale et que la science économique sont consubstantielles- ne fait aucun compromis dans l'imposition de règles économiques strictes et non discutables. Dans cette optique, l'État doit non seulement protéger vis-à-vis des entreprises prédatrices, mais il se doit également de protéger les citoyens contre eux-mêmes!

L'hégémonie allemande consacrée

Voilà qui éclaire sous un nouveau jour l'attitude allemande face à la Grèce. Voilà également pourquoi les allemands n'ont de cesse d'exiger de la part de la France (par exemple) ces fameuses réformes structurelles ainsi que le respect des critères -sacrés pour eux- de Maastricht. De leur point de vue, la violation de ces règles sape les fondements même de l'euro qui se retrouve ainsi compromis par la légèreté de certains membres qui mettraient en danger l'ensemble d'un système qui ne peut tenir -selon leur logique- que grâce à des lois respectées par tous.

Pourtant, l'austérité imposée par l'Allemagne aux pays sinistrés dans le cadre de la crise européenne a d'abord et surtout servi ses propres intérêts. Si la débâcle économique et financière du continent a consacré l'hégémonie allemande, ce pays ne s'est pas montré à la hauteur de ses nouvelles responsabilités et ne fait toujours que défendre ses intérêts matériels nationaux. L'Allemagne égoïste d'après 2008 ne tient vraiment pas la comparaison avec les Etats-Unis de l'après seconde guerre mondiale qui avaient, eux, généreusement mis en place le Plan Marchall ayant sauvé l'Europe de l'Ouest.

*Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est conseiller en investissements sur le marché de l'art et Directeur Général d'Art Trading & Finance. Il est également l'auteur de : "Splendeurs et misères du libéralisme", "Capitalism without conscience", "L'Europe, chroniques d'un fiasco économique et politique" et de "Misère et opulence".

Dernière parution chez « Lignes de repères » : « Plus de Capital au XXI è siècle », préfacé par Philippe Bilger.

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Commentaires
a écrit le 04/01/2017 à 1:13 :
Le Plan Marchall n'est pas né de générosité, mais d'un calcul politique faisant face à la poussée soviétique en Europe après la fin de la guerre. Et il se trouve que les critères de Maastricht (inventés par M. Delors) étaient déjà en place quand la Grèce a joint la zone euro. La coopération internationale ne fonctionne pas si chaque participant définit les règles du jeu de sa propre façon. La Grèce aurait dû rennoncer à l'euro dès le départ, si elle se sentait incapable de suivre ces règles du jeu, ce qu'elle a cherché à cacher avec l'aide de Goldman Sachs. Un partenaire qui fait valoir ces règles du jeu n'a rien d'un égoïste.
a écrit le 03/01/2017 à 13:59 :
Assez de parti-pris. Il n'y a pas eu d'expédition punitive contre la Grèce mais une mission de secours humanitaire alors que la Grèce s'était tellement mal gérée, profitant des taux d'intérêts très bas dur l'€ pour s'endetter au delà de toute raison. Si la Grèce n'avait pas été membre de l'€, elle aurait dû se démerder seule ou peut être avec l'aide du FMI. En revanche ses exécutifs successifs n'auraient pas pu faire porter le chapeau à Bruxelles de l'austérité qu'il aurait fallu de toute façon imposer massivement (et sans doute encore bien plus massivement que ce qui a été fait) au pays. De toutes façons de nombreux pays (Allemagne, Suède, Canada...) ont fait la preuve que le sérieux budgétaire et la limitation des déficits publics n'étaient pas, au contraire, les ennemis d'une croissance saine (non basée essentiellement sur de la spéculation financière). Et inversement, d'autres, comme la France, ont fait la preuve que 35 ans de déficits publics ininterrompus résultant sur une dette massive, ne garantissent pas, loin s'en faut, une bonne croissance (pire, l'inquiétude que génère cette dette jumbo est plutôt de nature à miner la confiance donc la croissance... même s'il y a d'autres facteurs, comme la baisse dramatique du niveau en maths et sciences dans l'éducation-la France est maintenant en queue de peloton en Europe-, qui porte en devenir une sévère perte de compétitivité technologique).
a écrit le 03/01/2017 à 12:36 :
Les allemands amoureux de l'ordre et de la discipline utilisent à fond l'arme budgétaire qu' il maitrisent pour imposer la vision d' une société "bien" gérée.
Cela va de pair avec des règles de fonctionnement collectif et sociétal imposées par un ordre morale très fort.
Nous ne pourrons atteindre ces objectifs que si nous même adoptons ce mode de fonctionnement.
Un gouvernement d'union perenne qui fait des choix cohérents, rigoureux et qui s'y tient.
Un peuple qui accepte des efforts partagés et un fonctionnement démocratique.
a écrit le 03/01/2017 à 12:21 :
merci pour ce rappel.

la situation est aussi ce qu'elle est car les contre pouvoirs francais notamment sont nuls et niais. (Delors, Chirac, Sarko, Hollande...)

sinon:
le plan marchall = amgot bis
on ne sait pas si le bullshit du dual mandate va persister avec Monsieur le President Trump
a écrit le 03/01/2017 à 11:40 :
Bon article mais qui l'air de rien dépeint une allemagne recroquevillée sur son passée et quand on voit un schauble on constate qu'il incarne particulièrement cette passivité rétrograde.

Le problème c'est que du coup cette inertie mortifère érigée en véritable dogme économique a complètement contaminé l'europe qui peu à peu se meure de tout ce passéisme économique et de cette large incapacité à innover.

Avec des concurrents comme nous, Chinois et Américains sont tranquilles et particulièrement avantagés c'est un fait.

L'Europe a besoin d'un électrochoc pour la sortir de sa léthargie financière. Vite un frexit.
Réponse de le 03/01/2017 à 14:05 :
L'Allemagne n'est en rien recroquevillée sur elle-même ni sur son passé. Au contraire, elle n'ignore surtout pas son passé pour éviter de retomber dans les mêmes travers. Et quand on voit le dynamisme à l'export de l'Allemagne sur des biens et services à fort contenu technologique et d'innovation, qui taille largement des croupières aux USA et à la Chine, c'est surtout du décrochage franco-français qu'il convient de s'inquiéter.
Réponse de le 05/01/2017 à 16:40 :
Bon puisqu'on m'impose votre présence je suis obligé de vous répondre alors que ça ne me donne absolument pas envie.

"L'Allemagne n'est en rien recroquevillée sur elle-même ni sur son passé"

Ah bon et pourquoi ? Vous avez vu Schauble ? Il incarne l'avenir pour vous donc ?

"Au contraire, elle n'ignore surtout pas son passé pour éviter de retomber dans les mêmes travers."

Donc elle se réfère bien à son passé, voir même elle en est un peu traumatisée et le traumatisme engendre la paralysie.

"Et quand on voit le dynamisme à l'export de l'Allemagne sur des biens et services à fort contenu technologique et d'innovation, qui taille largement des croupières aux USA et à la Chine, c'est surtout du décrochage franco-français qu'il convient de s'inquiéter."

Vous pouvez donner des chiffres, argumenter ou bien étayer un minimum vos affirmations svp pour voir de quoi on parle ou bien comme j'en suis certain vous ne ferez rien ?

Faut quand même que l'on m'explique pourquoi je suis obligé de répondre à vos commentaires sans intérêt, la modération a ses raisons que la raison ignore.

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